‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 44 sur 299 · Dans la brochure : « Ges doutes · texte numérisé non relu

Dans la brochure : « Ges doutes

3. Pidoux (H.). La médecine expérimentale. Paris, 1876, in-8°. (Notes de l’ Édition.)

première goutte inoculée. Est-ce la bactéridie qui a agi, ou les autres éléments solides ou liquides qui raccompagnent et qui se reproduisent comme elle dans l’économie? M. Paul Bert (J) dit :

« Je puis faire périr la bactéridie dans la goutte de sang par l’oxygène comprimé, inoculer ce qui reste et reproduire la maladie et la mort sans que la bactéridie se montre. Donc les bactéridies ne sont ni la cause ni l’effet nécessaire de la maladie charbonneuse. Celle-ci est due à un virus. » (Société de biologie, séance du 13 janvier 1877.)

Le sang d un animal, disais-je tout à l’heure, exposé à l’air pur, c est-à-dire privé de toute particule solide, vivante, ne se putréfie pas aux plus hautes températures de 1 atmosphère, et ne donne naissance à aucun organisme quelconque. Dès lors, une première question se piésente à 1 esprit : abstraction faite de la bactéridie, le sang des animaux charbonneux a-t-il encore cette pureté extraordinaire des liquides de l’économie? En d’autres termes, la bactéridie est-elle le seul organisme qui existe dans le sang du charbon proprement dit? L expérience répond affirmativement. Si le sang est extrait du corps de 1 animal charbonneux par des procédés semblables à ceux que j’ai employés jadis pour constater que le sang de l’économie est pur, on constate que ce sang charbonneux est imputrescible et que la bactéridie seule peut continuer de s’y développer. En conséquence, il devient facile d a\ oii la bactéridie à 1 état de pureté, de la cultiver dans ces conditions, hors du corps de l’animal, dans des liquides quelconques, à la seule condition que ceux-ci soient appropriés à sa nutrition, et de la conserver indéfiniment, toujours pure, dans des cultures successives et variées, comme on cultive purs les moisissures, les vibrions et en général les divers ferments organisés.

A 1 oiigine de nos observations actuelles, et une seule fois, nous a\ons fait venir de Chartres, par l’intermédiaire obligeant d’un habile vétérinaiie de cette ville, M. Boutet, un peu de sang charbonneux. Depuis lois, la bactéridie, sans cesse cultivée, a passé maintes et

1. Bert (Paul). Nouvelles recherches sur le sang de rate. Comptes rendus des séances et Mémoires de la Société de biologie , séance du 9 décembre 1876, XXVIII p 380-381 Dans la séance du 13 janvier 1877, XXIX, p. 19, il « complète la Communication précédente et en modifae les conclusions », comme suit :

« Voici où j’en suis arrivé : 1° Le sang charbonneux, soumis à l’oxygène à haute tension, conserve son activité et tue les cobayes en quatre-vingt-dix-neuf heures ; le sang de ceux-ci est egalement toxique, et cela indéfiniment; on n’y voit cependant plus de bactéries. 2» Le sang charbonneux mêle à 2 ou 3 fois son volume d’alcool concentré, donne les mêmes résultats! la toxicité reste la meme de génération en génération, sans bactéries.

« Des bactéries ne sont donc ni la cause ni l’effet nécessaire de la maladie charbonneuse Gelk-d est due a un virus de même nature que ceux du vaccin, de la morve, etc. » [Note de

I xi CL IZZOM . )

MALADIES VIRULENTES

maintes fois de nos vases de verre dans d’autres vases pareils ou dans le corps d animaux qu’elle a infectés, sans que sa pureté ait été un seul jour compromise. Si cela était nécessaire, nous pourrions préparer des kilogrammes de la bactéridie charbonneuse en quelques heures, en nous servant de liquides artificiels et morts, si l’on peut ainsi parler.

Tous les liquides nourriciers des êtres inférieurs peuvent être utilisés, même, à la rigueur, les liquides artificiels et minéraux. Mais un de ceux qui conviennent le mieux pour cet objet, à cause de la facilité avec laquelle on peut se le procurer rapidement et pur, en quantité quelconque, est l’urine rendue neutre ou un peu alcaline.

Ces faits et les méthodes qu’ils suggèrent vont nous servir à résoudre les questions que nous nous sommes posées, à savoir s’il faut attribuer les effets du charbon à la bactéridie ou à un virus. Dans la solution minérale et artificielle que j’ai employée autrefois pour la culture des ferments, composée de cendres de levûre, de tarfrate d ammoniaque et de sucre, semons, dans des conditions de pureté irréprochable, une infiniment petite quantité de sang charbonneux ; dans ce premier milieu prélevons une goutte pour semence nouvelle dans l’urine, de celle-ci passons à une urine nouvelle, et ainsi de suite pendant des mois entiers, puis inoculons les bactéridies des dernières cultures. Ces bactéridies ont exercé leurs ravages avec toute 1 efficacité du sang charbonneux lui-même : l’expérience ne nous a laissé aucune incertitude à cet égard. On ne saurait donc douter que la virulence du sang charbonneux n’appartient en aucune manière ni aux globules rouges poisseux, ni aux globules blancs, puisque nos cultures, par leurs répétitions successives indéfinies, ont dû éteindre absolument dans les dernières cultures la présence des globules rouges et blancs déposés en quantité si faible dans la première culture.

Ce qui précède laisse entières les hypothèses d’une substance diastasique soluble ou d’un virus à granulations microscopiques. Un ferment diastasique soluble pourrait être un produit de la bactéridie, se régénérer, par conséquent, en même temps que celle-ci, et se trouver dès lors dans la dernière comme dans la première culture. A l’égard de la présence d’un virus, et tant la nature de ces derniers est encore obscure et mystérieuse, on peut, à la rigueur, faire une hypothèse analogue. La bactéridie pourrait le produire, ou ce virus lui-même après avoir eu sa première origine dans le sang charbonneux, pourrait se reproduire à la façon d’un organisme.

Les expériences suivantes écartent complètement la première

hypothèse, celle d’un ferment soluble. Qu’on vienne à filtrer les liquides des cultures chargées de bactéridies ou le sang charbonneux lui-même, pris sur l’animal charbonneux qui vient de mourir, et qu’on inocule simultanément les liquides non filtrés et ces mêmes liquides filtrés, on constate <[ue l’inoculation d’une goutte du liquide charbonneux avant la filtration amène rapidement la mort, tandis que l’inoculation de 10, 20, 30, 40 et 80 gouttes du liquide filtré est absolument sans ellet. Sans aucun doute, si cette expérience si simple et si probante n a jamais été faite, c est que la filtration dont je parle est une opération des plus délicates et des plus difficiles. Les moyens ordinaires sont tout à lait inefficaces; il s’agit de filtrer, en elfet, des liquides tenant en suspension des filaments et des germes dont les plus petits n’ont pas plus d’un millième de millimètre de diamètre. Après bien des essais infructueux, nous y sommes arrivés avec une perfection qui ne laisse rien à désirer.

Ces expériences de filtration éloignent complètement l’idée que le sang charbonneux ou la bactéridie puissent porter avec eux une substance virulente soluble, mais il reste encore l’hypothèse, bien invraisemblable, il est vrai, que dans les cultures un virus a pu se reproduire en même temps que la bactéridie, virus chargé de corpuscules microscopiques, lesquels seraient arrêtés par les matières filti antes, en meme temps que les globules du sang et les bactéridies. On se rappelle que M. Chauveau (*) a annoncé que les virus n’agissent que par des particules solides qu’ils tiennent en suspension. Ce nouveau doute ne peut tenir devant l'observation attentive des cultures dans l’urine neutre ou légèrement alcaline. Ce liquide peut ctre obtenu dans un état de limpidité extraordinaire. Or, voici comment se présente le développement des bactéridies dans ce liquide, après qu il a été ensemencé. Du jour au lendemain, plus rapidement même, on voit la bactéridie se multiplier en filaments tout enchevêtrés, cotonneux, sans que le liquide, dans les intervalles des filaments, soit le moins du monde obscurci, et sans que le microscope puisse laire découvrir dans ce liquide le moindre corpuscule organisé ou amorphe, si ce n’est les longs fils de la bactéridie.

Ln résumé, la bactéridie peut se multiplier dans des liquides artificiels, indéfiniment, sans perdre son action sur l’économie, et il est impossible d’admettre que, dans ces conditions, elle soit accompagnée d une substance soluble ou d’un virus, partageant avec elle la cause des

1. Chauveau (A.). Théorie de la contagion médiate ou miasmatique, appelée encore infection. Comptes rendus de l'Académie des sciences, LXVII, 1868, p. 696, 746 898 et 941.

( Note de V Édition.)

MALADIES VIRULENTES

effets du sang de rate ou de la maladie charbonneuse proprement dite.

Nous espérons donner bientôt la véritable interprétation des expériences de M. Paul Bert^).

Bien des questions sont encore à résoudre concernant la maladie charbonneuse, sans compter celles qui se rapportent aux moyens préventifs ou curatifs du mal et a Y habitat d’origine de la bactéridie. Nous avons la confiance que les méthodes dont nous faisons usage nous permettront de les résoudre.

1. Voir, à ce sujet, la Communication suivanle : « Charbon et septicémie. » ( Note de l'Édition.)

NOTE SUR LE CHARBON ET LA SEPTICÉMIE (i)

J’ai l’honneur d’annoncer à l’Académie que les corpuscules-germes des bactéridies charbonneuses (corpuscules brillants, kystes, spores) conservent leur vitalité dans l’alcool absolu et également dans 1 oxygène à une haute pression, et, d’autre part, que ces résultats s’appliquent également aux corpuscules-germes du vibrion qui détermine la septicémie, vibrion dont je ferai connaître la présence et les effets dans la prochaine séance, par une Note que je lirai en mon nom et au nom de M. Joubert.

CHARBON ET SEPTICÉMIE (*) [Avec la collaboration de M. J. Joubert]

Les expériences dont j’ai rendu compte à l’Académie en mon nom et au nom de M. Joubert, le 30 avril dernier (3), ont démontré sans réplique qu’il existe un organisme microscopique, cause unique de la terrible maladie qu’on désigne sous le nom de charbon : c’est la bactéridie, aperçue pour la première fois par le D1 2' Davaine en 1850 (4).

Le travail le plus récent sur l’étiologie de la maladie charbonneuse est dû à M. Paul Bert. Ses expériences l’avaient conduit à mettre en doute le rôle que le D' Davaine et beaucoup d’autres, sans cesse

1. Comptes rendus de l'Academie des sciences, séance du 9 juillet 1877, LXXXV, p. 61.

2. Comptes rendus de V Académie des sciences, séance du 16 juillet 1877, LXXXV,

p. 101-105. — Bulletin de V Académie de médecine, séance du 17 juillet 1877 2e sér VI

3. Voir p. 164-171 du présent volume : Étude sur la maladie charbonneuse. ( Note de l’Édition.)

4. M. Pasteur retrace ici de vive voix l’historique de la découverte de la bactéridie, et il en reporte tout l’honneur à un des membres de l’Académie de médecine, M. le docteur Davaine. Les travaux allemands et français sont tous postérieurs à 1850. ( Note du Bulletin de V Académie de médecine.)

combattus, il est vrai, par de non moins habiles observateurs, avaient attribué à l’organisme dont je parle.

Toutes ces contestations avaient leur raison d’être, parce que personne, suivant nous, n’avait apporté de preuves décisives dans le débat. Le Dr Davaine, qui avait le plus approché du but, avait donné lui-même des armes à la contradiction par ses études si remarquables sur la septicémie. On sait en effet que, prenant pour point de départ certains faits découverts par MM. Coze et Feltz (*), et qui font le plus grand honneur à ces physiologistes, faits relatifs à l’augmentation de la virulence de la putréfaction, en passant, si l’on peut ainsi dire, dans l’économie d’un animal vivant, Davaine nous a appris que des fractions de goutte infinitésimales d’un sang virulent peuvent donner la mort. Pour éloigner toute hypothèse de l’existence simultanée d’une matière virulente associée à la bactéridie dans le sang charbonneux, il fallait donc, par des cultures cent fois répétées de la bactéridie, purifier celle-ci à tel point qu’il devînt impossible de supposer qu’elle eût conservé quoi que ce soit de la goutte de sang microscopique qui avait servi de point de départ aux cultures, et, appliquant en dernier lieu une filtration parfaite à la bactéridie née dans un liquide d’une limpidité irréprochable, il fallait montrer que le liquide filtré, débarrassé de la bactéridie, était absolument inoffensif. C’est cet ensemble de preuves que notre Note du 30 avril a fait connaître.

Je dois ajouter, à 1 honneur de M. Paul Bert, qu’il s’empressa de venir prendre connaissance de nos expériences, et qu’après les avoir reproduites, il en a reconnu l’exactitude devant la Société de biologie, qui avait reçu ses premières Communications. Voici comment il s’exprime :

« M. Pasteur ayant bien voulu me donner quelques gouttes de cette urine où il cultive des bactéridies, j’inoculai un cochon d’Inde, qui mourut trente heures après, son sang fourmillant de bactéridies. Or ce sang, dont la virulence était extrême, comme le prouvèrent d’autres inoculations, perdit complètement toute vertu, soit après un séjour d’une semaine dans l’oxygène comprimé, soit après l’action de l’alcool concentré.

« C étaient donc bien, dans ce sang, les bactéridies qui occasionnaient la mort (2). » ( Société de biologie , séance du 23 juin.)

1. Coze (L.) et Feltz (Y.). Recherches expérimentales sur la présence des infusoires et l’état du sang dans les maladies infectieuses (-4 mémoires). Strasbourg, 1866-1869, in-8°. — Recherches cliniques et expérimentales sur les maladies infectieuses étudiées spécialement au point de vue de l'état du sang et de la présence des ferments. Paris, 1872, xiv-320 p. in-8° (6 pl. ) .

2. Bert (P.). Sur la nature du charbon (et discussion). Comptes rendus des séances et Mémoires de la Société de biologie, XXIX, 1877, p. 317-320. {Notes de l'Édition.)

Tout à l’heure je dirai comment la sagacité de l’éminent physiologiste, à qui l’Institut décernait naguère le grand prix biennal, fut mise en défaut par la confusion des connaissances vétérinaires actuelles sur les maladies charbonneuses.

En résumé, le charbon doit être appelé aujourd’hui la maladie de la bactéridie , comme la trichinose est la maladie de la trichine , comme la gale est la maladie de Vacants qui lui est propre, avec cette circonstance toutefois que dans le charbon le parasite, pour être aperçu, exige l’emploi du microscope et de forts grossissements. C’est la première maladie parasitaire connue de cette sorte, et à ce titre elle a une importance exceptionnelle. C’est cette maladie où, entre autres symptômes, la rate augmente de volume, devient noire et diffluente sous la moindre pression, où les globules du sang se montrent en amas agglutinatifs, et qui, à peine les premiers symptômes extérieurs du mal commencés, amène le plus souvent une terminaison fatale dans l’intervalle de quelques heures; enfin dans laquelle, au moment de la mort, le sang, dans toutes les parties du corps, est rempli de petits filaments d’une grande ténuité et immobiles.

Les propriétés physiologiques de la bactéridie charbonneuse sont fort dignes d’attention. Dans ma lecture du 30 avril, j’ai rappelé que j’avais décrit autrefois un mode de génération des vibrions qui avait passé inaperçu et dont l’importance physiologique grandit chaque jour. Il consiste essentiellement dans une formation de corpuscules qu’on peut appeler kystes , spores ou conidies , suivant le point de vue où l’on se place pour la classification du genre vibrionien. Je me servirai volontiers de l’expression de corpuscules brillants , qui rappelle un caractère fréquent dans ces sortes de germes et qui frappe l’attention de l’observateur, ou celle de corpuscules-germes , qui rappelle leur fonction physiologique.

Depuis que j’ai signalé ce mode de reproduction des différentes espèces de vibrions, on l’a retrouvé dans toute la série des espèces de ces êtres microscopiques, et le Dr Koch (*) l’a mis en évidence, le premier, pour la bactéridie charbonneuse. Les vibrions, les bactéries, les bactéridies peuvent donc revêtir deux aspects essentiellement distincts : ils sont en fils translucides déliés, de longueurs variables, se multipliant rapidement par scissiparité, ou bien on les trouve en amas de petits corpuscules brillants formés spontanément dans la longueur des articles filiformes, qui se séparent ensuite et constituent alors des amas de points paraissant inertes, d’où peuvent sortir en

Page 1