‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 239 sur 299 · RAPPORT N° 156, SUR UN CAS D’ŒDÈME MALIN · texte numérisé non relu

RAPPORT N° 156, SUR UN CAS D’ŒDÈME MALIN

Paris, le 31 mars 1882.

Monsieur le Préfet,

Par votre lettre, en date du 21 mars, vous m’avez prié de présenter au Conseil d’hygiène publique et de salubrité un Rapport sur un cas d’œdème malin survenu dans le service de M. le D1' Th. Anger, à l’hôpital Cochin.

Reef Servais, âgé de 50 ans, ouvrier tanneur, dans l’usine de M. Enault, située route d’Orléans, n° 82, est entré le 15 mars dans le service de M. le D1’ Anger. L’affection dont il souffrait avait débuté la veille, dans la nuit du 13 au 14 mars. En s’éveillant le 14 au matin, il s’aperçut de 1 existence d’un gonflement au-dessous du maxillaire inférieur, du côté droit, donnant lieu à quelques petits picotements au niveau de la partie tuméfiée. Néanmoins il se rend à son travail comme d’habitude, mais le 14 au soir, le gonflement a beaucoup augmenté. Une douleur assez vive a remplacé les picotements du matin. Le lendemain matin, 15 mars, Reef se rend de nouveau à son travail. En voyant son état, ses camarades l’obligent à aller à l’hôpital. Le soir, à la contre-visite, on constate un gonflement assez considérable à la partie supérieure et latérale du cou; cependant ni la joue, ni les paupières du côté droit malade ne sont atteintes. La tumeur est rouge, chaude, œdémateuse, douloureuse au toucher. Pas trace de point noir gangréneux, aucune éruption vésiculaire; rien qui ressemble à une pustule maligne. Les fonctions sont conservées, l’appétit assez bon. Le 16 mars, le gonflement s’est beaucoup accru pendant la nuit. Il a envahi la joue et les paupières du côté droit. Quelques phlyctènes sont développées en divers points de la tumeur. La température axillaire est de 39°. On pratique de larges incisions d’où s’écoule en abondance une sérosité roussâtre, sans pus, sans gaz apparents.

Le soir, pas de douleur, aucun trouble. Nuit assez calme, mais’un sentiment de fatigue très marqué. Température 38°5. Les extrémités sont un peu froides et cyanosées; le pouls est à peine perceptible.

Dans la journée du 17 mars, vers trois heures de l’après-midi, une hémorrhagie abondante a lieu par une des plaies d’incision. Le. soir, fatigue extrême, agitation. Le refroidissement se prolonge davantage; on ne sent pas le pouls; température 36°7. Mort à minuit.

Tous les détails qui précèdent sont extraits de la feuille d’observation à l’hôpital et d’une lettre du Dr Anger.

Dans la matinée du 18 mars, moins de douze heures après la mort,

1. Extrait des registres des délibérations du Conseil d’hygiène publique et de salubrité, à la Préfecture de la Seine (inédit).

j’ai reçu un tube contenant environ un centimètre cube de sang du malheureux ouvrier. Le microscope y accusait en abondance des filaments de forme bactéridienne : une culture d’une gouttelette de ce sang a facilement démontré que c’était bien la bactéridie du charbon.

On a donc allaire ici à un cas d œdème malin charbonneux sans trace de Pustule maligne. S’il fallait s’en rapporter aux assertions réitérées de Reef. cet ouvrier n’aurait manié dans les jours qui ont précédé son mal que des cuirs déjà tannés. C’est peu probable; il est difficile d’admettre que les nombreuses manipulations que des cuirs tannés ont subies laissent adhérentes aux cuirs des spores charbonneuses.

Le même jour où l’ouvrier Reef entrait à l’hôpital, le contre-maître de 1 usine a été également contagionné. L affection a débuté par une écorchure à la peau, que M. le D1' Desprès, consulté par le malade, a cautérisée au thermocautère, par plusieurs incisions remplies ensuite de beurre d’antimoine. Le malade a guéri.

Dans l’usine du sieur Enault on travaille des peaux provenant un peu de

partout, de la province comme de Paris, et plus spécialement de Buenos- Ayres.

Les laits qui précèdent suggèrent naturellement cette réflexion que si 1 ouvrier Reef s était rendu a 1 hôpital, dès le 14 au matin, et que sa qualité d’ouvrier tanneur eut fait supposer qu’il pouvait être atteint d’un œdème malin, des injections hypodermiques iodées ou phéniquées, autour de l’œdème, lui auraient probablement sauvé la vie. N’y aurait-il pas lieu dès lors de laire afficher dans les tanneries, corroieries, mégisseries, abattoirs, halles centrales, une courte instruction (!) qui engagerait les ouvriers à se rendre à l’hôpital, ou auprès d’un médecin, dès qu’ils s’aperçoivent de l’existence d un gonflement rapide sur un point quelconque du corps, surtout sur les parties les plus exposées, comme la figure, le cou, les bras, les mains, sans attendre, comme le malheureux Reef, une aggravation du mal qui devait rendre tout traitement inutile.

Veuillez agréer, monsieur le Préfet, l’hommage de mon respect.

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