‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 71 sur 299 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

5. Voir p. 230-232 du présent volume : Sur l'étiologie de l’affection charbonneuse. (Notes de l'Édition.)

MALADIES VIRULENTES

je vous communiquais- un court résumé d’expériences, également sur l’étiologie du charbon, problème dont je poursuis la solution depuis deux ans. Mes résultats étaient opposés à ceux de M. Colin, et voici comment, en terminant ma lecture, j’ai signalé ce désaccord : « Si, dans la dernière séance, M. Colin vous a communiqué des expériences de même ordre que celles qui précèdent, en arrivant toujours à un résultat négatif, il faut l’attribuer principalement à la difficulté de mettre en évidence la présence des germes de la bactéridie dans le sol. » Certes, on ne saurait contredire avec plus de ménagement et de courtoisie. L’erreur est une des formes de la pensée. Le travail et la bonne foi la sanctifient, si j’ose ainsi parler; elle est le fruit d’un effort, et tout effort est digne de respect. Je ne me suis jamais départi de ces principes, quand j’ai eu à signaler une erreur. Pourquoi donc ces accusations de grande sévérité dans la discussion qui me sont reprochées quelquefois et que je suis loin de mettre en doute? Je vais vous le dire; mais d’abord je poursuis mon récit. A la séance du 4 novembre, M. Colin (*) nous a fait une nouvelle lecture. Cette fois, non seulement il persiste dans ses conclusions; mais il a en outre la prétention de démontrer que les résultats négatifs de sa première lecture étaient obligés, parce que la virulence charbonneuse s’éteint en quelques jours et qu’en conséquence, la terre ne peut en recéler les germes. Cette nouvelle lecture devenait la condamnation irréfléchie de mes propres conclusions qui étaient indiscutables, puisqu’il serait impossible de faire sortir d’une terre le charbon sans que le charbon fût dans cette terre et que des résultats négatifs ne peuvent infirmer des résultats positifs. Dès lors, il ne s’agissait plus ici de l’erreur inconsciente d’un travail de bonne foi; c’était la vérité démontrée qu’on voulait obscurcir, et je ne devais plus être qu’un savant qui doit la défendre de toute son énergie, sans pitié ni merci pour les fauxfuyants et les échappatoires d’un collègue cherchant dans une contradiction éphémère une vaine satisfaction d’amour-propre.

Puisqu’il a plu à M. Colin de revenir sur les discussions qu’il a déjà d’une manière si malencontreuse soulevées antérieurement, je vais en prendre occasion pour dénoncer ces faux-fuyants par lesquels il cherche à apporter la confusion dans les questions les plus lucides.

C’est d’abord à propos de la facilité avec laquelle on rend efficace

1. Colin. Sur la durée de la conservation du pouvoir virulent des cadavres et des débris cadavériques charbonneux. Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 4 novembre 1879, 2" sér., VIII, p. 1118-1185. (Note de l’Édition.)

MALADIES VIRULENTES

1 inoculation du charbon aux poules, en refroidissant celles-ci. A la séance du 9 juillet de l’an dernier, après avoir raconté qu’il n’avait pas réussi à donner le charbon aux poules en les refroidissant, M. Colin eut la hardiesse de s’exprimer ainsi : « J’aurais été bien aise de voir les bactéridies de la poule morte que M. Pasteur nous a présentée sans la sortir de sa cage et qu’il a remportée intacte, au lieu de nous rendre témoins de l’autopsie et de l’examen microscopique (1 2). »

Je répondis à cette imputation presque calomnieuse en demandant immédiatement la nomination d’une Commission, qui fut composée de MM. Davaine, Bouley, Vulpian, Colin et Pasteur, et dès le samedi, c’est-à-dire après trois jours seulement, tant il est facile de rendre les poules charbonneuses, je présentai à la Commission trois poules mortes charbonneuses. A la séance du mardi suivant, le Rapport de la Commission était lu à l’Académie (2). De ce Rapport j’extrais ce passage :

« La Commission a constaté, d’un commun accord, les faits suivants :

1° Au foyer de l’inoculation : infiltration séreuse ; très belles et très nombreuses bactéridies ;

2“ Tissus de la crête : bactéridies très pâles, constatées par tous les membres de la Commission ;

3° Sang d’une veine extérieure, loin du point de l’inoculation : nombreuses et très belles bactéridies ;

4° Sang du cœur : très belles bactéridies, paraissant en même nombre que dans la veine sous-cutanée sur le sang de laquelle l’inoculation avait porté.

Après ces constatations, M. Colin a déclaré qu’il était inutile de procéder à l’autopsie des deux autres poules, celle qui venait d’être faite ne pouvant laisser aucun doute sur la présence des bactéridies charbonneuses dans le sang d’une poule inoculée du charbon et mise ensuite dans les conditions que M. Pasteur a déterminées pour que l’inoculation devienne efficace.

La poule numéro 2 a été livrée intacte à M. Colin pour servir aux examens et aux expériences qu’il croirait devoir faire à Alfort.

Ont signé : G. Colin, H. Bouley, C. Davaine, L. Pasteur, A. Vulpian. »

Que fit alors M. Colin pour essayer de guérir la blessure que venait

1. Voir, à ce sujet, p„ 218 du présent volume : Étiologie du charbon, séance du 16 juillet

2. 1 oir, p. 219-221, ce Rapport lu par Bouley dai s la séance du 23 juillet 1878. (Notes de l'Édition . )

de lui faire le Rapport de cette Commission, blessure au-devant de laquelle il avait couru si étourdiment? Car, ainsi que je l’avais dit à la séance du 9 juillet (*) et à la séance du 30 avril 1878 (2), rien n’est plus facile que de refroidir les poules en faisant plonger la partie inférieure du corps dans de l’eau à 25°. M. Colin prétexta que c’était ma faute s’il n’avait pas réussi à donner le charbon aux poules. « Vous n’aviez pas tout dit (c’est ainsi qu’il s’exprime dans sa dernière lecture) : ce que vous oubliiez de nous apprendre était la condition même de la réussite de l’expérience. Vous deviez ajouter : Ce n’est pas assez d’abaisser la température de 1°, 2°, de l’amener au niveau de celle des animaux qui contractent le charbon; le refroidissement doit être énorme, soit de 4°, 5°, G0 et coïncider avec l’abstinence, avec la douleur produite par une attitude forcée, par une agitation énervante, et, en un mot, avec un épuisement qui, à lui seul, suffirait pour tuer. Du premier coup d’œil, dans votre laboratoire, j’ai trouvé la cause de mon insuccès; j’ai vu comment vos poules étaient garrottées sur une planche, les ailes et les pattes clouées; j’ai vu ces pauvres bêtes dans les attitudes forcées qui déterminent la syncope, refusant de manger et même ne digérant plus le repas pris avant le bain; je les ai vues exténuées à la suite de secousses incessantes, inanitiées et mourantes au moment où elles devenaient la proie de la bactéridie. Leur supplice m’a paru si compliqué que je n’ai pu et ne puis encore comprendre comment, en bonne logique, l’aptitude à contracter le charbon est donnée à la poule par le seul abaissement de la température (1 2 3). »

Tout cela est un roman imaginé à plaisir : il est vraiment plaisant de voir un médecin-vétérinaire s’apitoyer sur le sort de poules auxquelles on a lié les ailes et les pattes de façon à ce qu’elles ne puissent battre l’eau du bain où elles sont en partie plongées. Il est tout à fait inexact qu’il faille un refroidissement aussi intense que le dit M. Colin. Il est non moins inexact que les poules soient à l’abstinence et refusent de manger; si on leur présente du grain dans la main, elles le prennent avec avidité. Il est faux également que les ailes et les pattes soient clouées. Enfin et surtout, nos expériences au début furent toujours faites comparativement avec des poules liées de la même façon, placées le même temps dans le bain, mais non

1. Voir p. 215 du présent volume : Sur le charbon des poules.

2. Voir p. 112-130 du présent volume : La théorie des .germes et ses applications à la médecine et à la chirurgie.

3. Coi, in. Étiologie du charbon et spontanéité des maladies contagieuses. Bulletin de f Académie de médecine, séance du 18 novembre 1879, 2e sér., VIII, p. 1167. ( Notes de l'Édition.

inoculées, et celles-ci, une fois rendues libres, allaient et venaient sans manifester le moindre malaise, si ce n’est un peu d’engourdissement dans les jambes pendant une heure ou deux.

Voici, dans un autre sujet, un autre faux-fuyant par lequel M. Colin voudrait échapper à l’étreinte de la discussion, il s’agit de l’existence prétendue d’un virus charbonneux annoncé par lui sans la moindre preuve sérieuse. Quelle enviable et importante découverte ce serait dans l’état actuel de la science! Mais j’ai porté à M. Colin le défi de prouver son assertion, parce que la bactéridie de Davaine suffit à rendre compte de tous les faits. Sur ma demande encore une Commission a été nommée pour décider dans le débat. Or, M. Colin se refuse obstinément à comparaître devant cette Commission, et voici comment il essaye de justifier son abstention :

« La Commission peut s’édifier elle-même, si elle y attache

quelque importance. Elle compte des expérimentateurs habiles pour lesquels les combinaisons les plus savantes ne sont que des jeux : M. Moreau, M. Bouley, disciples ou successeurs de M. Bernard, à qui mon concours serait d’une mince utilité. En mon absence, ces messieurs régleront plus aisément leur programme. Une séance de vingt-quatre à quarante-huit heures suffira pour tout décider (*). »

Ce n’est pas moi qui me laisserai prendre à ce ton dédaigneux et désobligeant. De ce passage je ne retiens qu’une chose, c’est qu une séance de vingt-quatre à quarante-huit heures suffirait pour tout décider. Comment, vous pouvez en vingt-quatre ou quarante-huit heures donner à une Commission d hommes compétents, choisis dans le sein de cette Académie, la démonstration d’une grande découverte, et vous vous y refusez! Comment, vous pouvez me confondre et prendre votre revanche de la poule charbonneuse, et vous vous y refusez! Vous êtes donc sans conviction sur l’existence de ce virus? Eh bien, oui, vous êtes sans conviction ; vous l’avez imaginé, ce virus, vous l’avez inventé uniquement pour tenter de mettre d’accord vos opinions d’aujourd’hui avec celles que vous professiez lorsque vous contredisiez vainement autrefois les remai’quables observations du docteur Davaine. Vous ne vouliez pas alors de la bactéridie. A ous êtes bien obligé de l’admettre aujourd’hui; seulement vous ajoutez : elle n’est pas seule la bactéridie, il y a à côté d’elle un virus charbonneux. Je le répète, je vous mets au défi d’en donner la preuve, vous qui assurez cependant qu’il ne faudrait que vingt-quatre ou quarante-huit heures pour produire votre démonstration devant des juges autorisés.

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