Voir p. 783 du présent volume. (Note de l’Édition
MALADIES VIRULENTES
« 14° M. Pasteur a attribué à la méthode de vaccination lente les résultats obtenus par M. von Frisch, et a recommandé un procédé plus rapide : La vaccination doit commencer peu de temps après l’inoculation, dès le lendemain, et l’on doit y procéder rapidement, donner la série des moelles préservatrices en vingt-quatre heures et même dans un délai moindre, puis répéter, de deux en deux heures, le traitement une ou deux fois. » Les expériences exécutées conformément à ces indications n ont donné aucun résultat favorable ; tous les animaux sont morts de la rage.
« 15° Ces expériences ont encore montré un fait très important, c’est que, par ce procédé rapide, les moelles plus faibles n offrent plus avec la même certitude l’immunité contre les plus fortes. Sur une série de chiens et de lapins, qui ont servi de témoins pour les expériences dont il est question au 14°, et chez lesquels on a appliqué le procédé rapide sans infection préalable, la plupart sont morts de la rage.
« 16° Des animaux qui ont subi le traitement préventif après V infection sous-cutanée avec la rage des rues sont aussi presque tous morts de la rage, même lorsque la période d’incubation était de trente-quatre jours.
« Il résulte de ces expériences, dit M. von Frisch, que la méthode de M. Pasteur, tendant à rendre les animaux réfractaires à la rage, nécessite encore beaucoup de recherches et d’expériences avant qu’on puisse prétendre qu’elle est sure et certaine. En attendant, il n’existe/>as de base scientifique suffisante pour l’institution, chez V homme , d’un traitement préventif de la rage après morsure ; en outre, il est possible de supposer que, par le traitement préventif lui-même, ou tout au moins par le procédé rapide préconisé par M. Pasteur, on pourrait transmettre la maladie. »
D’ailleurs, j’ai reçu d’Italie des renseignements absolument confirmatifs de ceux de Vienne. En Italie comme à Vienne, les inoculations intensives pratiquées sur des lapins, par deux professeurs italiens, deux heures seulement après infection par trépanation, non seulement n’ont pas préservé ces lapins, mais ont accéléré chez eux le développement de tous les symptômes caractéristiques de la rage et les ont fait mourir plus tôt que clés lapins témoins, infectés par trépanation avec le même virus.
« Vérité en deçà, erreur au delà ! »
Je me propose d’ailleurs de communiquer les détails complets de ces expériences à l’Académie dans une prochaine séance.
De quelque façon donc que j’envisage la question : soit au point de vue de l’observation clinique, soit à celui de l’expérimentation, j’arrive à cette même conclusion, à savoir que la méthode intensive peut être périlleuse.
Comment donc est-on ainsi arrivé à modifier la méthode primitive? Comment même M. Pasteur a-t-il été amené à concevoir celle-ci? Un rapide exposé des mémorables expériences de M. Pasteur devient ici nécessaire.
J’aborde maintenant l’exposé succinct et cependant complet des expériences qui ont conduit M. Pasteur à la médication antirabique.
Je le répète, si je crois devoir, en ma qualité de médecin et de membre de cette Académie, discuter les résultats de cette médication, je ne trouverai que des éloges pour les belles expériences physiologiques dont elle est issue.
L’idée mère de la médication antirabique a été inspirée à M. Pasteur
par la longue durée de l’incubation de la rage. Ne serait-il pas possible et permis d’espérer, s est dit ce savant, d’intervenir à temps? Ne pourrait-on pas, dans les longs jours qui s’écoulent entre l’introduction du virus rabique et son action définitive, inoculer un virus neutralisateur ?
Ce virus neutralisateur ne pouvait être qu’un virus atténué. Mais pour satisfaire à la doctrine de l’atténuation des virus, il fallait atténuer le microbe pathogène ; or, on ne connaît pas encore celui de la rage.
M. Pasteur a su triompher de cette difficulté par le plus incrénieux des procédés scientifiques. N’ayant pas le microbe rabique, il n’a pas modifié le virus rabique par la culture en bouillons successifs ; il a modifié ce virus par sa culture dans des organismes vivants: il l’a modifié en le faisant passer successivement, par trépanation, d’un singe à un autre singe, d’un lapin à un autre lapin. Et il est arrivé ainsi à des résultats inattendus autant «pi incontestables, dont la science est désormais enrichie, et l’on ne saurait vraiment ne pas reconnaître ici la patience, la rigueur et la sagacité avec lesquelles M. Pasteur a conduit ses belles expériences d’inoculation rabique.
Physiologiquement, elles sont inattaquables.
Il est incontestable que, par le passage successif de singe à singe, le virus rabique s’atténue graduellement.
Il est incontestable que, par le passage successif de lapin cà lapin, le virus rabique s exalte au contraire graduellement.
1) où cette conséquence que j en tire, a savoir : que l’organisme des anthropomorphes diminuant l’intensité du virus rabique, cet organisme y est en partie réfractaire — ce qui expliquerait l’immunité relative de l’homme pour la rage, 1 homme s’éloignant de l’organisme des animaux plus encore que le singe.
Pour en revenir au virus du lapin, c’est celui-ci que M. Pasteur résolut d utiliser pour obtenir 1 état réfractaire à la rage ; et voici comment.
Il remarqua que la moelle de lapin rabique, réceptacle de la virulence, perdait graduellement de cette virulence par la dessiccation dans l’air sec et dépouillé de tout germe : non pas, dit M. Pasteur, par l’appauvrissement en qualité, mais par l’appauvrissement en quantité de matière virulente.
Pn conséquence, il résolut d’inoculer à des chiens et à des lapins, chaque jour, des dilutions de moelles rabiques de plus en plus virulentes :
( est-à-dire le premier jour, une moelle de virulence à peu près nulle (desséchée depuis 14 jours, par exemple), puis le deuxième jour une moelle plus virulente (13 jours de dessiccation), et ainsi de suite pendant une dizaine de joins 5 inoculant le dixième jour une moelle d une excessive virulence.
Aucun accident ne s’ensuivit : les moelles les plus faibles étaient devenues une sorte de vaccin pour les moelles les plus fortes ; il y avait mithridatisation de l’organisme. Cela était très remarquable.
Mais ce qui l’est plus encore, c’est que l’injection sous-cutanée faite un certain temps après ces inoculations, l’injection, dis-je, d’une moelle très virulente ne produisit aucun accident rabique dans ces organismes ainsi
Bien plus, l’injection par trépanation, qui est le plus sur et le plus redoutable moyen de provoquer la rage, ne réussit pas à la faire naître chez ces mêmes animaux ; l’état réfractaire semblait absolu.
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Restait à déterminer si 1 état réfractaire de cet organisme mithridatisé pour la rage du lapin par la rage du lapin — si cet état réfractaire existait également pour la rage naturelle, pour la rage du chien des rues. Eh bien, l’expérience sembla démontrer que cet état réfractaire était obtenu.
Des animaux saturés par le poison rabique du lapin lurent exposés aux morsures de chiens enragés et ne le devinrent pas.
(. était là un moyen préventif avant morsure, c’est-à-dire avant l’introduction, dans l’organisme vivant, du virus rabique naturel.
L’expérience à faire était de pratiquer ces inoculations progressives suides animaux préalablement mordus. Ici, M. Pasteur dit textuellement et sans autre détail, sans en fournir la preuve, qu’il « a obtenu l’état réfractaire à la rage sur un grand nombre (qu’il n’indique pas) de chiens après morsure ».
Une restriction est ici nécessaire : la Commission scientifique, nommée en 1884 pour vérifier les expériences de M. Pasteur, avait fait toutes ses réserves sur la possibilité de procurer à l’espèce canine l’immunité rabique après morsure (1).
C est dans ces conditions d’expérimentation physiologique que se place sa tentative poignante d’application thérapeutique ; c’est-à-dire l’application à 1 homme des expériences de mithridatisation par le virus rabique artificiel.
Vous en savez lesdétails : le 6 j uillet 1885, sur l’avis conforme de MM. Volpian et Grancber, M. Pasteur inocula au petit Meister, 60 heures après les morsures d’un chien enragé, une moelle de 15 jours ; puis successivement il fit treize inoculations en 10 jours de moelles de plus en plus virulentes.
Aucun accident ne s’ensuivit, et, près de quatre mois plus tard, le 26 octobre (2), Meister ne présentait aucun symptôme rabique.
A la suite de cette Communication de M. Pasteur à l’Académie des • sciences, M. Vulpian, dans un étrange élan d’enthousiasme, s’écria: « La rage, cette maladie terrible, a enfin trouvé son remède ! »
Le corps médical fut entraîné par cet enthousiasme, et la prophylaxie de la rage après morsure fut essayée sur une loule de mordus.
On fit ainsi un nombre considérable d inoculations sans accidents par les inoculations et sans rage consécutive à la morsure; aussi, quelques mois plus tard, M. Pasteur venait-il dire aux corps savants : « La prophylaxie de la rage après morsure est assurée ; il y a lieu de fonder un établissement à cet effet. »
Malheureusement, il y eut un premier cas de mort, celui de la petite Pelletier ; puis trois cas successifs chez des Russes, qui émurent vivement AL P asteur. Il fit alors une première modification à son traitement et, poulies morsures de loups enragés, qu’il jugea avec raison beaucoup plus virulentes que celles des chiens, il pratiqua jusqu’à trois inoculations par jour. Il n’eut aucun accident à déplorer à la suite de cette modification assez profonde déjà de sa méthode.
J ’abrège pour dire qu’au bout d’une année la mortalité chez les inoculés de France a été de 14, et comme il y a eu, d’autre part, 16 morts par la rage chez des non-inoculés, la mortalité s’est trouvée être ainsi de trente ce qui est juste la mortalité moyenne annuelle par la rage en France, cette mortalité
1. Voir , p. 758-758 du présent volume, le Rapport de la Commission.
2- Voir, p. G03-612 du présent volume : Méthode pour prévenir la rage après morsure. (Notes de l'Édition.)
étant de 30 d’après M. Brouardel lui-même et pour une période de 23 ans (de 1850 à 1872).
Les 14 décès chez les inoculés sont: dix acceptés par M. Pasteur, deux qu’il élimine comme ayant été inoculés trop tard (Pelletier et Moermann) : un qu’il a oublié de citer, à l’hôpital Lariboisière, Bonnenfant; et un quatorzième , Christin, de la Haute-Savoie.
Tels ont été les résultats de la médication antirabique en France pour la première année.
Insuffisamment satisfait de ces résultats, M. Pasteur résolut de modifier plus profondément encore sa méthode, d’augmenter le nombre des inoculations et d’arriver plus rapidement aux moelles virulentes : c’est ce qu'il a appelé la méthode intensive. Voici d’ailleurs textuellement l’exposition par 1\I. Pasteur de sa nouvelle méthode :
« Encouragé par ces résultats et par de nouvelles expériences que j exposerai tout à l’heure, j’ai modifié le traitement en le faisant à la fois plus rapide et plus actif pour tous les cas, et plus rapide encore, plus énergique pour les morsures de la lace ou pour les morsures profondes et multiples des parties nues.
« Aujourd’hui, dans le cas de blessures au visage ou à la tête et pour les blessures profondes aux membres, nous précipitons les inoculations, afin d’arriver promptement aux moelles les plus fraîches.
« Le premier jour, on inoculera, par exemple, les moelles de douze , de dix, de huit jours, à onze heures, à quatre heures et à neuf heures : le deuxième jour, les moelles de six, de quatre , de deux jours, aux mêmes heures ; le troisième jour, les moelles de un jour. Puis le traitement est repris ; le quatrième jour par moelles de huit, de six, de quatre jours ; le cinquième jour, par moelles de trois et de deux jours. Le sixième jour, par moelle d unjour. Le septième jour, par moelle de quatre jours. Le huitième jour, par moelle de trois jours. Le neuvième jour, par moelle de trois jours. Le dixième jour, par moelle d’uN jour.
« On fait ainsi trois traitements en dix jours et en conduisant chacun aux moelles les plus fraîches.
« Si les morsures ne sont pas cicatrisées, si les personnes mordues ont tardé de venir au traitement, il nous arrive, après des intervalles de repos de deux à quelques jours, de reprendre de nouveau ces mêmes traitements et d atteindre les périodes dangereuses pour les enfants mordus à la face.
« Depuis deux mois, ce mode de vaccination fonctionne pour les grièvement mordus, et les résultats sont jusqu’ici très favorables (1). »
L Académie avouera que ces formules sont bien plus logarithmiques que médicales ; qu elles sont purement empiriques, ou plutôt qu’il s’agit ici d expériences a priori pratiquées sur l’homme.
Lh bien, la mortalité par la rage, de plus en plus fréquente dans ces deux derniers mois, la forme singulière des accidents auxquels succombent les inoculés, m’ont conduit à vous signaler ces faits sur lesquels je crois devoir appeler la plus sérieuse attention de l’Académie.
1. Voir, p. 627-635 du présent volume : Nouvelle Communication sur la rage. (Note de l’Édition.)
MALADIES VIRULENTES
Ainsi la médication antirabique a subi un double échec : celui de 1 expérience sur l’homme en 1880 et celui de l’expérimentation sur les animaux, à Vienne, chez von Frisch (4).
Il ne me reste plus qu’à conclure, et c’est ce que je fais :
1° La mortalité annuelle par la rage en France a-t-elle diminué en 1886 par la médication antirabique primitive ? — Non !
2° Cette mortalité tend-elle à augmenter avec la médication rabique intensive ? — Oui !
Où donc est le bienfait ?
Ne pensez-vous pas, messieurs, qu’il faut que je sois mû par une conviction bien profonde pour venir adresser ici aux doctrines médicales de M. Pasteur les critiques que je viens de formuler, après avoir ici même manifesté, pour ses travaux de physiologiste, une estime très respectueuse?
Ne pensez-vous pas qu’il faut que je sois mû par une conviction bien profonde pour risquer ainsi de perdre ce qu’on appelle la popularité et de m’aliéner ainsi les sympathies, auxquelles je tiens tant, de cette Académie ?
Mais j’ai cru qu’il y avait péril à se taire davantage et j’ai accompli ce que je crois être un devoir. Advienne que pourra !
Enfin, avant de terminer, je crois aussi de mon devoir d adresser quelques paroles à M. Vulpian :
Je lui dirai: Comment, vous, monsieur Vulpian, vous, médecin, n avezvous pas vu que le cas du petit Meister ne prouvait rien, un seul cas étant de nulle signification en thérapeutique ; — et le petit Meister pouvant bénéficier d ailleurs des 5/6 de chance que nous avons de ne pas devenir enragés après morsure rabique?
Comment avez-vous pu, vous, médecin, conclure si vite et si facilement, du laboratoire à la clinique, du chien à 1 homme ?
Comment avez-vous pu pousser, au lieu de l’y retenir, M. Pasteur, dans cette voie inexplorée et pleine de périls où il allait résolument s engager?
Comment avez-vous pu, vous, médecin, proférer les paroles imprudentes que je vais lire :
« La rage, cette maladie terrible, contre laquelle toutes les tentatives thérapeutiques avaient échoué jusqu’ici, a enfin trouvé son remède ! M. Pasteur a créé une méthode de traitement à l’aide de laquelle on peut empêcher, à coup sûr, le développement de la rage chez l’homme mordu récemment par un chien enragé. Je dis : à cou/) sur, parce que, d’après ce que j ai vu dans le laboratoire de M. Pasteur, je ne doute pas du succès constant de ce traitement, lorsqu’il sera mis en pratique dans toute sa teneur , peu de jours après la morsure rabique, R
Comment n’avez-vous pas compris que, par ces paroles sans mesure comme sans réserve, vous alliez compromettre à la fois 1 Institut, M. Pasteur et vous-même ?
M. le Président : L’Académie se trouve engagée dans une discussion importante au point de vue scientifique et au point de vue humanitaire. En conséquence, le Comité secret qui devait avoir lieu à quatre heures et demie