OBSERVATIONS (<) SUR « UE PANSEMENT OUATÉ
M. P astkijh (1 2) : M. .1. Guérin ji critiqué dans la dernière séance (3) les conséq nonces déduites par moi d’une expérience que j’ai présentée il y a quin/e jours à l’Académie, relativement à l’explication de l’un des avantages qu’on doit attribuer, suivant moi, à l’emploi du pansement ouaté de M. Alph. Guérin.
Je n’ai aucune autorité pour traiter une question de chirurgie pratique avec M. J. Guérin. Je ne sais rien au sujet des différents modes de pansement, mais je suis fort intéressé à connaître ce qu’il y a de fondé dans les idées qui ont servi de guide au docteur Lister (d’Édimbourg), à M. Alph. Guérin (*) et a M.J. Guérin lui-même, lorsqu’ils ont imaginé leurs divers modes de pansement qui tous ont plus ou moins pour but d empêcher la naissance et le développement d’organismes microscopiques à la surface des plaies. Je reviendrai plus tard, je l’espère, sur les beaux travaux du docteur Lister, les succès qu’il obtient de sa méthode, ainsi que tous ceux qui l’appliquent rigoureusement.
Quanta l’expérience de M. Raulin que j’ai présentée il y a quinze jours a I Académie et dont le résultat est si inattendu, à savoir, qu’une épaisseur d’un mètre, et plus, de coton, très fortement Lassé, n’oppose au passage des gaz qu’une résistance pouvant être évaluée à une pression de 2 ou d millimètres d’eau, (die me paraît démontrer sans réplique, si on lient compte en outre des qualités de filtration et d’arrêt des poussières par un filtre de coton, que, sous le pansement ouaté de M. Alph. Guérin, l’air circule et se renouvelle à la surface de la plaie, et dans un état de pureté parfait. M. Jules Guérin conteste ce point, et il parait avoir quelque intérêt a le faire, parce qu’il pensé que ce mode de pansement rentre dans les modes de pansement par occlusion. J’avais même commis, suivant notre savant collègue, de très grosses hérésies physiques dans l’interprétation de l’expérience précitée.
1. Bulletin de V Académie de médecine, séance du 18 juillet 1876, 2» sér., V, p. 712-728. — Ont pris part à la discussion dans cetto séance : Pastkur, J. Guérin et Alph. Guérin.
2. Interventions de Pastuur : Ibid., p. 712-715,717-718 et 722.
8. Guéiun (J.). Ibid., séance du 11 juillet 1876, 2” sér., V, p. 697-699.
A. Voir, à co sujet, p. 90-99 du présent volume : Observations verbales h l’occasion du Rapport doM. Gosski.in. (Notes de l'Édition.)
MALADIES VI K UL ENTES
Voici textuellement un passage de sa Noie insérée au dernier Bulletin : « Relativement, dit M. Guérin, à la confusion faite par M. Pasteur entre la pénétration de l’air ambiant à travers le bandage ouaté et l’air poussé par la pression de i’insulllalion, il est impossible d’admettre que l’air ambiant soit sollicité à traverser la couche d’ouate tassée, alors qu’il n’y a ni vide, ni diminution de pression du côté de la plaie, ni accroissement de pression à sa surface. »
Il ne me sera pas difficile de prouver que M. J. Guérin se rend un compte très inexact de ce qui se passe sous le pansement ouaté ou à sa surface. M. J. Guérin oublie, en effet, deux choses essentielles : d’un côté, les variations de pression que détermine la chaleur naturelle de l’extrémité du membre amputé ou malade, et de l’autre les variations incessantes de la pression atmosphérique à la surface du coton, soit 20° pour la température de l’air d’une salle et 35° dans les couches tout à fait voisines de la surface de la plaie. Différence totale, 15°. Or, si l’on porte, par hypothèse, un volume d’air de 0 à 273°, il devient double, et pour le maintenir à son volume primitif, il faut, d’après la loi de Mariette, à sa surface une pression de 2 atmosphères, si le volume primitif avait une atmosphère de force élastique. Une différence de température de 15° correspond donc à une différence de pression dont la valeur est exprimée par la fraction 15/273 de 760 millimètres de mercure, ce qui fait 42 millimètres de mercure à très peu près ; nous voilà bien loin de 2 ou 3 millimètres de pression évaluée en eau et non en mercure qu’exige, pour être surmontée, la résistance d’une grande épaisseur de coton.
Quant aux variations de la pression atmosphérique qui sont incessantes, quand même elles ne seraient que de 1 millimètre de mercure, cela ferait 13 à 14 millimètres d’eau, quantité déjà bien supérieure à celle qui est nécessaire au passage du gaz. Ces raisonnements, appuyés sur des lois physiques irréfutables, démontrent, ce me semble, avec la clarté de l’évidence, que ce que j’ai dit était vrai et que les assertions de M. Jules Guérin sont eontrouvées. L’air circule dans le coton du pansement ouaté et cet air est pur, si l’on a pris la précaution dont j’ai parlé précédemment.
Je m’arrête ici, car en allant plus loin je traiterais une question toute chirurgicale, et je ri’ai point qualité pour cela. Pourquoi cependant n’émettrais-je pas sur ce sujet quelques idées préconçues, puisque la science n’est pas encore faite sur ce point? Sous cette discussion incidente se cache, en effet, un des plus grands problèmes de la chirurgie, celui de la théorie de la cicatrisation des plaies et du retour aux formes primitives des membres blessés. Les idées préconçues sont
le phare qui éclaire l’expérimentateur et qui lui sert de guide pour interroger la nature. Elles ne deviennent un danger que si on les transforme en idées fixes. C’est pourquoi je voudrais voir inscrit sur le seuil de tous les temples de la science ces profondes paroles que j’ai prises pour épigraphe du livre que je viens de publier sur la bière et les fermentations : Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut quelles soient (*).
Voici donc, suivant moi, une grande question chirurgicale' à élucider : faut-il que l’air circule librement à la surface des plaies? Non, répondra-t-on hardiment si l’on consulte les idées reçues et les dispositifs habituels des modes de pansement; mais nous savons aujourd’hui qu’il y a deux choses à considérer dans l’air : sa nature chimique proprement dite et les poussières qu’il tient en suspension et qui sont tout à fait indépendantes de sa composition normale, en tant qu’agent de la respiration, de l’alimentation et d’une foule de phénomènes chimiques auxquels il préside par sa nature oxygénée. Les idées reçues et les dispositifs des modes de pansement qui, comme je viens de le dire, veulent que l’air soit exclu, ne seraient-ils pas la conséquence des faits propres aux poussières, c’est-à-dire à ce qu’il y a d’étranger a la nature de l’air ; et dans l’ignorance où l’on était de cette influence des poussières, de leurs germes et de leurs dérivés, n’a-t-on pas proscrit ou tenté de proscrire la présence de l’air sans se bien rendre compte que le fl ni de devait agir de deux manières très différentes : l’une dangereuse, l’autre bienfaisante. Je crois ou plutôt laissez-moi croire, jusqu’à preuve du contraire, que l’air pur, par son oxygène principalement, doit avoir sur la cicatrisation des plaies une grande et salutaire influence, et que ses poussières seules et celles de la surface des objets sont à redouter.
M. J. Guérin : . M. Pasteur, en supposant une raréfaction et une dimi¬
nution de pression sous 1 appareil ouaté, a méconnu le fait physiologique de l’exhalation et de l’excrétion incessantes des surfaces renfermées, fait qui réalise une condition entièrement opposée à celle qu’il a supposée. Pour moi donc, 1 air ne traverse pas le plastron ouaté, et s’il le traverse très faiblement, très difficilement, il rencontre la couche plastique qui l’empêche d arriver au contact de la plaie. Dès lors, que devient cette action bienfaisante de l’air pur que M. Pasteur croit utile et salutaire au travail de cicatrisation des plaies? .
M. Pasteur : Je maintiens mes assertions qui sont appuyées sur des faits physiques clairs et irréfutables.
1. Bossuet. De la connaissance de Dieu et de soi-même. (Note de l'Édition.)
MALADIES VIRULENTES
Quant à la sécrétion plastique dont parle M. J. Guérin, je ne saurais en contester l’existence; je me contenterai d’affirmer que l’air circule librement autour de la plaie, et qu’il est probablement utile qu’il en soit ainsi. Je poserai la question suivante : Une plaie est faite, qu’arriverait-il si, immédiatement, par un artifice quelconque, on la plaçait au contact de l’air pur sans bandage ni pansement? Je crois que, dans ce cas, l’action de l’air pur serait bienfaisante, car l’oxygène est utile pour la cicatrisation des plaies.
Je crois que la cicatrisation, la réparation des plaies peut être comparée à un phénomène physique. Je prends un cristal octaédrique, je le brise, je fais une blessure, puis je place ce cristal mutilé dans l’eau mère. Un travail très actif de réparation se fait sur la partie mutilée, et au bout de quelques heures, le cristal est revenu à sa forme primitive. Si l’on tient compte du poids enlevé du cristal et du poids qui a été rapporté, on pourra estimer à 1 le poids de ce qui s’est replacé sur la partie du cristal restée régulière, tandis que le poids de ce qui s’est replacé sur la partie mutilée sera de 10, 20, 30 fois plus considérable. Un phénomène analogue doit se passer dans la réparation des tissus ; il y a tendance à la réparation avec conservation de la forme primitive.
L’oxygène de l’air a une telle importance dans tous les phénomènes de nutrition que j’imagine que l’air pur est extrêmement utile à la réparation, et que si des idées contraires ont cours actuellement en chirurgie, c’est parce qu’on n’a pas toujours eu soin de ne laisser arriver qu’un air parfaitement pur sur les plaies .
Je n’ai qu’une chose à dire à M. J. Guérin, c’est que le pansement ouaté tel qu’il est pratiqué n’est pas un pansement par occlusion.
LA THÉORIE I)ES GERMES ET SES APPLICATIONS A LA MÉDECINE ET A LA CHIRURGIE
SEPTICÉMIE PUERPÉRALE. — FURONCLES OSTÉOMYÉLITE
DISCUSSION (i)
[INFECTION PUTRIDE — VIBRION SEPTIQUE]
M. Pasteur (1 2) : I. Il existe plusieurs sortes de septicémie ou d’infection putride.
II. Il y a plusieurs vibrions septiques dont les propriétés physiologiques diffèrent par quelques points essentiels. Dans ce qui suit, j’ai particulièrement en vue le vibrion septique proprement dit, l’un des plus dangereux.
III. Le vibrion septique n’a pas besoin d’air pour vivre. Non seulement il vit sans air, mais le contact prolongé de l’air pendant quelques heures le Lue et le détruit en détruisant sa virulence.
IV. Quand il se développe dans un liquide au contact de l’air, c’est qu’il y a épaisseur et que le vibrion des couches profondes est protégé par les organismes des couches superficielles.
V. Le vibrion septique vit et se multiplie dans le vide parfait, comme dans le gaz acide carbonique le plus pur.
Dans ces conditions, le vibrion se modifie entièrement. Il perd son état filiforme, se résorbe et laisse à sa place des corpuscules-germes, par le mode que j’ai le premier fait connaître en 1865 (3) et surtout en 1870 (planche de la page 228 de mes Eludes de la maladie des vers à soie (4). Paris, 1870).
VI. Les germes du vibrion septique peuvent former poussière que le vent transporte, que les eaux tiennent en suspension.
VIL Même dans l’oxygène comprimé à plusieurs atmosphères, ces germes conservent leur vitalité et leur faculté de reproduction.
1. Bulletin cle l'Académie de médecine , séance du 22 janvier 1878, 2° sér., VII, p. 33-56.
Ont pris part dans cette séance à la discussion soulevée à propos de la « désarticulation
coxo-fémorale » : Richet, Gosselin, Perrin, Trélat et Pasteur.
2. Intervention de Pasteur dans cette discussion : Ibid., p. 54-56.
3. Voir p. 161-162 du présent volume : Note au sujet de la Communication de MM. Leplat et Jaillard; et p. 162-168 : Observations verbales présentées à la suite de la Communication de M. D a vaine.
4. Voir tome IV des Œuvres de Pasteur, p. 207, la figure : Vibrions de la flacherie. ( yotes de l'Édition.)
VIII. Ces germes sont féconds dans le vide parfait et dans le gaz acide carbonique pur, si une matière nutritive appropriée est à leur disposition.
IX. Parmi les ferments microscopiques de maladies et parmi les organismes dont la présence provoque ou complique les manifestations morbides, il existe : 1° des êtres qui sont exclusivement aérobies; 2° des êtres qui sont à la fois aérobies et anaérobies; 3° des êtres qui sont exclusivement anaérobies.
X. Les dénominations et classifications des vibrions proposées dans ces dernières années ne sauraient être établies, comme on a cru pouvoir le faire (les docteurs Colin (4) et Billroth entre autres), d’après des considérations morphologiques. Le vibrion septique, par exemple, passe, suivant les milieux où on le cultive, par des formes, par des longueurs, par des grosseurs si différentes qu’on croirait avoir sous les yeux des êtres spécifiquement séparés les uns des autres.
Je me suis fait inscrire pour prendre la parole à la fin du mémorable débat qui s’agite devant l’Académie de médecine, et, en mon nom et au nom de mes collaborateurs, MM. Joubert et Chamberland, je donnerai alors les preuves les plus saillantes des propositions qui précèdent. Je les énonce aujourd'hui afin de prendre date.
DISCUSSION (2