Voir la Communication qui précède. (Note de l'Édition
MALADIES VIRULENTES
contraire l’ancienne médecine qui a défendu le plus la contagion par la fermentation putride.
En ce qui concerne le charbon et la fermentation septique, il y a des liens communs tels qu’on peut souvent les prendre l’un pour l’autre. 11 y a là un état gangréneux qui tient à la fermentation putride; mais on avait déjà fait cette distinction lorsqu’on avait décrit séparément l’état charbonneux et l’état typhoïde.
En somme, tout ce que dit aujourd’hui M. Pasteur a été dit autrefois en d’autres termes. Il a découvert le miasme que nous n’avions pu voir et toucher, parce que nous n’avions pas encore employé des procédés d’investigation assez parfaits.
Il ne faut pas que M. Pasteur croie que je change à son égard; la découverte qu’il a faite est immense; mais, je le répète, la bactérie avait été autrefois entrevue sous le nom de miasme, de ferment putride, etc.
M. Colin : Je demande à l’Académie la permission d’ajourner à la prochaine séance ma réponse à la Communication qu’elle vient d’entendre. Je professe le plus grand respect pour M. Pasteur, quoiqu’il n’ait pas toujours témoigné le même sentiment à l’égard de ses contradicteurs.
M. Pasteur : Il y a plusieurs manières de manquer de respect aux personnes. Lorsque M. Colin vient lire une série d’observations pour appuyer une découverte que tout le monde connaît et qui est l’œuvre de personnes qu’il ne nomme pas, il manque de respect à ces personnes.
Il y a, en outre, une persistance dans la contradiction qui est fatigante, que M. Colin me permette de le lui dire.
Je me sens un peu embarrassé pour répondre à un savant comme M. Bouillaud sur un terrain purement médical ; mais je vais néanmoins entrer dans quelques développements sur la question d’étiologie si importante qui fait le sujet de notre discussion. J’espère qu’il reconnaîtra que nous ne sommes pas loin de nous entendre, et que la différence est grande entre celui qui, par une induction plus ou moins légitime, croit à une cause spécifique et celui qui la montre agissante et vivante et qui peut en étudier même les propriétés et la combattre comme on combat un ennemi visible dont on mesure la force ou la faiblesse.
Le charbon, qui est déjà si bien connu, l’était mal avant les travaux de Davaine; on soupçonnait seulement l’existence d’un germe spécifique, que M. Davaine a découvert. Depuis deux années, je me suis occupé de la recherche de l’étiologie du charbon, et je crois l’avoir trouvée, ainsi que sa prophylaxie.
M. Bouillaud : Dans ce cas, vous plaidez ma cause, car je n’ai jamais dit autre chose.
M. Pasteur : Alors je crois que M. Bouillaud s’est mépris sur le sens des paroles qui terminent ma Communication. En parlant des vieilles doctrines, j’ai désigné celles qui soutiennent la spontanéité des maladies; mais je n’ai fait aucune allusion à d’autres doctrines.
Pour en venir au charbon, je dis que je crois comprendre aujourd’hui l’étiologie et la prophylaxie de cette affection. On élève un grand nombre de bêtes à laine dans le département d’Eure-et-Loir. Le charbon y existe à l’état permanent, même pendant l’hiver; un mouton meurt, on le transporte souvent à l’établissement d’équarrissage, où les germes sont détruits par la cuisson; mais lorsque les établissements sont éloignés, on se contente d’enfouir l’animal charbonneux dans un champ. Or, un des faits très importants que j’ai annoncés, c’est que la surface de la terre où l’animal a été enfermé contient des germes qui peuvent être inoculés et donner le charbon plus d’une année après l’enfouissement.
Les expériences que j’ai entreprises l’an dernier avec mes jeunes collaborateurs ont consisté en ceci :
J’avais acheté un troupeau de moutons parqué en plein champ et fréquemment changé de place. Je répandais sur la luzerne des germes de charbon extraits de mon laboratoire; quatorze mois après les expériences, j’ai envoyé chercher de la terre sur le champ. En opérant sur 500 grammes de cette terre, on a pu en retirer des germes et des spores charbonneux en assez grande quantité pour faire périr des cochons d’Inde en les inoculant.
On retrouve donc, après un an et après toutes les cultures du sol, le germe organique qui produit le charbon. Supposez que je fasse parquer un troupeau sur le champ où j’ai répandu les germes de bactéridies dont je viens de parler, et vous comprendrez facilement comment il pourra contracter le charbon.
Il est néanmoins difficile de communiquer le charbon par ce procédé; plusieurs des animaux sont malades, et un petit nombre seulement succombent, mais en présentant les lésions anatomiques du charbon dit spontané.
Je crois avoir rassemblé un assez grand nombre de faits pour établir d’une façon précise l’étiologie du charbon, et les moyens préventifs s’offrent d’eux-mêmes. J’y reviendrai.
Que M. Bouillaud me permette de lui conseiller, en terminant, de relire l’ouvrage de M. Littré, intitulé : Médecine et médecins. Cet homme si sagace et si versé dans les connaissances médicales a écrit, en 1836, tout un chapitre sur les grandes épidémies, sans émettre une seule fois l’idée que les épidémies peuvent être occasionnées par un
organisme microscopique. Voilà l’une des preuves que la jeune doctrine étiologique est plus nouvelle et plus féconde qu’on ne l’imagine.
M. Bouillaud : Il y a deux points sur lesquels je veux appeler l’attention.
Le premier est relatif à l’observation clinique en médecine. Je ne voudrais pas que le livre de M. Littré auquel M. Pasteur vient de faire allusion fût considéré comme le ne c plus ultra de la science épidémiologique.
Depuis plus d’un siècle, les sciences exactes ont été appliquées à l’étude de la médecine. Or, nous avons toujours cherché les miasmes, dont l’existence n’était pas douteuse pour nous, bien longtemps avant les recherches de M. Pasteur. Il est incontestable que les médecins du commencement du siècle connaissaient l’existence des miasmes qui produisaient la peste, la fièvre jaune et le charbon; ils les ignoraient si peu qu’ils n’hésitaient pas à les combattre et à les affronter. M. Pasteur se trompe certainement lorsqu’il dit que nous croyions à la spontanéité des maladies avant ses découvertes. Le raisonnement et l’induction conduisent à la vérité parfois aussi bien que l’expérimentation. Qui ne se souvient pas des paroles de Newton, qui a dit que le diamant contenait du combustible, avant que le fait n’ait été démontré ?
M. Pasteur : Mais personne ne l’a cru avant que la démonstration en ait été faite.
M. Bouillaud : Je répète que je professe la plus grande et la plus sincère admiration pour les découvertes de M. Pasteur...
Tout en accordant la plus grande valeur aux faits et aux expériences de M. Pasteur, relativement à l’origine du charbon, je ferai remarquer que, malgré tout, M. Pasteur n’est pas infaillible, qu’il pourrait avoir mal vu, et que, dès lors, les faits négatifs qui lui sont opposés pourraient être vrais et acquérir la valeur de faits positifs.
M. Pasteur joue de malheur en attaquant la vieille médecine et en l’accusant d’avoir défendu la spontanéité des maladies; mais j’ai moi-même combattu la doctrine de la spontanéité à l’occasion de la discussion qui a eu lieu dans cette enceinte à propos de la morve (*). J’ai dit à cette époque que la morve était une maladie contagieuse, et qu’aucune cause ordinaire ne pouvait produire la morve; pour donner la morve, il faut la morve.
M. P idoux : L’encombrement dans les écuries engendre cependant la morve sans que la contagion ait été démontrée.
INI. Pasteur : L’interruption de M. Pidoux prouve bien qu’il existe des médecins partisans de la spontanéité des maladies transmissibles; ce sont ceux-là que je combats. Leur nombre diminue chaque jour, mais il est encore immense. C’est leur doctrine que je vise quand je
1. Discussion sur la morve. Bulletin de l'Académie de médecine, XXVI, 1860-1861 (Interventions de Bouillaud, p. 1015 et p. 1190). [ Note de l’Édition J.
parle d’une doctrine qui vieillit et qui s’effondre. Le malentendu est si [peu] grand entre M. iBouillaud et moi en ce moment que je me fais un plaisir et un devoir d’ajouter que la foi que j’ai dans l’avenir de la théorie des germes m’est inspirée, pour une grande partie, par les encouragements qu’elle a reçus publiquement des illustres doyens de la médecine et de la chirurgie françaises, M. Bouillaud et M. Sédillot.
ETIOLOGIE DU CHARBON (i)
M. Pasteur (1 2) : Dans la longue et confuse lecture que l’Académie vient d’entendre, M. Colin (3) a touché à tant de choses que l’objet du débat a, pour ainsi dire, tout à fait disparu. Je ne tomberai point dans le piège dressé pour masquer le sujet aux yeux de l’Académie. Je dédaignerai également de répondre à tout ce qu’il a plu à M. Colin d amasser de fantaisies à côté de la question.
Je laisse donc de côté l’inutile discussion des circonstances qui ont induit en erreur M. Colin, lorsque, l’an dernier, il s’est avisé de contredire les faits relatifs au charbon des poules.
Je laisse également de côté la question du virus charbonneux, en faisant remarquer seulement que M. Colin, d’après l’aveu qu’il vient de faire, entend bien ne pas se rendre devant la Commission qui a été nommée à l’effet de juger son assertion. Vouloir, comme il en manifeste la prétention, que la Commission se substitue à lui-même et contrôle son dire, sans sa participation, n’est autre chose qu’une fin de non-recevoir. Je n’ai pas agi de même vis-à-vis de la Commission nommée pour juger notre assertion relative au charbon des poules. La Commission avait été nommée le mardi 16 juillet de l’an dernier, et le samedi suivant je lui présentais trois poules mortes charbonneuses (4). M. Colin est libre de tenir une autre conduite en ce qui concerne la commission relative au virus charbonneux; je suis libre à mon tour d’en tirer cette conclusion : que M. Colin est dans l’impos-
1. Bulletin de l' Académie de médecine, séance du 18 novembre 1879, 2' sér., VIIJ, p. 1105-1186. — Ont pris la parole dans cette séance : Colin, Pasteur et Bouillaud.