Koch (R.). Loc. cit. (Notes de l’Édition
MALADIES VIRULENTES
1 appliquer aux faits de la nature d une manière absolue, on n'aurait qu’une vue incomplète de la vérité.
Assistons par la pensée à 1 enfouissement du cadavre d’une vache, d’un cheval ou d’un mouton morts du charbon. Alors même que les animaux ne seraient pas dépecés, se peut-il que du sang ne se répande pas hois du corps en plus ou moins grande abondance? N’est-ce pas un caractère habituel de la maladie, qu’au moment de la mort, le sang sort par les narines, par la bouche, et que les urines sont souvent sanguinolentes? En conséquence, et dans tous les cas pour ainsi dire, la tei re autour du cadav re est souillée de sang. D ailleurs il faut plusieurs jours avant que la bactéridie se résolve en granulations inoffensives par la protection des gaz privés d’oxygène libre que la putréfaction dégage, et pendant ce temps le ballonnement excessif du cadavre fait écouler les liquides de 1 intérieur à 1 extérieur par toutes les ouvertures naturelles, quand il n’y a pas par surcroît déchirure de la peau et des tissus. Le sang et les matières ainsi mêlés à la terre aérée environnante ne sont plus dans les conditions de la putréfaction, mais bien plutôt dans celles d’un milieu de culture propre à la formation des germes de la bactéridie. Hâtons-nous toutefois de demander à l’expérience la confirmation de ces vues préconçues.
Nous avons ajouté du sang charbonneux à de la terre arrosée avec de 1 eau de levûre ou de 1 urine, aux températures de l’été et aux températures que la fermentation des cadavres doit entretenir autour d eux, comme dans un fumier. En moins de vingt-quatre heures, il y a eu multiplication et résolution en corpuscules-germes des bactéridies apportées par le sang.
Ces corpuscules-germes, on les retrouve ensuite dans leur état de vie latente, prêts à germer et propres à communiquer le charbon, non seulement après des mois de séjour dans la terre, mais après des années.
Ce ne sont là encore que des expériences de laboratoire. Il faut rechercher ce qui arrive en pleine campagne, avec toutes les alternatives de sécheresse, d humidité et de culture. Nous avons donc enfoui, au mois d août 1878, dans un jardin de la ferme de M. Maunoury, après qu on en eut fait 1 autopsie, un mouton de son troupeau, qui était mort spontanément du charbon à la place même de l’enfouissement. Dix mois, puis quatorze mois après, nous avons recueilli de la terre de la fosse, et il nous a été facile d’y constater la présence des corpuscules-germes de la bactéridie, et par l’inoculation de provoquer sur des cochons d’Inde la maladie charbonneuse et la mort. Bien plus, et cette circonstance mérite la plus grande attention, cette même
recherche des germes <\ été faite avec succès sur la terre de la surface de la fosse, quoique, dans l’intervalle, cette terre n’eût pas été remuée.
Enfin, les expériences ont porté sur la terre de fosses où l’on avait enfoui, dans le Jura, à 2 mètres de profondeur, des vaches mortes du charbon au mois de juin 1878.
Deux ans après, c’est-à-dire récemment, nous avons recueilli de la terre de la surface et nous en avons extrait des dépôts donnant facilement le charbon. A trois reprises, dans cet intervalle de deux années, ces mêmes terres de la surface des fosses nous ont offert le charbon.
Enfin, nous avons reconnu que les germes, à la surface des terres recouvrant les animaux enfouis, se retrouvent après toutes les opérations de la culture et des moissons; ces dernières expériences ont porté sur la terre de nos champs de la ferme de M. Maunoury. Sur des points éloignés des fosses, au contraire, la terre n’a pas donné le charbon.
Je ne serais pas surpris qu’en ce moment des doutes sur l’exactitude des faits qui précèdent ne s’élevassent dans l’esprit de l’Académie. La terre, qui est un filtre si puissant, dira-t-on, laisserait remonter à sa surface des germes d’êtres microscopiques? Est-ce possible? Ces doutes pourraient s’étayer même des résultats d’expériences que M. Joubert et moi (4) nous avons publiés autrefois. Nous avons annoncé que les eaux de sources qui jaillissent de terre à une profondeur même faible sont privées de tous germes, à ce point qu’elles ne peuvent féconder les liquides les plus susceptibles d’altération. De telles eaux cependant sont en contre-bas des terres que traversent incessamment, quelquefois depuis des siècles, les eaux pluviales, dont l’effet doit tendre constamment à faire descendre les particules les plus fines des terres superposées à ces sources. Celles-ci, malgré ces conditions propres à la souillure, restent indéfiniment d’une pureté parfaite, preuve manifeste que la terre, en certaine épaisseur, arrête toutes les particules solides les plus ténues. Quelle différence dans les conditions et les résultats des expériences que je viens de relater, puisqu’il s’agit, au contraire, de germes microscopiques qui, partant des profondeurs, remonteraient à la surface, c’est-à-dire en sens inverse de l’écoulement des eaux de pluie et jusqu’à de grandes hauteurs ! Il y a là une énigme. L’Académie sera bien surprise d’en entendre l’explication. Peut-être même sera-t-elle émue à la pensée que
1. Voir, p. 467-469, tome tl des Œuvres de Pasteur : Sur les germes des bactéries eu suspension dans l’atmosphère et dans les eaux. ( Note de l'Édition.)
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la théorie des germes, à peine née aux recherches expérimentales, réserve à la science et à ses applications des révélations aussi inattendues.
Ce sont les vers de terre qui sont les messagers des germes et qui, des profondeurs de l’enfouissement, ramènent à la surface du sol le terrible parasite.
C’est dans les petits cylindres de terre, à très fines particules terreuses, que les vers rendent et déposent à la surface du sol après les rosées du matin ou après la pluie, que se trouvent, outre une foule d’autres germes, les germes du charbon. Il est facile d’en faire l’expérience directe : que dans de la terre à laquelle on a mêlé des spores de bactéridie on fasse vivre des vers; qu’on ouvre leurs corps après quelques jours pour en extraire, avec toutes les précautions convenables, les cylindres terreux qui remplissent leur canal intestinal, on y retrouve en grand nombre les spores charbonneuses.
Il est de toute évidence que si la terre meuble de la surface des fosses à animaux charbonneux renferme des germes du charbon, et souvent en grande quantité, ces germes proviennent de la désagrégation par la pluie des petits cylindres excrémentitiels des vers. La poussière de cette terre désagrégée se répand sur les plantes à ras du sol, et c’est ainsi que les animaux trouvent au parcage et dans certains fourrages les germes du charbon par lesquels ils se contagionnent, comme dans celles de nos expériences où nous avons communiqué le charbon en souillant directement de la luzerne.
Dans ces résultats, que d’ouvertures pour l’esprit sur l’influence possible des terres dans l’étiologie des maladies, sur le danger possible des terres des cimetières, sur l’utilité de la crémation!
Les vers de terre ne ramènent-ils pas à la surface du sol d’autres germes, qui ne seraient pas moins inofïensifs pour ces vers que ceux du charbon, mais porteurs cependant de maladies propres aux animaux? Ils en sont, en effet, constamment remplis, et de toutes sortes, et ceux du charbon s’y trouvent en réalité toujours associés aux germes de la putréfaction et des septicémies.
Et maintenant, quant à la prophylaxie de la maladie charbonneuse, n’est-elle pas naturellement indiquée? On devra s’efforcer de ne jamais enfouir les animaux dans des champs destinés à des récoltes de fourrages, ou devant servir de parcage aux moutons. Toutes les fois que cela sera possible, on devra choisir pour l’enfouissement des terrains siliceux, sablonneux, ou des terrains calcaires, mais très maigres, peu humides et de dessiccation facile, peu propres, en un mot, à la vie des vers de terre.
L’éminent Directeur actuel de l’Agriculture, M. Tisserand, me disait récemment que le charbon est inconnu dans la région des savarts de la Champagne. Je ne doute pas qu’il ne faille l’attribuer à ce que, dans ces terrains pauvres, tels que ceux du camp de Châlons, par exemple, l’épaisseur du sol arable est de 15 à 20 centimètres seulement, recouvrant un banc de craie où les vers ne peuvent vivre. Il serait à désirer qu’une statistique soignée mît en correspondance dans les divers pays les localités à chai'bon et celles à vers de terre. M. Magne, membre de l’Académie de médecine, m’a assuré que dans l’Aveyron les contrées où l’on rencontre le charbon sont à sol argilo-calcaire, et que celles où le charbon est inconnu sont à sol schisteux et granitique. Or, dans ces derniers les vers de terre vivent difficilement.
J’ose terminer cette Communication en disant que, si les cultivateurs le veulent, l’affection charbonneuse ne sera bientôt plus qu’un souvenir pour leurs animaux, pour leurs bergers, pour les bouchers et les tanneurs des villes, parce que le charbon et la pustule maligne ne sont jamais spontanés, que le charbon existe là où il a été déposé et où l’on en dissémine les germes avec la complicité inconsciente des vers de terre, qu’enfin, si dans une localité quelconque on n’entretient pas les causes qui le conservent, il y disparaît en quelques années (*).
(*) J’imagine que l’Académie aura peut-être fait la remarque que la théorie des germes paraît prendre plaisir à se jouer de ses adversaires. Tandis qu’ils s’épuisent dans la recherche de vaines contradictions, qu’ils ne parviennent même pas à formuler clairement (je fais ici allu-
1. Voir le travail que M. Baillet a publié, il y a dix ans, sur les pâturages de l’Auvergne, qui produisent ce que l’on nomme dans ce pays le mal de montagne [G. -G. Baillet. Rapport sur les pâturages de l’Auvergne dans lesquels se produit la maladie charbonneuse connue sous le nom de mal de montagne. Paris, 1870, V. Masson et flls, iv-95 p. in-8°. — 4e des Rapports publiés par le Ministère de l’Agriculture et du Commerce]. Dès 1786, un très habile vétérinaire, Petit, avait démontré que le mal de montagne n’était autre chose que le charbon, résultat confirmé de nos jours, dans des Rapports administratifs remarquables, par M. Maret, de Sallanche. Une circonstance connue de tous dans le Cantal, c’est qu’il est des pâturages qui, depuis un temps immémorial, sont épargnés; qu’il en est où le mal sévit de temps à autre; qu’enfin on en trouve où le bétail est si fréquemment décimé, qu’on les a désignés sous le nom de montagnes dangereuses, montagnes qu’on abandonne même souvent sans en tirer le moindre produit, tout au moins pendant quelques années. Cette dernière circonstance mérite une grande attention. C’est la preuve que la cause, quelle qu’elle soit, qui produit le charbon dans une localité, disparaît avec le temps; nous en avons eu plusieurs exemples dans le cours de nos recherches en Beauce. M. Boutet, le vétérinaire si connu dans ce pays, nous a indiqué des champs maudits, c’est-à-dire des champs où leurs propriétaires assurent que le charbon est inévitable sur les moutons qu’on y ferait parquer. Aussi le parcage y est-il interdit depuis un certain nombre d’années, c’est-à-dire depuis la constatation des dernières mortalités sur ces champs. Or, sur cinq de ces derniers nous avons établi des troupeaux de moutons, et la mortalité a été nulle, excepté pour un des troupeaux, où elle a été de 1 pour 100.
(*) Cet alinéa ne figure qu’au Bulletin de l' Académie de médecine. ( Note de l'Édition.)
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sion à une Communication récente de M. Jules Guérin [*]), elle agrandit ses conquêtes et fortifie ses méthodes. On n’arrêtera sa marche ni en France ni à l’étranger : un souffle de vérité l’emporte vers les champs féconds de l’avenir.
1. Guérin (J.). Variole et vaccine. Bulletin de V Académie de médecine, 2e sér., IX, 1880, p. 627-628. ( Note de l' Édition.)
SUR L’ÉTIOLOGIE DES AFFECTIONS CHARBONNEUSES Lettre a M. Dumas (1 2).
Arbois, ce 27 août 1880.
Dans la lecture que j’ai faite récemment à l’Académie, en mon nom et au nom de MM. Chamberland et Roux (2), j’ai fait connaître un ensemble de résultats qui donnent la clef de l’étiologie de l’affection charbonneuse dans les pays où cette maladie est enzootique. Je la résume en quelques mots : Un animal charbonneux est enfoui; le parasite, cause de la maladie, et dont le sang est rempli, se cultive dans la terre qui entoure le cadavre ; il s’y réduit à l’état de germes. Ceux-ci seraient inoffensifs s’ils restaient à l’intérieur de la terre, mais les vers de terre les ramènent des profondeurs à la surface. Alors les pluies et les travaux de la culture les répandent sur les plantes, ou les eaux les entraînent dans les ruisseaux quand les circonstances s’y prêtent. Ensuite ces germes du mal pénètrent dans le corps des animaux et y développent le parasite infectieux.
Je veux m’efforcer d’entourer ces principes de toutes les preuves qu’ils comportent, afin que les esprits, même les plus prévenus en faveur de la spontanéité des maladies transmissibles, soient obligés de se rendre à l’évidence.
Il y a deux ans, une épizootie charbonneuse se déclara sur les vaches d’un petit village du département du Jura, que la maladie n’avait pas visité depuis un grand nombre d’années. Elle fut provoquée très probablement par une vache qui venait du haut Jura et qui était charbonneuse à l’insu du boucher qui l’avait amenée.
Dans une prairie de plusieurs hectares, un peu inclinée, on a enfoui, cà 2 mètres de profondeur et à des places distinctes, trois des vaches mortes charbonneuses au mois de juin 1878. L’emplacement
1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 6 septembre 1880, XCI. p. 455-457.