SUR LA VACCINATION ANTIRABIQUE
M. le Président : L’ordre du jour appelle la suite de la discussion sur la vaccination antirabique. Je donne tout d’abord la parole à M. le Secrétaire perpétuel pour lire diverses pièces de correspondance adressées à l’Académie à ce sujet.
LE Secrétaire perpétuel : Dans l’une des dernières séances (4 jan- ’viei 18b7, page 2), j ai signalé a 1 Académie, au cours du dépouillement de la correspondance, une lettre de M. le D1' prince Zagiell relative à des cas de rage chez des soldats russes qui sont venus à Paris subir le traitement préventif au Laboratoire de M. Pasteur. Voici cette lettre :
« A Monsieur le Secrétaire de l’Académie de médecine à Pari
îs,
« Très illustre Confrère,
« Veuillez gracieusement communiquer aux très illustres membres de l’Académie ces quelques lignes, encore sur l’efficacité du traitement de la rage par M. Pasteur.
« Au mois d’août, par ordre du gouvernement russe, M. le Dr Cywinski a mené à Paris chez M. Pasteur dix soldats de Wilna, mordus par un chien réputé enragé. A tous ces militaires M. Pasteur a ordonné d’inoculer cinq lois le laineux bouillon mélangé avec le cervelet du lapin; et en 12 jours les voyageurs revinrent à Wilna. — Mais grand fut l’étonnement des soldats, à leur retour, de trouver leur chien, qui passait pour enragé, en parfaite santé, qu’il conserve jusqu’aujourd’hui. - — De cette manière les braves militaires ont eu le plaisir si agréable de voir gratis le beau Paris.
1. Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 18 janvier 1887, 2e Ont pris part à la discussion dans cette séance : Le Président, le Se (1 r axciier, Peter, Brocarder, Léon Le Fort, Vulvian.
sér., XVII, p. 72-120.
CRÉTAIRE PERPÉTUER,
« Le chien en question appartient au régiment, et a été soupçonné de rage pour avoir légèrement mordu ces soldats qui l’agaçaient. Or, les soldats vinrent dire à leur chef qu’ils étaient blessés par ce chien enragé. Était-ce là leur croyance ou simplement l’envie de voyager? Ordre fut immédiatement donné au Dr Cywinski de les mener à l'établissement du Dr Pasteur. — Les soldats mordus avant leur départ n’ont été visités par personne.
« Je crois que parmi une si grande quantité de mordus et heureusement guéris par M. Pasteur, la plupart rentrent dans la même catégorie; ou furent mordus par leur vêtement, ou peut-être par des animaux n’appartenant pas à la famille féline ou canine.
« Nous avons observé 11 vaches mordues par un chien enragé, dont seulement 3 enragèrent ; ce qui prouve que la matière rabique contagieuse ne suffit pas pour empoisonner toutes les onze vaches.
« La même chose s’observe assez souvent chez les hommes.
« Avons.
« Signé : Le piîince J. Zagiell, Docteur en médecine.
« 1886, 10/22 décembre, Grodno (Russie). »
Or, Messieurs, on peut être docteur en médecine et prince, et ne pas dire la vérité.
On s’est, en effet, ému des faits rapportés par cette lettre et l’on a écrit à Wilna afin d’avoir des renseignements circonstanciés; et il y a quatre jours, le Laboratoire de M. Pasteur recevait la dépêche suivante, émanant du colonel du régiment auquel appartenaient les soldats inoculés :
lysés
cc Paris, docteur Pasteur, de Wilna, le 14 janvier 1887.
Chien mordu dix soldats batterie 5. Tué le même jour; viscères anasymptômes évidents rage.
« Signé : Colonel Kotex. »
Ainsi, le chien était bel et bien enragé. On a vérifié aussi si, comme le dit M. le prince Zagiell dans sa lettre, ces militaires étaient bien venus au mois d août se laire soigner et s’ils avaient reçu cinq inoculations. Yoici, à ce sujet, la note qui m’a été transmise par le Laboratoire de M. Pasteur :
« Dix soldats russes de la 5e batterie de la 27e brigade d’artillerie, mordus par un chien enragé le 11 mars 1886 à Wilna; mis en traitement le 11 avril; ont reçu 12 inoculations jusqu’au 17 avril. »
On voit ainsi combien M. le prince Zagiell a dénaturé les faits. Les soldats ont été mordus par un chien enragé en mars, inoculés en avril, il y a neuf mois déjà, et ils sont tous très bien portants. Comment expliquer une telle erreur ? En compulsant les registres de l'Académie, nous nous sommes aperçus que M. le prince Zagiell était 1 inventeur d un remède, souverain sui- ^nt lui, pour guérir de la rage. Ce remède, qui n’est autre que de la racine de Spirea filipendida, a été examiné par la Commission des remèdes secrets et
MALADIES VIRULENTES
nouveaux et, à la date du 14 septembre 1886, sur le rapport de M. Bouchardat, 1 Académie a reiusé d’accorder l’autorisation demandée. Nous n’insérons pas les rapports de ce genre au Bulletin-, mais copie en est transmise à M. le ministre du Commerce et de l’Industrie pour être adressée à l’intéressé. C’est sans doute après avoir connu l’avis de l’Académie à l’égard de son spécifique
que M. le prince Zagiell a pris la peine d’écrire la lettre dont j’ai dû montrer la malveillance.
Notre collègue de la Faculté de médecine, M. le professeur Grancher, n étant pas membre de l’Académie, ne peut prendre la parole que par voie de la correspondance ; il a écrit à M. le Président la lettre suivante, que je vais lire :
« Monsieur le Président,
Paris, le 18 janvier 1887.
« Dans la dernière séance de l’Académie, M. Peter, en parlant des observations de Jansen, Soudini et Née, a dit que ees faits avaient été découverts par hasard, et que, sans lui, ni l’Académie ni personne n’en eût jamais rien su.
« J’ai regret de le dire, mais ceci est contraire à la vérité.
« Nous avions ces dossiers, et Jansen, Soudini et Née figurent sur nos tables de mortalité.
« On reproche à M. Pasteur de cacher ses insuccès; cependant, depuis le 1 mars 1886, nous avons publié, de trois en trois mois, quatre statistiques.
« Ce délaide trois mois après les inoculations est nécessaire pour dresser des tables de mortalité sérieuses. Mais notre réserve scientifique a été tournée contre nous; nos adversaires se sont emparés de nos échecs, les ont multipliés, en ont inventé au besoin (car après les inoculations, on n’aurait plus le droit de mourir de mort naturelle) et l’opinion publique risque de s’égarer.
« Désormais nous publierons, tous les mois, dans les Annales de l’Institut Pasteur , que M. Duclaux, professeur à la Faculté des sciences, va faire paraître, une statistique détaillée.
« Le numéro de janvier donnera les résultats de notre statistique générale; le numéro de février donnera la statistique de janvier; celui de mars, la statistique de février, etc.
« Nous avons 1 honneur de déposer sur le bureau de l’Académie une statistique générale et détaillée, divisée en trois tableaux et contenant tous les faits, depuis que le service de la vaccination a commencé (1).
« Les premiers de ces tableaux A et B comprennent toutes les personnes mordues par des animaux reconnus enragés par preuve expérimentale ou observation vétérinaire.
« Un autre tableau C contient toutes celles mordues par des animaux suspects.
« On verra combien le second reproche adressé au Laboratoire est peu
1. Voir p. 860-870 du présent volume : Statistique de l’Institut Pasteur pour le traitement preventit de la rage, du mois de novembre 1885 au 31 décembre 1886. {Note de l’Édition.)
fondé, puisque dans ce tableau, de plus en plus réduit, nous comptons des morts qui ont succombé à la rage malgré le traitement.
« M. Vulpian donnera le bilan de ces tableaux statistiques qui sont la preuve éclatante de la très grande efficacité de la méthode de M. Pasteur, et il apportera l’interprétation scientifique des cas de rage à type cérébromédullaire ou bulbo-médullaire qui se sont rencontrés.
« Voici les noms de nos morts pour la France et 1 Algérie : Lagut, — Pevtel, — Cleydière, — Moulis, — Astier, — Yideau, — Leduc, — Bouvier,
Cleriot, — Magneron, — .lansen, — Née, — Soudini, — Grand. — Letang
et Gérard (*) : Total, 16. En comptant Pelletier et Moermann venus tardivement au Laboratoire : Total, 18.
« Nombre de personnes vaccinées : 1.929 (1 2). — - Morts : 18. — Mortalité : 0,93 pour 100.
« Nous déclarons n’avoir aucun autre document à communiquer à l’Académie, et nous faisons appel à la bonne confraternité des médecins de Paris, de la province et de l’étranger, en les priant de nous communiquer aussitôt <[ue possible les observations des malades qui ont traversé le laboratoire, afin que nos adversaires ne puissent apporter à la tribune académique, et sans nous prévenir, d’autres dossiers Réveillac.
« Veuillez agréer, etc.
« Pour le laboratoire de M. Pasteur :
« Signé : J. Grancher,
« Professeur à la Faculté de médecine de Paris. »
M. Peter : Messieurs, je me suis rendu samedi au laboratoire de la rue Vauquelin et j’y ai reçu de MM - Grancher et Roux un bon accueil dont je les remercie.
,1c désirais savoir si un jeune lycéen de Lublin, dont on m annonçait la mort par le fait de la rage, malgré les inoculations antirabiques, avait été inoculé au laboratoire de la rue Vauquelin. Le n était pas à ce laboratoire, mais probablement à un établissement russe, qu il a été inoculé.
J’ai constaté, par la même occasion, 1 exactitude d un cas de mort arrivé le 3 janvier, trente-trois jours après la morsure et trente-deux après les inoculations antirabiques, chez un jeune homme de Boran (Oise). On n avait reçu au laboratoire que le certificat. tlu médecin de l’état civil avec le diagnostic rage.
Le rapport du médecin de Beaumont, qui a soigné le malade, n’était pas encore parvenu au laboratoire; mais je crois savoir, par des détails qui m’ont été adressés, que la forme a été surtout paralytique. S’il en était ainsi, ce serait un nouveau cas à ajouter à ceux dont j’ai entretenu 1 Académie.
Voici d’ailleurs les détails qui m’ont été fournis sur ce cas :
1. Grand et Gérard, morts en janvier 1887, sont portés au passif de 1886. — Goriot (Paul), mort le 16 janvier, figurera dans les tables de mortalité de 1887.
2. L’écart entre ce nombre (1.929) et le nombre 1.956 donné par moi-même, à la séance de l’Académie du 11 janvier 1887, s’explique parle retranchement du tableau définitif des personnes dont le traitement n’a pas été achevé.
MALADIES VIRULENTES
Le 1er décembre, le nommé Amédée Gérard, âgé de 28 ans, demeurant à Boran (Oise), fut mordu gravement à la main par un chien enragé. On cautérisa immédiatement la plaie et le lendemain matin, 2 décembre, Amédée Gérard partit pour Paris, où, pendant 12 jours, il subit, au laboratoire Pasteur, toutes les inoculation s selon la dernière manière, et, au bout de ce temps, il fut, comme à l’ordinaire, renvoyé chez lui avec l'assurance qu’il était parfaitement guéri.
Cet homme reprit, en effet, son travail ordinaire, ne pensant plus à cet accident, mais, vers le 29 décembre, il se sentit pris d’un étrange malaise, avec douleurs de tête, faiblesse, étourdissements, accusant en outre une douleur sourde à la place où il avait été inoculé.
Dans cet état, il se rendit aussitôt chez M. Pasteur, accompagné de sa femme. Là, on lui dit qu’il n’avait pas lieu de s’inquiéter, que probablement il avait pris froid, qu’il suffirait de retourner chez lui et de s’y tenir chaudement.
Ce malheureux repartit donc, mais, son état s’étant aggrave pendant le voyage, on dut le transporter chez lui, oit il mourut le 3 janvier.
Un médecin, qu’on avait fait venir de Beaumont, constata que le malade était atteint de la rage; il télégraphia immédiatement au laboratoire Pasteur, d’où on lui répondit qu’il n’y avait rien à faire, attendu que cet homme était déjà sous l’influence de la rage lors du dernier voyage qu’il venait de faire.
Ce malheureux est mort, certainement, non pas de la rage ordinaire, aboyante et convulsive, mais d’une rage présentant un caractère tout particulier.
En effet, pendant les quelques jours qu’il a souffert, le malade, qui avait d’abord accusé une sorte de gêne dans la région où il avait été inoculé, s’est plaint constamment d’atroces douleurs dans le ventre et d’une rétention d’urine qui nécessita un sondage.
Il n’a pas eu de convulsions ni l'horreur des liquides, puisque, une demi-heure avant de mourir en pleine connaissance, on lui fit boire un peu de bouillon et de l'eau de Lourdes.
Il n’a présenté qu’un seul symptôme typique de la rage ordinaire qui consistait en une sorte de crachotement continuel et bruyant, produit par une constrietion de la gorge.
Enfin, voici un deuxième cas de mort chez un inoculé par la méthode intensive que je dois vous indiquer : ici encore la rage a été paralytique ; forme si rare autrefois chez l’homme, et si fréquente depuis les inoculations intensives.
A monsieur le D' Le Sourd, directeur de la Gazette des hôpitaux ( 1 ) ,
« Monsieur le Directeur,
« Le sieur L... (de Gourgeon), tailleur de pierre, et son (ils, ont été mordus le 3 novembre dernier par un chien reconnu à 1 autopsie être atteint
1. Gazette des hôpitaux, LX, 1887, p. 62 . ( JXote de l’Édition .)
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de la rage. Le père avait* été grièvement mordu au pied et le fils très légèrement au poignet. Ils partirent tous deux le 7 novembre à Paris pour suivre le traitement antirabique, et revinrent, je crois, le 21 du même mois.
« Le 2 décembre, L... père, travaillant dans une carrière, fut pris de douleurs violentes dans les côtes au niveau des endroits où avaient été faites les inoculations antirabiques, puis dans la tête, les reins, et tous les membres.
« Je le vis pour la première fois le 5 décembre; il n’offrait pas d’autres symptômes que les douleurs précitées et un affaissement général .
« A ma deuxième visite, le 7 décembre, je constatai une paraplégie totale, avec anesthésie à peu près complète des membres inférieurs jusqu’à la ceinture. Cette anesthésie n’empêchait pas les douleurs spontanées dans ces membres, c’était ce qu’on a appelé l’analgésie douloureuse. Pas de paralysie de la vessie et du rectum; continuation des douleurs dans les côtes, les reins et la tête; température à l’aisselle, 37°, 6; faiblesse considérable. Mort le (S décembre à cinq heures du soir, sans que j’aie revu le malade.
« Il n y a eu ni difficultés de déglutition, ni délire, ni accès convulsifs. Hallucinations passagères de l’ouïe la veille de la mort.
« La morsure du pied était cicatrisée et n’offrait rien de particulier.
« Le fils continue à bien se porter.
« J ai été très indécis pour formuler un diagnostic précis, j’ai songé à ce moment à une myélite aiguë, et j’ai fait part à M. le docteur Roux, de 1 Institut Pasteur, de mes observations et de mon opinion.
« Je livre cette observation à la publicité, à cause de sa ressemblance avec celle du malade cl’Arras, portée à la tribune de l’Académie de médecine par M. le professeur Peter.
« Veuillez agréer, monsieur le directeur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
« Combeaufontaine (Haute-Saône), 14 janvier 1887.
« Dr Pitoy. »
Sans m arrêter à des assertions injurieuses autant qu’inexactes et que je dédaigne (contenues dans la lettre de M. Grancher, qu’on vient de lire), je dirai que c est par hasard qu’on apprend les morts après inoculations antirabiques; que des dépositaires de l’autorité, comme dans le département du ÎNord, prient les journaux de faire silence ; qu’ainsi je n’ai appris la mort de Jansen, de Dunkerque, que par un télégramme, puis par des lettres confirmatives; que les journaux politiques, autrefois si prodigues d’articles élogieux, se taisent maintenant sur les insuccès; qu’il est d’ailleurs difficile, sinon impossible, aux médecins occupés d’aller chaque semaine ou chaque mois se renseigner au laboratoire Pasteur ; et qu’enfin il me paraît plus qu opportun d apporter à la tribune de l’Académie ces cas de morts rabiques, d’une inquiétante multiplicité.
Cela fait, je commence.
Je dirai aux partisans des inoculations antirabiques :
1 La rage du chien est convulsive; inoculée à l’homme, elle est convulsif ante.
Par conséquent, lorsqu’un homme est mordu par un chien enragé, la rage qu’il peut contracter est convulsive.
Vous en concluez que c’est le chien enragé qui lui a donné cette maladie ; ici, vous êtes logiques.
2° La rage du lapin est paralytique. L’induction légitime est que, inoculée, elle doit être paralysante .
Vous inoculez à un homme la moelle de ce lapin rabique. 11 meurt quelque temps après, avec des symptômes paralytiques. Et vous concluez que le lapin ne lui a pas donné cette maladie. Ici, vous cessez d’être logiques.
3° La rage paralytique est excessivement rare chez l’homme. Elle est devenue fréquente depuis les inoculations antirabiques.
Et vous niez que cette plus grande fréquence soit due aux inoculations. Ici encore vous cessez d’être logiques.
Pourquoi ? c’est que vous avez la « foi ! » la foi en l’efficacité, je dirais presque en l’infaillibilité de ces inoculations antirabiques.
Ceci me ramène à la discussion des cas que je vous ai signalés, de celui de Réveillac, de Soudini, de Rouyer.
Les défenseurs de la médication antirabique invoquent volontiers la doctrine de V alibi et des circonstances atténuantes. L’alibi, c’est-à-dire la cause de la mort était ailleurs que dans la rage.
Ainsi pour la petite Pelletier, la première qui succomba malgré les inoculations, on crut d’abord à une méningite ; puis, lorsqu’il devint évident que c’était bien de la rage qu’il s’agissait, oji plaida les circonstances atténuantes : on avait « amené l’enfant trop tard » (trente-six jours après la morsure). Ainsi pour Moermann inoculé quarante-trois jours après avoir été mordu.
Et Pelletier comme Moermann sont rejetés de la statistique mortuaire; on n’en a pas le droit, étant données les prémisses de la méthode, l’idée mère dont elle dérive et que je rappellerai tout à l’heure.
C’est également l’alibi qu’invoquent les partisans de la médication, pour les cas successifs de Rouyer, de Réveillac, de Soudini et de Née.
Rouyer, dont M. Brouardel vous a lu l’observation, n’est pas mort de rage, mais d’ « urémie » ; Réveillac ëst mort, « on ne sait pas de quoi » ; Née, d’Arras, « de même ». Eli bien, Rouyer, Réveillac, Soudini et Née sont morts : voilà qui est certain !
Ils sont morts dans les limites de temps de Y incubation ordinaire de la rage : ainsi Rouyer le 46° jour; — - Réveillac le 37ü jour; — Soudini le 39e jour; — Née le 38e jour, après leur morsure.
Ils sont morts dans les limites de temps que met la /■ âge à parcourir son cycle : ainsi Rouyer en quatre jours; — Réveillac en cinq jours; — Soudini en trois jours; — Née en sejjt jours ; — Gérard (de Boran) en six jours ; • — L... (de Gourgeon) en six jours.
Ils sont morts d’une maladie nerveuse, étrange, insolite, qui déroute le diagnostic et fait hésiter les plus clairvoyants en clinique.
Mais, dira-t-on, « Rouyer a succombé à l’urémie ».
Singulière urémie ! qui apparaît justement chez un mordu inoculé; qui apparaît quarante-six jours après la morsure, qui tue en deux jours; qui n’a été précédée d’aucun des prodromes ordinaires de l’urémie aiguë (la cèpha-
1 algie , les troubles visuels, les vertiges , les vomissements, Y œdème léger du visage, etc.); qui débute tout à coup dans un état de santé si parfaite <|ue 1 enfant se livrait aux jeux actifs et batailleurs de. son âge; urémie qui débute brusquement en plein jeu, et à 1 occasion d’un coup reçu dans la région des inoculations.
Singulière urémie! où l’on ne voit aucun des symptômes soit de l’urémie convulsive (éclampsie), soit de 1 urémie comateuse, soit de la délirante , — - et méconnaissable à ce point qu’aucun des médecins appelés ne sait la reconnaître, pas même le docteur Ilueff, ancien chef de clinique pour les maladies mentales et, par conséquent, très versé dans l’étude et la connaissance de ees maladies, dont relève précisément l’urémie.
Singulière urémie ! que cette affection où 1 on constate, avec la conservation de 1 intelligence (il ne s’agit donc pas d’urémie délirante ), le nasonnement de la voix, comme dans la paralysie diphtérique, la difficulté paralytique d avaler, « le liquide s’écoulant le long des commissures labiales ».
Singulière urémie! qui se traduit par du collapsus, et se termine au milieu d’un état de dépression absolu, avec pâleur extrême, symptômes qui rappellent si bien les paralysies infectieuses et particulièrement celle de la diphtérie avec paralysie du voile du palais.
Il n y a guère que 1 urémie dyspnéique qu’on puisse un moment invoquer ici — en raison de la difficulté qu’éprouvait le malade à respirer; mais cette difficulté était du même ordre et de la même origine que celle d’avaler : elle tenait vraisemblablement à une paralysie des nerfs glosso-pharyngiens et pneumogastriques, nerfs qui émergent du bulbe — bulbe, région intéressée dans 1 infection rabique.
Toutes ces raisons, et elles sont suffisantes, me font donc rejeter la supposition de l’urémie, et admettre la rage; — mais une rage modifiée, déformée, translormée; une rage qui, si elle n’est pas la rage paralytique du lapin, est au moins une rage mixte, produit hybride de la collaboration du virus rabique du chien et de celui du lapin.
En résumé, pour rejeter une rage insolite où l’on ne sait pas voir ce que j’y vois, on invoque une urémie bien autrement insolite, une urémie post morlepi.
M. LE Secrétaire perpétuel : Ainsi vous n’hésitez pas dans votre diagnostic ?
M. Peter : Aucunement.
M. Brouardel : Je demande la parole. 11 s’agit d’une affaire médicolégale et je dois défendre mon rapport. Je ne saurais y manquer.
M. Peter : Dira-t-on que c’est à l’urémie que Soudini a succombé? Car lui aussi avait des urines albumineuses.
Ici l’urémie serait plus insolite encore et ne se rattacherait à aucun des types symptomatiques de cette affection. La maladie débute trente-neuf jours après la morsure par des douleurs simultanées au niveau des morsures et des piqûres d’inoculation, comme si les deux virus voulaient signaler leur active
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collaboration morbifique ; et ce qui domine dans ce drame qui dure trois jours seulement, ce sont encore des phénomènes paralytiques : difficulté de la parole, de 1 expectoration, de la respiration, avec courbature générale.
Ihmr Réveillac (où l'on ne peut pas invoquer l’urémie, cette foisj, même difficulté d avaler ou de cracher ; — courbature générale dès le début et paralysie terminale. Tout cela commençant trente-sept jours après la morsure (comme pour Soudini, trente-neuf jours et Rouyer, quarante-six jours); et le début n’étant signalé que par la mise en branle d’un seul virus — - le virus du lapin manifestant à la fois sa présence et son activité au niveau des régions inoculées.
Bien autrement significatif encore le fait de Née, cl’Arras : Ici la paralysie nés/ pas douteuse, et pas plus douteuse n’est l' activité d'un seul drus — celui du lapin — début par des douleurs exclusivement aux points d’inoculation ; — rayonnement de ces douleurs vers la moelle, rachialgie, puis finalement paraplégie. — Et avec cette paraplégie, paralysie bulbaire caractérisée par la gène de la déglutition et de la respiration; par l’écoulement de la salive le long des commissures labiales; enfin paralysie de la rétine, cécité pendant les deux derniers jours de la vie.
Vit-on jamais plus large ensemble de phénomènes paralytiques ? Et peut-on nier ici 1 évidence, à savoir le développement chez cet homme de la rage du lapin ?
En résumé, les quatre observations de Rouyer, de Réveillac, de Soudini et de Née ont entre elles d’incontestables traits de parenté : début de l'affection le 46e jour (Rouyer), le 37e jour (Réveillac), le 39,; jour (Soudini), le 38e jour (Née). — Durée de l’affection, 4 jours (Rouyer), 4 jours (Réveillac), 3 jours (Soudini), 7 jours (Née). — Enfin nature nerveuse de l’affection avec prédominance de phénomènes paralytiques.
Or, il est impossible de ne pas rappeler ici que c’est aux alentours du 40e jour que se développe ordinairement la rage classique; qu’elle dure de trois à cinq jours; que ses symptômes sont d’ordre nerveux, mais convulsifs et non paralytiques.
Or, ce sont maintenant des accidents paralytiques que l’on observe après les inoculations intensives dans l’énorme proportion de quatre fois sur cinq cas (Rouyer, Réveillac, Soudini, Née), et j’ajoute de six fois sur sept en comptant Gérard (de Boran) et L. . . (de Gourgeon), les accidents convulsifs de la rage classique n’ayant été observés qu une fois sur cinq ou plutôt sur sept (J ans en).
Je ne veux pas insister davantage et j’ai résolu de la sorte la seconde et la troisième partie du problème que je m’étais posé : Comment est mort Réveillac? De quoi est-il mort ?
Concluez !
Nous venons de voir les résultats pratiques de la méthode; voyons maintenant ce qu’apprend à ce sujet le contrôle de l' expérimentation .
Je ne vous aurais pas parlé de von Frisch (4) craignant qu’on ne m’accusât d’aller chercher des armes à l’étranger; mais puisqu’on a invoqué ici son
1. Frison (von). Die Beliandlung der Wnthkranklieit. Wien, 1887, in-8°. (Note de l'Édition.)
autorité, je puis bien le faire à mon tour. Et comme ou n'a cité von Frisch que pour celles de ses expériences qui sont confirmatives de celles de M. Pasteur, et qu’on a omis de citer celles qui sont contradictoires de celles de INI . Pasteur, laisçez-moi combler cette lacune.
M. Brouardel : Vous faites erreur ; je n'ai pas lu les conclusions de M. von Frisch. J’ai seulement dit...
M. Léon Le Fort : N’interrompez pas la discussion.
M. Brouardel : J’ai seulement dit, et ceci est au Bulletin, p. 48 (4), que « ce qui est absolument démontré et accepté même par les adversaires de M. Pasteur qui, comme von Frisch, ont pris la peine de répéter ses expériences, c’est que :
« L’inoculation successive de virus rabique provenant de moelles de plus en plus virulentes confère au chien l’immunité pour l’inoculation sous-cutanée du virus le plus virulent.
« Un chien inoculé de la rage dans le cerveau par la trépanation et abandonné à lui-même succombe toujours à la rage.
« Un chien soumis à cette même inoculation par trépanation peut encore dans un certain nombre de cas être mis à l’abri de la rage par l’inoculation successive de la série des moelles vaccins. »
Tels sont les seuls points que j’ai rappelés.
M. Peter : C’est précisément pour cela que je vais dire maintenant les points où von Frisch se trouve en désaccord avec M. Pasteur.
Voici ce que dit von Frisch (or, il faut que vous sachiez que von Frisch est professeur de bactériologie à Vienne, qu’il était venu à Paris en partisan de M. Pasteur; qu’il s’est instruit sur le sujet qui nous occupe dans le laboratoire de la rue d’Ulm, et qu’il a fait ses expériences avec des lapins emportés par lui de ce laboratoire). Donc, voici ce que dit von Frisch :
« 11° (Les dix propositions précédentes sont d’accord avec les expériences de M. Pasteur, toutes celles qui vont suivre y sont contradictoires.)
■ — Des animaux, auxquels on a injecté sous la peau une série de vaccins atténués (par un dessèchement plus ou moins long), sont rendus réfractaires par les vaccins plus faibles à l’action des vaccins plus forts, à la condition que les virus renforcés graduellement ne se suivent pas trop rapidement.
« 12° Des animaux, auxquels on a introduit sous la peau pendant dix jours des vaccins d’une virulence toujours croissante (de la moelle de quinze jours jusqu’à celle d’un jour), ne sont pas restés complètement réfractaires à l’infection avec du virus frais de la rage des rues, et ont échappé très exceptionnellement à l’action de l’infection intra-cranienne.
« 13° Des lapins et des chiens, infectés après trépanation par la voie intra-cranienne avec du virus de la rage dos rues (d’une période d’incubation de seize jours), ont succombé sans exception à la rase malgré le traitement
préventif institué de la manière ci-dessus mentionnée.