SUR L’ÉTIOLOGIE ET LA PROPHYLAXIE DU CHARBON
Ce n’est pas devant cette Académie qu’il y a lieu d’exalter la nécessité des recherches expérimentales pour éclairer les phénomènes naturels dont les causes nous sont encore inconnùes. Alors même que, dans certains sujets, des solutions pratiques semblent se dégager des faits d’observation pure, la vérité n’est acceptée et ne devient féconde en applications suivies que le jour où elle a pour point d’appui des démonstrations rigoureuses.
La maladie désignée vulgairement sous les noms de charbon , sang de rate , pustule maligne,... est si anciennement connue, que certains auteurs sont portés à croire que ce fut une des dix plaies d’Egypte, sous les Pharaons. Néanmoins, c’est seulement dans le cours de ces derniers mois que nous avons pu en établir sûrement l’étiologie. Cette connaissance a fait surgir aussitôt dans l’esprit de tous, comme par une déduction obligée des faits nouveaux, un ensemble de mesures prophylactiques dont l’application, aussi simple qu’efficace, peut faire disparaître le fléau dans un nombre d’années très restreint. Ce ne serait pas la première fois qu’une maladie se trouverait facilement combattue (je citerai l’exemple de la gale) à la suite de la découverte de sa véritable nature.
De divers côtés, j’ai reçu des témoignages rassurants sur les efforts qui seront tentés contre la fièvre charbonneuse par les propriétaires intéressés et par l’administration. S’il fallait ajouter de nouveaux stimulants à l’urgence des mesures à prendre et convaincre des bienfaits dont elles seront le point de départ, aucune communication ne serait mieux faite, pour contraindre l’intérêt bien entendu des cultivateurs de nos départements où l’affection charbonneuse est enzootique, qu’une note manuscrite qui m’a été confiée par M. Tisserand,
1. Comptes rendus de l’Académie des sciences . séance du 2 novembre 1880, CXI, p. 697- 701. — Bulletin de l’Académie de médecine , séance du 3 novembre 1880, 2* sér., IX, p. 1138- 1143. (Lecture faite par M. Bergeron, au nom de M. Pasteur, absent.)
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le savant Directeur du Ministère de l’Agriculture et du Commerce. Les lectures que j’ai faites récemment à l’Académie lui ayant rappelé le souvenir de cette note et son existence dans ses papiers, il a été assez heureux pour la retrouver. Elle porte la date : Janvier 1865. C’est à cette époque, à la suite d’une conversation qu’il eut avec M. le baron de Seebach, ministre de Saxe à Paris, que celui-ci lui remit cette note, tout entière écrite de sa main en langue française. Les faits qu’elle relate sont une confirmation si éclatante de l’étiologie du charbon que j’ai exposée récemment, en mon nom et aux noms de mes collaborateurs, MM. Chamberlancl et Roux (*), que je demande la permission de l'insérer intégralement dans nos Comptes rendus. Elle est d’ailleurs aussi courte qu’instructive.
Notre remise par M. le baron de Seebach, ministre de Sa.re à Paris ( janvier 1865).
« En 1845, un nouveau fermier prit l’administration de mon domaine.
« Celui-ci comptait faire des améliorations sensibles, surtout rendre les terres plus fécondes par des engrais.
« Dans ces contrées, les terres apportées pendant l’été dans l'étable des moutons, souvent remuées après avoir servi de litière aux bêtes pendant la nuit et après être restées recouvertes par la paille en hiver, servent d’engrais et ont beaucoup d’avantages. Près de la ferme, il y avait une bande de terrain assez étendue dans laquelle les bêtes avaient été enfouies depuis des temps immémoriaux. Elle apparaissait au fermier comme particulièrement apte à être préparée, par le procédé indiqué, pour servir d’engrais.
« Le vieux berger s’opposa à ce que cette terre fût introduite dans l’étable, mais il ne put obtenir qu’une modification aux dispositions arrêtées, en ce sens que l’on ne commença que par la moitié de l’étable.
« Près de neuf cents bêtes étaient couchées sur la terre ainsi introduite ; à côté il y avait les brebis, et le reste, dans le fond, hors de contact avec les premières. Pendant quelques jours les pertes n’étaient que normales ; puis une nuit, deux et le lendemain six bêtes crevaient. On attribuait ces pertes à une cause quelconque et on laissait la terre dans l’étable. Le lendemain matin, on trouva quarante-cinq bêtes crevées; une brebis de l’enclos juxtaposé avait partagé le même sort. Dans le cours de la même journée, cinquante bêtes étaient crevées.
« Enfin la terre fut extraite de l’étable et celle-ci nettoyée, et une couche de fumier d’un pied d’épaisseur introduite dans l’étable. Pendant huit jours les pertes furent les mêmes, et ce n’est qu’alors qu’elles diminuèrent petit à petit. Pendant les quinze premiers jours, trois cent douze bêtes du premier enclos crevèrent et huit brebis de l’enclos juxtaposé. Dans la partie qui n’avait aucun contact avec la terre introduite, on n’eut à déplorer aucune perte.
1. Voir p. 254-263 du présent volume : Sur l’étiologie du charbon. ( Note de l'Édition.)
« La mortalité continua dans des proportions moindres tout l’hiver, de sorte que, jusqu’au moment de la toison, quatre cents bêtes étaient crevées. C’est à ce moment que j’obtins par cession l’administration de la ferme.
« Les moutons crevés avaient été enfouis dans le même endroit, et la terre, après avoir été bien travaillée, avait été employée comme fumier pour une prairie sècbe. J’envoie, par principe, les moutons au printemps sur ces sortes de prairies; je permis donc que les moutons allassent paître sur la prairie ainsi fumée, et d’autant plus facilement qu’il me semblait avantageux d’ameublir ainsi ces terres au moyen des moutons. En huit jours je perdis treize bêtes, et je ne pus comprendre comment cette terre, ayant été exposée à la gelée et à l’air et travaillée après avoir été mélangée avec de la chaux et de la cendre, pouvait contenir encore des germes de maladie.
« Afin de me convaincre encore plus complètement, je choisis dix des plus mauvaises bêtes, et je les laissai paître exclusivement sur cette prairie. En trois jours j’en perdis trois. Alors je cessai l’expérience, puisque j’avais acquis la preuve que cette terre contenait encore des éléments de contagion qui étaient communiqués aux bêtes lorsque leurs nez étaient restés en contact perpétuel avec elle.
« On a l’habitude dans nos contrées de laisser en été les moutons pendant la nuit sur des terres que l’on veut préparer pour l’ensemencement. Lorsque les moutons crèvent, ils crèvent généralement pendant la nuit et sont enfouis sur le terrain même.
« Mon berger avait une répugnance que je qualifiais de superstitieuse pour certains champs et ne voulait pas y laisser les animaux pendant la nuit. Il prétendait, sans en savoir la raison, que ces champs étaient malsains. Plus tard j’arrivai à la conclusion qu’il avait raison et je tâchai de m’en rendre compte.
« Le terrain, au printemps, est très dur et le travail, pour y creuser un trou suffisant pour y enfouir les bêtes, est très pénible. On le fait par conséquent très superficiellement et les cadavres sont très facilement mis à découvert par les chiens. Ceci me paraissait fort dégoûtant et je donnai une bêche à mes bergers afin de les rendre à même de mieux enfouir leurs animaux.
« Un jour, des chevaux attelés à une charrue s’enfoncèrent dans le terrain et furent aspergés par une matière putride ; la charrue mit à découvert les restes d’un mouton en putréfaction ; ceci me dégoûta, et j’ordonnai une vigilance sévère sur la manière d’enfouir les bêtes.
« Le coin du champ où cet accident était arrivé m’est resté clairement dans la mémoire. Le champ fut ensemencé cette année-là même avec du blé, et l’année suivante avec du trèfle. A la place en question, le trèfle vint avec profusion et à une hauteur extraordinaire. Un jour, je m’aperçus que ce trèfle avait disparu, et je ne doutai pas qu’il n’eût été volé.
« Le lendemain matin, une femme vint en pleurant à la ferme me dire que sa chèvre était crevée et que sa vache était très malade.
« Cette circonstance m’ouvrit les yeux, et je me rendis aussitôt dans son étable, où je constatai que la vache avait la maladie de la rate la plus prononcée. Le cadavre de la chèvre me fut apporté, et je constatai également la même maladie.
« La femme m’avoua qu’elle avait pris le trèfle justement à la place qui
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m’était restée dans la mémoire et qu’elle en avait nourri ses deux bêtes.
« 11 y avait près de deux ans que le mouton avait été enfoui, et le trèfle qui avait poussé à cette place avait répandu les germes de la maladie.
« J’ordonnai aussitôt que tous les cadavres fussent apportés à un endroit désigné par moi, que j’entourai d’un fossé de 2 pieds et d’une barrière.
« Depuis 1854, toutes les bêtes crevées sont enfouies à cette place, et il ne me reste plus qu’à indiquer les résultats de cette précaution :
« De 1849 à 1854, je perdis 15 à 20 pour 100 par an ;
« De 1854 à 1858, 7 pour 100;
« De 1860 à 1864, 5 pour 100 ;
« En 1863, 3 pour 100. »
Tels sont les précieux renseignements que contient cette curieuse note. Aujourd’hui nous savons à quoi nous en tenir sur la véritable cause de l’infection qui s’empara des troupeaux de M. de Seebach. Elle ressort des faits que nous avons publiés récemment sur la culture du parasite charbonneux autour des cadavres des animaux enfouis et sur les germes, nés de cette culture profonde, que Iqs vers, par leurs déjections, ramènent à la surface de la terre et sur les plantes qui y poussent. Elle ressort également de celle décisive expérience où, quatre moutons ayant été parqués sur une fosse contenant une vache charbonneuse, enfouie plus de deux ans et trois mois auparavant, à 2 mètres de profondeur, un des quatre moutons mourait le huitième jour de son habitation sur la fosse, présentant jtoutes les lésions du charbon spontané et le sang rempli de filaments du parasite charbonneux. Je rappelle enfin que, depuis deux ans, toutes les tentatives que nous avons faites pour donner le charbon à des cobayes, soit avec la terre de la surface de cette fosse, soit avec les déjections des vers, ont eu des résultats positifs.
Dans les derniers jours du mois d’août, nous avons, M. Chamberlarid et moi, reproduit cette même expérience sur quatre nouveaux moutons, en les faisant parquer sur une fosse toute semblable à la précédente, dans la même prairie, avec celte seule modification, que des barbes d’orge, coupées en fragments de 1 centimètre de longueur environ, furent jetées sur la terre de la fosse en même temps que la nourriture des moutons. Cette fois, un mouton mourut le sixième jour et un second le septième jour de leur habitation sur la losse. Quatre moutons témoins nourris de la même manière, parqués à coté, mais non au-dessus d’une fosse, n’eurent aucun mal. Ces faits avertissent une fois de plus les cultivateurs du danger des aliments piquants, non macérés, quand il y a lieu de craindre qu’ils soient souillés par des germes charbonneux.
Dans la Beauce, on a remarqué depuis longtemps que la mortalité se déclare surtout après qu’on a commencé le parcage des troupeaux sur les chaumes. Deux circonstances contribuent, dans ces conditions, à une exagération de la mortalité relativement à ce qu’elle est à l’étable. Sur les chaumes, les occasions de blessures sont plus fréquentes et les moutons sont à tout moment exposés à rencontrer les sources mêmes des germes du charbon sur les points où, dans les années antérieures, ont été enfouis des cadavres charbonneux.
Quand on envisage les horribles maux qui peuvent résulter de la contagion dans les maladies transmissibles, il est consolant de penser que l’existence de ces maladies n’a rien de nécessaire. Détruites dans leurs principes, elles seraient détruites à jamais, du moins toutes celles dont le nombre s’accroît chaque jour, qui ont pour cause des parasites microscopiques. Comme tous les êtres, ces espèces parasitaires sont à la merci des coups qui peuvent les frapper. Bien différent est le groupe des affections qui accompagnent les manifestations de la vie, considérée, en elle-même. L’humanité ne saurait être à l’abri d’une fluxion de poitrine, ni de mille accidents divers d’où peut naître la maladie avec toutes ses conséquences.
En ce qui concerne l’affection charbonneuse, je crois fermement à la facile extinction de ce fléau. Le monde entier pourrait l’ignorer, comme l’Europe ignore la lèpre, comme elle a ignoré la variole pendant des milliers d’années.
SUR LA LONGUE DURÉE DE LA VIE DES GERMES CHARBONNEUX ET SUR LEUR CONSERVATION DANS LES TERRES CULTIVÉES
|Avec la collaboration de MM. Ciiamberland et Roux] (*).
La Société centrale de médecine vétérinaire de Paris a nommé, au mois de mai dernier, une Commission et alloué les fonds nécessaires pour contrôler les faits nouveaux <|iii se sont produits récemment dans la science au sujet de l’étiologie du charbon, notamment les résultats qui concernent la présence des germes de cette maladie à la surface et dans la profondeur des terres où ont été enfouis des animaux morts charbonneux. La Société m’a fait l’honneur de me nommer membre de cette Commission qui, outre moi-même, est composée de notre confrère M. Bouley, de M. Camille Leblanc, membre de l’Académie de médecine, de M. Trasbot, professeur à l’Ecole d’Alfort, et de M. Cagny, vétérinaire distingué à Senlis (1 2).
Je crois devoir faire connaître à l’Académie quelques-uns des résultats obtenus par la Commission.
A quelques kilomètres de Senlis se trouve la ferme de Rozières, qui, chaque année, fait des pertes cruelles par la lièvre charbonneuse. C’est cette ferme que la Commission, guidée par les judicieuses indications de M. Cagny, a pris pour champ de ses expériences. Dans le jardin de la ferme, jardin clos de murs, se trouvent deux emplacements en quelque sorte préparés pour les études que la Commission voulait entreprendre. L’un de ces emplacements sert aux enfouissements depuis trois ans; l’autre a servi, il y a douze ans, et dans les
1. Comptes rendus de V Académie des sciences, séance du 31 janvier 1881, XCI1, p. 209- 211. — Bulletin de l' Académie de médecine, séance du lor février 1881, 2e sér., X, p. 144-140. — Bulletin de la Société nationale d' agriculture de France, séance du 1er décembre 1880, XL, p. 748-752 (sous le titre: « Sur les résultats des expériences faites par M. Pasteur à 1a. ferme de Rozières sur des champs maudits »).
2. Le programme des expériences fut exposé par M. Leblanc : « Sur les maladies charbonneuses » dans la séance du 24 juin 1880 de la Société centrale de médecine vétérinaire. La nomination de la Commission chargée de faire des études sur le charbon, composée de MM. Pasteur, Bouley, Cagny, Leblanc et Trasbot, eut lieu dans la séance du 8 juillet 1880. Recueil de médecine vétérinaire, 6* sér., VII, 1880, p. 098-700 et p. 764. ( Notes de l’Édition.)
années précédentes, au même office, mais n’est plus utilisé depuis cette époque. La Commission tn’a chargé tout d’abord de rechercher si, à la surface de ces fosses, la terre renfermait des germes charbonneux. A cet ell'et, M. Leblanc me remit, au mois de septembre dernier, deux petites boîtes renfermant chacune environ 5 grammes de terre prélevés par lui-même à la surface de chacune de ces fosses. Après un lessivage et un traitement convenables de ces terres, nous avons inoculé leurs parties les plus ténues à des cochons d’Inde, qui sont morts rapidement et entièrement charbonneux.
La Commission procéda alors à l’expérience suivante, dont la surveillance fut confiée à deux de ses membres, MM. Leblanc et Cagny. Le 8 octobre, sur la fosse d’il y a douze ans, ou a installé sept moutons neufs , c’est-à-dire qui n’avaient jamais eu le charbon. On les y a laissés pendant quelques heures dans l’après-midi, puis on les a rentrés à la bergerie, tout à côté du restant du troupeau. Tous les jours, quand il faisait beau, on conduisait les sept moutons sur cette fosse et, après quelques heures, on les ramenait à la bergerie. II n’y avait pas d’herbe à la surface de la fosse et l’on ne donnait à manger aux moutons que dans la bergerie même.
Le 24 novembre 1880, MM. Leblanc, Cagny et moi, nous nous sommes rendus à la ferme de Ilozières pour constater les résultats obtenus. Des sept moutons, un était mort le 24 octobre, un deuxième le 8 novembre, tous deux charbonneux; les autres se portaient bien. Quant aux moutons témoins, c’est-à-dire tous ceux du restant du troupeau, aucun n’était mort dans' le même intervalle de temps.
Voilà donc un nouveau contrôle précieux des faits que nous avons annoncés à l’Académie au mois de juillet dernier et plus récemment encore (*), avec cette double particularité très intéressante qu’il s’agil ici d’un séjour momentané à la surface d’une fosse où, depuis douze ans, on n’a pas enfoui d’animaux charbonneux, et que les moutons mis en expérience, qui ont eu deux morts sur sept, dans l’intervalle de six semaines, n’ont pas pris de repas sur la terre de la fosse, d’où il résulte que le germe de la maladie n’a pu pénétrer dans leur corps que par suite de l’habitude bien connue qu’ont les moutons de flairer sans cesse la terre sur laquelle ils sont parqués.
Il n’est pas inutile d’ajouter que les emplacements meurtriers dont je viens de parler servent à la culture potagère de^ la ferme. Nous avons demandé au fermier si le charbon ne s’était jamais déclaré sur
1. Voir p. 23i-2k;:i du présent volume : Sur l’étiologie du charbon ; et p. 266-270 ; Nouvelles observations sur l'étiologie et la prophylaxie du charbon. ( Note de l'Édition.)
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les habitants de cette ferme. Le fermier nous répondit : « Cela n’a pas été constaté. Moi seul, et vous en voyez la cicatrice, nous dit-il en montrant son visage, moi seul ai eu une pustule maligne qui a guéri. » 11 est présumable que, si les légumes consommés dans la ferme n’étaient pas cuits, les choses se seraient passées différemment, et que la ferme aurait peut-être compté des victimes par la terrible maladie.
Combien d’enseignements d’une haute gravité dans les faits qui précèdent !
On croyait que la végétation et les cultures, par des phénomènes naturels de' combustion et d’assimilation, détruisaient toutes les matières organiques des vidanges et des engrais. Un principe nouveau nous est révélé : combustion et assimilation végétales n’atteignent pas les germes de certains organismes microscopiques. Je ne crois pas que l’étiologie des maladies transmissibles se soit jamais enrichie d’un principe plus fécond, touchant l’hygiène et la prophylaxie de ces terribles fléaux. Qui pourrait assigner les cheminements divers et multiples sans doute des germes, depuis le moment de leur formation jusqu’à celui où ils frappent leurs victimes, lorsque ces germes sont des agents de contagion et de mort?
Les habitants de la ferme de Rozières foulent aux pieds des germes charbonneux, et ces germes n’ont atteint personne. Mais changez à peine, comme nous venons de le faire, les conditions de la vie des animaux dans la ferme et vous entraînez la mort rapide de certains d’entre eux, dont les chairs, par tel ou tel mode de transport du parasite charbonneux, piqûres directes ou piqûres indirectes par des mouches, iront porter le mal chez de nouveaux animaux et chez l’homme : témoin l’exemple cité du fermier lui-même.
[Cette Communication a donné lieu, à la Société nationale d’agriculture, à la discussion suivante] (*) :
A la demande s’il a fait des expériences avec de la terre provenant d’un champ voisin du champ maudit, M. Pasteur répond que, dans les expériences qu’il vient de faire, il n’a opéré qu’avec de la terre provenant des champs maudits, mais que, précédemment, il s’est livré à des expériences comparatives.
1. Bulletin de la Société nationale d' agriculture de France, séance du 1er décembre 1880, XL. (Interventions de Pasteuk : p. 752, 753, 754, 755, 756, 757, 758.)
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Il rappelle, à ce sujet, les études qu’il a faites dans un village du Jura sur trois endroits déterminés où des vaches charbonneuses avaient été enfouies. M. Pasteur fit entourer ces places de barrières et il y fit parquer des moutons pendant que, en même temps, il faisait pâturer d’autres moutons sur des places voisines et d’égale dimension. Les animaux mouraient sur les trois premières places, tandis qu’ils restaient indemnes de la maladie sur les autres.
M. Bella désire savoir si M. Pasteur a trouvé des bactéridies charbonneuses dans la substance même des plantes qui ont végété sur les emplacements où l’on a enfoui des animaux charbonneux, ou bien si ces microbes se trouvent seulement dans les poussières qui recouvrent ces plantes.
M. Pasteur répond que les animaux, en pâturant, contractent la maladie charbonneuse et il rappelle que, d’après les expériences faites par M. Baillet (*), à Allanches, ils peuvent aussi la contracter dans les étables quand ils sont nourris avec des foins récoltés sur des champs maudits, lorsque de la terre est adhérente aux plantes.
M. Pasteur ajoute que, dans le département d’Eure-et-Loir, les fermiers ne considèrent les pertes produites par le charbon comme sérieuses que lorsque la mortalité dépasse 4 pour 100. Il ajoute ensuite qu’il s’est rendu sur cinq champs réputés maudits où les fermiers n’auraient jamais voulu parquer leurs moutons. Or, après leur avoir promis de les indemniser de ceux qui mourraient, M. Pasteur a pu les décider à y envoyer leurs troupeaux, et il a pu constater que, sur un champ seul, il n’était mort que deux moutons, quand la mortalité était nulle sur les quatre autres champs. Il résulte de là qu’un champ maudit peut, à un moment donné, cesser d’être dangereux.
A la question de savoir s’il y aurait intérêt à enfouir les animaux morts de maladies charbonneuses dans les forêts quand celles-ci se trouvent à proximité des fermes, M. Pasteur répond qu’en enfouissant un peu profondément dans le sable les animaux charbonneux, la possibilité de contagion disparaît, car les vers de terre ne peuvent vivre dans le sable et ce sont eux seuls qui constituent le danger puisqu’ils remontent les germes de la maladie charbonneuse à la surface de la terre.
M. Chatin croit qu’il y aurait avantage à créer, comme M. Pasteur l’a indiqué, des cimetières pour animaux morts du charbon ; mais qu’il serait encore préférable d’avoir recours à l’ébullition et surtoutà la crémation, cette dernière opération devant tuer beaucoup plus sûrement les germes.
M. Pasteur pense, en effet, que pour l’avenir telle sera la solution de la question et il est vivement à souhaiter qu’elle ne se fasse pas attendre, car il s’agit de conjurer une terrible maladie. Plus terribles encore, ajoute M. Pasteur, sont les germes de la putréfaction et de la septicémie ramenés par les vers à la surface. Aussi voit-il un grand danger dans l’exécution du projet (1 2),
1. Baillet (C.-C.). Voir la note 1, p. 262 du présent volume.
2. On trouvera au tome VII des Œuvres de Pasteur l'intervention de Pasteur dans la discussion de ce projet, à la Société nationale d’agriculture de France, 8 décembre 1880. ( Notes de l'Édition.)
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adopté par le Conseil municipal de Paris, de conduire toutes les eaux d’égoût sur une surface de 1.200 hectares dans la forêt de Saint-Germain, pour être purifiées par la filtration à travers le sol ; il y aura des milliers de germes qui s’accumuleront sans cesse et qui pourront être la cause des maladies les plus graves.
A l’observation que les expériences de M. Schlœsing ont démontré que les eaux sont épurées par la filtration, M. Pasteur répond que les expériences dont il a parlé sont récentes, il est vrai, mais qu’une notion nouvelle apparaît, c’est que les germes du charbon et de la septicémie ne disparaissent pas avec les opérations ordinaires de la culture; il s’agit, d’ailleurs, ici des parties solides, car, si l’eau est épurée, ces matières restent à la surface, et M. Pasteur ne saurait songer, sans effroi, à la quantité innombrable de germes qui seront déposés, quand la science a aujourd’hui reconnu que ces germes ne sont pas détruits et conservent, au contraire, leur vitalité pendant douze ans au moins.
M. Pasteur ajoute que, bien qu’il n’y ait pas eu d’accidents depuis douze ans, comme l’a déclaré le fermier de Rozières, par suite de la culture de légumes dans le champ maudit , il peut arriver telle autre circonstance qui amène la maladie. M. Pasteur ne voudrait pas, dans la crainte de l’imprévu qui peut se produire, prendre sur lui la responsabilité du projet adopté par la Ville de Paris.
M. Pasteur dit que les germes des êtres microscopiques ne sont pas détruits par la culture et que toute terre, même celle d’un jardin, peut renfermer les germes de la septicémie.
M. Pasteur ne saurait mieux faire que de rappeler encore les expériences qu’il a signalées, en insistant sur la facilité avec laquelle on aurait pu faire mourir tous les moutons, si on avait sali leur nourriture avec de la terre charbonneuse. Quant à lui, il ne peut que déclarer qu’il ne voudrait pas prendre sur lui la responsabilité de l’opération que l’on veut entreprendre à Saint- Germain.