‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 64 sur 299 · Bacillus anthracis des Allemands · texte numérisé non relu

Bacillus anthracis des Allemands

3. M. Moisant, vétérinaire, membre du Conseil général d’Eure-et-Loir, m’a assuré tout récemment que M. Delafond, professeur à l’École d’Alfort, enseignait, dès l’année 1838, que, dans le sang des animaux charbonneux, il y avait des bâtonnets microscopiques. Les ouvrages de ce professeur avant 1850, date de l’observation du docteur Davaine, ne font pas mention de ce fait, du moins à ma connaissance. M. Delafond aurait donc attaché bien peu d’importance à ce fait, tout en le signalant, chaque année, parait-il, à ses élèves.

4. Comptes rendus de V Académie des sciences, 30 avril et 16 juillet 1877 [p. 164-171 du présent volume : Étude sur la maladie charbonneuse; et p. 172-188 : Charbon et septicémie].

MALADIES VIRULENTES

sur le champ, on 1 a arrosée avec un liquide de culture bactéridienne, chargée de corpuscules-germes de la bactéridie. Les moutons qui absorbent un ou plusieurs repas de cette nature sont loin de succomber tous. Souvent même, pour un troupeau de quelques sujets, trois à six, la mortalité est nulle. Cependant, elle ne l’est pas toujours et, quand il y a mort, c’est bien par le charbon. En outre, on remarque que le charbon, lorsqu’il se déclare dans ces conditions, a une assez longue période d’incubation, de quatre, cinq, six, sept, dix jours, quoique, par ses derniers symptômes, il paraisse le plus souvent foudroyant, comme dans les cas de charbon spontané.

Il îésulte de ces faits que si, dans l’Eure-et-Loir, il existe des germes de bactéridies charbonneuses répandus sur les aliments ou sur le sol, ils doivent être, vraisemblablement, tout à la fois abondants et d inoculation difficile; en d’autres termes, cette inoculation, pour devenir efficace, réclamerait des conditions spéciales.

Nous avons tenté de réaliser de telles conditions; on y parvient en associant à la nourriture des animaux tout ce qui peut provoquer des blessures dans les premières voies digestives, dans la bouche, autour de la langue, dans le pharynx, dans les parties tendres des environs de la glotte, etc. Une nourriture composée de luzerne avec bactéridies et leurs germes et des diverses espèces de chardons qu’on trouve dans les champs ou sur le bord des chemins, ou seulement des barbes d’épis de 1 orge, amène une mortalité plus grande, toutes choses égales, que si 1 on proscrit le chardon et les barbes d’orge de l’alimentation. Même dans ce cas d’une alimentation avec objets piquants, beaucoup d’animaux résistent, ne tombent pas malades, ou guérissent s’ils le deviennent.

L étude des lésions anatomiques, dans ces divers cas, est fort instructive. Elle autorise à conclure que le début du mal est dans la bouche ou l’arrière-gorge, aussi bien lorsque l’on a affaire à la luzerne seule contagionnée qu’à la luzerne contagionnée qui a été associée à des matières susceptibles de blesser les animaux. On est dès lors porté à admettre que, quand la maladie se communique par une alimentation qui paraît impropre à amener des blessures, celles-ci devaient exister préalablement.

Mais il est particulièrement un point digne de remarque. Nous avons reconnu que, dans le charbon spontané, les lésions ont encore leur siège, principalement, dans les premières voies digestives ; c’est là qu’elles sont le plus avancées,’ au moment de la mort, et c’est de là, sans doute, qu’elles ont dû se communiquer aux intestins et à tout le corps, probablement par le système ganglionnaire.

Quelles conséquences pratiques peut-on déduire de ces observations, en nous plaçant toujours dans cette supposition que nos prémisses recevront plus tard de l’expérience une confirmation certaine?

Voici ces conséquences : Le charbon se communique spontanément aux animaux par des aliments recouverts de germes de bactéridies, mais seulement quand ces animaux ont des blessures ou qu’ils se blessent en mangeant, blessures qui seraient d’ailleurs tout à fait insignifiantes sous le rapport de leur santé générale, si quelque circonstance accidentelle ne les rendait dangereuses. La maladie apparaît difficilement alors même que les germes du mal abondent.

Comment les grandes chaleurs et une saison très sèche peuventelles faciliter le développement du charbon? Bien des réponses sont possibles. La plus simple, mais non la plus improbable, est peut-être que les chaleurs ne font qu’ajouter à la tendreté et à la distension de la muqueuse buccale et pharyngienne et la rendent plus apte à recevoir des écorchures. Une grande sécheresse ne multiplie-t-elle pas seulement les occasions de blessures par une augmentation des poussières minérales ingérées et par une plus grande dureté donnée à certaines parties des aliments?

En résumé, s’il est vrai que les germes du charbon sont un peu partout, principalement dans les départements où la maladie est enzootique, ce qui formera le sujet de recherches ultérieures, il est un moyen prophylactique très simple contre le développement spontané de cette affection; il consisterait, pour l’éleveur, à supprimer, autant que possible, toutes les occasions de blessures des animaux, particulièrement dans la bouche; à supprimer dans l’alimentation tout ce qui peut écorcher les premières voies digestives ; à éloigner les chardons et autres plantes piquantes; à supprimer, pendant l’hiver et l’été, les aliments très secs, les menues pailles; à mouiller préalablement celles-ci, et, mieux, à les faire fermenter avec du fourrage vert; il faut craindre aussi l’introduction des poussières siliceuses des chemins. 11 faudrait, d’autre part, éviter toutes les occasions de diffusion de germes du charbon par les animaux morts de cette affection, car il est probable que le département d’Eure-et-Loir contient ces germes en plus grande quantité que les autres départements, parce que, le charbon y ayant depuis longtemps établi domicile, la maladie s’y entretient d’elle-même, les animaux morts n’étant pas traités de façon à détruire tous les germes de contagion ultérieure. C’est à peu près ainsi qu’ayant cultivé autrefois, à Paris et dans les environs, l’ailante et son bombyx, il n’y a pas aujourd’hui un allante qui ne donne chaque année, dans cette région de la France, asile à de nombreuses

MALADIES VIRULENTES

familles de ce ver à soie. L’histoire du phylloxéra de la vigne est un exemple plus frappant d’acclimatation pouvant devenir dangereuse et terrible.

Nous avons recherché, chemin faisant, si certaines régions d’Eureet-Loir, ou mieux si certains champs, dans une région déterminée, sont plus propres que ceux qui les entourent à faire naître le charbon spontané, ainsi que le croient beaucoup d’agriculteurs. Sur ce point les études se poursuivent; jusqu’ici les résultats en sont négatifs.

Tels sont les faits que nous avons observés dans cette première campagne d’études et les idées pratiques très nouvelles qu’elles suggèrent. C’est à contrôler celles-ci, à les préciser dans leurs détails, à ajouter, s’il est possible, de nouveaux moyens préventifs, que s’appliqueront de préférence nos recherches ultérieures.

Vous apprécierez, Monsieur le Ministre, s’il y aurait convenance à publier ce Rapport encore bien incomplet sur l’étiologie et la prophylaxie de l’affection charbonneuse. Dans tous les cas, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien en donner connaissance à M. le Président du Conseil général d’Eure-et-Loir.

Il ne peut y avoir qu’utilité à provoquer des applications scientifiques, peu ou point coûteuses et d’une si grande importance économique, alors même qu’elles manqueraient encore de toutes les démonstrations expérimentales qu’exige l’établissement définitif de la vérité. Présentement, toutefois, elles m’inspirent une grande confiance.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’hommage de mon respect et de mon dévouement.

Page 1