‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 56 sur 299 · Pioces-verbal de la seance du mardi 5 mars · texte numérisé non relu

Pioces-verbal de la seance du mardi 5 mars

232, 233, 234-235. [Notes^VÉdÜionT^ ' llnd-’ p' 222'22o> 226> 227> 228 ’ 229>

MALADIES VIRULENTES

M. Colin. Ce que j’ai dit sur le non-développement des bactéries dans le sano- de l’animal vivant se trouve textuellement au Bulletin. — - Oui,

d’autre part, les bactéridies ne donnent pas de corpuscules-germes sur le vivant. Jamais je n’en ai rencontré et j’ai publié ce fait dès 1865 (*), — Enfin, ce que j’ai dit sur la vie d'un homme pour examiner un ganglion se trouve au Bulletin dans les termes dont je me suis servi, ou exactement dans leur sens. Mais je ne m’arrête pas à ces récriminations que M. Colin déclare lui être indifférentes, et je prends tout de suite celle de ses observations qu’il vient de nous dire ne pas lui être du tout indifférente : M. Colin trouve plus facile d’assurer par une observation microscopique négative qu’il peut conclure à l’absence des bactéridies, alors qu’il ne pourrait le faire s’il s’agissait d’un germe de cet organisme. Voilà un aveu qui est bien près de lui montrer qu il a mal raisonné. En effet, je vais dessiner sur le tableau noir un germe de bactéridie très grossi et, à côté, un article de bactéridie proprement dite. Seulement, comme la bactéridie se reproduit par scissiparité, je figure un article ayant une longueur un peu moindre que la longueur du germe et la largeur de ce même germe. Tout ceci est dans la réalité des choses. Vous voyez bien par ces deux dessins, et M. Colin doit le voir également, qu’il serait tout aussi difficile de retrouver l’article que le germe.

Ce que vient de dire M. Colin laisse donc entier et indiscutable le raisonnement que j’ai fait sur l’insuffisance absolue d une observation microscopique négative pour affirmer 1 absence de bactéridies dans le ganglion.

Ceci dit, je passe aux observations que j’ai à présenter moi-même au sujet du procès-verbal de la dernière séance.

Je lis dans le procès-verbal de la dernière séance : « Cette Commission (la Commission dont j’ai demandé la formation) ne devrait pas avoir pour mission exclusive de suivre le programme adopté par M. Colin. M. Pasteur répéterait devant elle ses propres expériences, etc . » (Paroles de M. Bouley.)

Il m’est impossible d’accepter la parité que M. Bouley semble établir ici entre les expériences de M. Colin et les miennes, et je demande à l’Académie de m’expliquer devant elle à ce sujet.

J’ai publié l’an dernier, en collaboration avecM. Joubert, professeur de physique au collège Piollin, deux Notes où il est question de la

1. Voir p. 161-162 du présent volume : Note au sujet de la communication de MM. Leplat et Jaillard ; et p. 162-163 : Observations verbales présentées à la suite de la Communication de M. Davaine. ( Note de l’Édition.)

maladie charbonneuse ff). Les faits nouveaux que j’ai alors annoncés n’ont été contredits par personne, à ma connaissance, soit en France, soit à l’étranger. Dès lors, ces faits doivent être considérés par moi comme acquis à la science, et personne, pas plus une Commission qu’un individu, n’a le droit d’exiger d’autres preuves que celles que nous avons données. C’est là un point de droit scientifique qui me paraît indiscutable.

Toute autre est la situation de M. Colin.

A peine avait-il affirmé, mardi dernier (1 2), qu’il y avait dans la maladie charbonneuse deux sortes de virulence, une virulence avec bactéridies dans la matière d’inoculation, — sur ce point nous sommes complètement d’accord, — et une virulence sans présence de bactéridies dans la matière d’inoculation, ce qui pour moi est une erreur capitale; à peine, dis-je, avait-il affirmé ce dernier point, que j’ai fait la remarque qu’il n’avait donné de son assertion aucune preuve. Dans sa lecture de mardi dernier, en effet, l’assertion dont il s’agit n’est appuyée d’aucune observation quelconque.

Sous la pression de mon argumentation, il a fini par invoquer deux apparences de preuves : la première consiste à dire qu’il a observé au microscope la matière d’inoculation, qu’il n’a pas aperçu de bactéridies, qu’en conséquence il n’y en a pas. J’ai fait observer aussitôt qu’une observation microscopique n’avait de valeur dans l’espèce que si elle était positive. Une observation microscopique négative vaut ce qu elle vaut, mais elle ne prouve rien quant à l’absence d’un infiniment petit, seul et isolé.

La seconde apparence de preuves invoquée par M. Colin consiste à dire : « Je n’ai pas cultivé dans vos liquides inertes la matière virulente où le microscope n’accusait aucun germe, mais j’ai cultivé dans le corps de l’animal et j’ai amené la mort avec présence de bactéridies ; donc il n’y en avait pas dans la matière d’inoculation. »

L Académie comprendra que je n’insiste pas sur un pareil raisonnement. C’est la conclusion inverse que M. Colin aurait dû tirer de son observation. C’est plus qu’une pétition de principes que ce raisonnement de M. Colin.

En résumé, nous avons publié, M. Joubert et moi, des faits nouveaux qui sont présentement acquis à la science, et tant qu’ils n’auront

1. Voir p. 164-171 du présent volume : Étude sur la maladie charbonneuse; et p. 172-188 : Charbon et septicémie.

2. Colin. Sur le développement successif de foyers virulents pendant la période d’incubation des maladies charbonneuses. Bulletin de l'Académie de médecine , séance du 5 mars 1878, 2' sér., VIT, p. 199-207. ( Notes de l'Édition .)

MALADIES VIRULENTES

pas été réfutés par d’autres faits contradictoires sérieux, personne ne peut légitimement nous demander de reproduire publiquement les preuves que nous avons données. Quant à l’affirmation de M. Colin, je crois avoir le droit, au contraire, de demander que M. Colin soit mis en demeure de la démontrer, puisque je l’ai soumise à une contradiction dont on ne saurait, suivant moi, pour le moment, contester le bien-fondé.

Un mot encore et j’ai fini. J’ai eu tort de dire que personne, soit en France, soit à l’étranger, n’avait contesté les faits que j’ai communiqués l’an dernier à l’Académie de médecine. Aussitôt après ma lecture, dans laquelle il était dit que certains animaux, et notamment les poules, ne prenaient pas le charbon (*), INI. Colin m’a objecté que rien n’était plus facile que de donner le charbon aux poules ; et comme M. Colin venait de me prier de vouloir bien lui remettre une de mes cultures de bactéridies à l’état de pureté parfaite, je lui écrivis le lendemain ces quelques lignes :

« Mon cher confrère,

« Je tiens à votre disposition une culture de bactéridies pures; mais puisque vous donnez si facilement le charbon aux poules, je vous serai fort obligé, lorsque vous viendrez à mon laboratoire pour prendre cette culture de bactéridies charbonneuses, de vouloir bien m’apporter une poule devant mourir du charbon. »

A la fin de la semaine, je vois entrer M. Colin dans mon laboratoire et, avant même de lui serrer la main, je lui dis: « Et ma poule charbonneuse, vous ne l’avez donc pas? » M. Colin me répondit: « Ayez confiance en moi, vous l’aurez la semaine prochaine. »

Je partis en vacances. Aussitôt après mon retour, et à la première séance de l’Académie à laquelle j’assistai, je me dirigeai vers M. Colin et je lui dis : « Et ma poule devant mourir du charbon, où est-elle?

— Je viens, me répondit M. Colin, de reprendre mes expériences sur le charbon ; dans quelques jours je vous porterai une poule charbonneuse. »

Les jours et les semaines s’écoulèrent, non sans de nouvelles instances de ma part et de nouvelles promesses de M. Colin. Un jour, il y a deux mois environ, M. Colin m’avoua qu’il s’était trompé autrefois et qu’il ne lui était pas possible de donner le charbon aux

1. Voir p. 172-188 du présent volume : Charbon et septicémie. ( Note de l’Édition.)

poules. « Eh bien ! mon cher confrère, ajoutai-je, je vous montrerai qu’il est possible de donner le charbon aux poules, et c’est moi qui vous porterai un jour à Alfort une poule devant mourir du charbon. »

J’ai raconté à l’Académie cette histoire de la poule tant promise par M. Colin, afin de bien montrer que notre collègue n’avait jamais contredit nos observations sur le charbon que d’une manière fort peu sérieuse.

M. Colin : Je commence par constater que mes réclamations au sujet du compte rendu de la dernière séance étaient fondées, puisque M. Pasteur n’y répond pas. Il est acquis à la discussion que M. Pasteur abandonne les deux importantes propositions qu’il avait formulées l’autre jour, à savoir: 1° que les bactéridies ne se reproduiraient pas dans le sang ou dans la circulation générale ; 2° que ces bactéridies ne donneraient pas de germes dans l’organisme.

M. Pasteur : C’est d’une audace incroyable. Je vous dis que je n’abandonne rien de ce que j’ai dit verbalement et que cela est écrit au Bulletin et que je viens de le reproduire.

M. Colin : Je fais remarquer ensuite que ce que M. Pasteur vient de dire et de figurer au tableau sur la recherche des bactéridies et de leurs germes ne

me paraît pas très exact... Je maintiens que la bactéridie peut être trouvée, quand elle existe, dans une gouttelette de sang ou de pulpe de ganglion préalablement délayée. A un grossissement de 500 diamètres elle représente, non pas un point brillant perdu dans une émulsion d’autres points à peu près semblables, mais un filament cl’un centimètre de longueur et plus.

M. Pasteur : Vous pourriez dire un mètre et vous seriez dans le vrai ; mais vous êtes à côté de la question.

M. Colin : Et comme au moment où le sang, le ganglion contiennent des bactéries, ils en contiennent non pas une seule mais un certain nombre, on les découvre pour peu que l’examen soit prolongé. La gouttelette de sang, à cette amplification, ne semble pas à l’observateur représenter une surface de plusieurs mètres, car, en déplaçant la lame de verre, on passe bien vite d’un bord de la préparation à l’autre.

M. Pasteur : Ce raisonnement est un non-sens.

M. Colin : M. Pasteur ... conclut que les faits qu’il a publiés avec M. Joubert sur la virulence par les bactéridies sont définitivement acquis à la science. Il les considère comme tels, parce que, depuis leur publication, datant de moins d’une année, ils n’ont été contestés, contredits par personne, ni en France ni à l’étranger.

MALADIES VIRULENTES

Ces faits que M. Pasteur s’attribue n’étaient pas des faits nouveaux lorsqu’il les a publiés avec la collaboration de M. Joubert. Ces faits avaient été déjà annoncés par Koch.

M. Pasteur : C’est absolument erroné. Les observations de Koch sont relatées dans ma lecture à l’Académie des sciences ( Comptes rendus , 30 avril) [*]. Le but, les méthodes et les résultats de nos expériences diffèrent absolument de celles de Koch.

M. Colin : C’est cet observateur qui, le premier, a cultivé les bactéries charbonneuses en dehors de l’organisme : dans le sérum du sang, les humeurs de l’œil, l’urine.

M. Pasteur : Pour l’urine, c’est faux.

M. Colin: ... D’autre part, M. Pasteur affirme que ces faits n’ont été contredits par personne. Apparemment je suis compté pour rien; cependant, moi, je les ai contestés déjà l’année dernière, ici même (1 2), dans une longue Communication à laquelle M. Pasteur a simplement répondu par une Lettre annonçant une réfutation ultérieure que j’attends toujours.

M. Pasteur : J’ai répondu par une Lettre (3) et vous n’avez pas répliqué. Donc j’ai raison de dire qu’il n’existe aucune contradiction présente à nos recherches.

M. Colin : . . . J’ai produit une série de faits concordants qui me montrent la virulence préexistant à la bactéridie, la virulence sans le concours de la bactéridie ; ne suis-je pas en droit de conclure que la bactéridie ne me parait pas l’agent de transmission du charbon?

M. Pasteur: Mais, puisque vous recueillez des bactéridies sans bactéridies dans la matière inoculée, vous faites donc de la génération spontanée. Certes, vous n’êtes pas difficile dans vos preuves puisque, pour prouver la génération spontanée de la bactéridie, vous prenez votre ferment chez un animal où vous avez introduit des bactéridies.

M. Colin : ... Lorsque j’ai voulu voir si les oiseaux pouvaient contracter le charbon, j’ai pensé, par motif d’économie et pour avoir la facilité de multiplier les expériences, à me servir des petites espèces, moineaux, hirondelles de fenêtres, etc. Sur les adultes, les inoculations ont réussi difficilement dans la majorité des cas ; mais sur les jeunes, le charbon s’est facilement et pleinement réalisé. Lorsque je prenais un nid à point, la moitié, les deux tiers

1. Voir p. 164-171 du présent volume : Étude sur la maladie charbonneuse.

2. Colin. Étiologie des maladies charbonneuses. Bulletin de l Aca.lémîe de médecine, 2' sér., VII, 1877, p. 837-854.

3. Voir cette Lettre, p. 190-193 du présent volume. (Notes de VNdition.)

des petits étaient inoculés, puis remis en place. Comme la mère se chargeait de les protéger et de les nourrir, ils n’étaient point exposés à mourir pour d’autres causes. Le lendemain, le surlendemain, je visitais le nid, et je trouvais très malades ou morts les petits qui avaient reçu du sang charbonneux ; ils présentaient presque tous un œdème charbonneux riche en bactéridies, mais peu ou point de bactéridies dans la circulation générale. J’obtenais les mêmes effets sur les oiseaux qui, laissés dans le nid éloigné de la mère, recevaient régulièrement la becquée d’une main étrangère.

Ce sont ces résultats obtenus sur les oiseaux que j’ai indiqués très sommairement à M. Pasteur après sa Communication à l’Académie,

M. Pasteur : Ceci est absolument inexact. Jamais M. Colin ne m’a parlé de ses expériences sur les oiseaux. Jamais il ne m’a parlé de petits dans leurs nids et inoculés. Jamais il n’a publié ces faits.

M. Colin : Je n’en avais pas d’autres. M. Pasteur m’a répondu : Je n’ai rien obtenu sur la poule; mais puisque, vous, vous donnez le charbon aux oiseaux, apportez-moi une poule qui devra mourir du charbon. Je ne veux pas de petits oiseaux, — il me faut une poule, — entendez bien, — et en échange vous aurez des bactéries pures cultivées dans l’urine... Je regrette de n’avoir pu jusqu’ici remettre à M. Pasteur une poule malade ou morte du charbon. Les deux que j’avais achetées à cet effet ont été inoculées plusieurs fois dans des séries de piqûres avec un sang très actif. Ni l’une ni l’autre n’est devenue charbonneuse. Peut-être l’expérience aurait-elle réussi après de nouvelles tentatives, mais un chien vorace y a mis fin en mangeant un beau jour les deux bêtes dont on avait probablement mal fermé la cage.

Voilà ce que j’ai à dire sur le charbon des oiseaux et sur l’incident de la poule.

Je n’ai jamais dit à M. Pasteur que j’avais produit le charbon sur la poule.

M. Pasteur : Vous m’avez dit itérativement et devant témoins, membres de celte Académie, dont je suis prêt cà dire les noms, que vous m’apporteriez une poule devant mourir du charbon et plus récemment, encore devant témoins, vous m’avez dit : J’ai fait tout ce que j’ai |)u ; il m’est impossible de donner le charbon aux poules. Du reste, vous venez de l’avouer vous-même.

M. (.olin : Je n’ai pas eu, par conséquent, à lui avouer plus tard, en présence de mon insuccès, que je m’étais trompé sur ce point...

Avant 1 affaire du charbon, bien d’autres contestations avaient surgi en ce qui concerne la fermentation dans les fruits, la fermentation ammoniacale. Je vais les rappeler sommairement...

M. Pasteur : 11 ne s’agit pas ici de fermentation en général. Il s’agit du charbon. Revenez a la question, vous vous placez sur un terrain qui vous est étranger.

MALADIES VIRULENTES

M. Bouley : Je crois devoir justifier les motifs qui m’ont porte à insister sur la nomination d’une Commission chargée de vérifier les faits sur lesquels un dissentiment existe entre M. Colin et M. Pasteur. M. Colin affirme que le charbon existe sans bactéridies, et M. Pasteur le nie.' Eh bien, que M. Colin se présente devant la Commission avec un ganglion virulent dans lequel le microscope ne révèle pas la présence d’une bactéridie. M. Pasteur prendra la pulpe de ce ganglion, l’ensemencera, suivant sa méthode de culture, et, s’il ne se produit pas de bactéridies, ce sera M. Colin qui aura raison ; si, au contraire, des bactéridies se développent, M. Pasteur aura gain de cause.

M. Pasteur : Si M. Bouley s’était exprimé au Bulletin dans ces termes, je n’aurais rien dit. J’accepte entièrement l’interprétation qu’il vient de donner à ses paroles. A titre bénévole et officieux, je reproduirai devant la Commission toute expérience qu’elle pourra désirer.

M. Verneuil : A mon avis, la discussion entre M. Colin et M. Pasteur s’égare dans des digressions étrangères à la question principale. Celle-ci consiste à savoir si, oui ou non, sur un animal inoculé par le charbon, les ganglions lymphatiques, qui, suivant M. Colin, deviennent les premiers virulents, contiennent ou non des bactéridies. Deux procédés sont invoqués pour la solution du problème : l’examen microscopique proposé par M. Colin, et la culture, à laquelle se réfère M. Pasteur. M. Colin n’a qu’une chose à faire devant les dénégations de M. Pasteur : apporter devant la Commission le ganglion virulent dans lequel le microscope, suivant lui, ne découvre pas de bactéridies, le livrer à M. Pasteur, qui le traitera par son procédé de culture: les bactéridies se développeront ou ne se développeront pas; dans le premier cas la victoire sera à M. Pasteur, dans le sèconcl à M. Colin.

M. Pasteur : Je suis complètement d’accord avec M. Verneuil, comme je viens de dire que je l’étais maintenant avec M. Bouley. M. Colin sera tenu de démontrer qu’il obtient la virulence sans bactéridie au microscope. C’est à M. Colin de prouver ce qu’il a avancé devant la Commission; j’interviendrai, au même titre que tous ses membres, pour contrôler les preuves de l’assertion que M. Colin a

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