UNE
Lorsque je commençai mes travaux sur la cristallographie, je reconnus qu’il existait une barrière qui jusqu’ici n’a pas été franchie entre les produits de la nature vivante et ceux de la nature inanimée, entre les règnes animal et végétal, d’une part, et le règne minéral de l’autre. On trouve, en effet, dans les premiers de ces produits, une
1. Recueil de médecine vétérinaire, 6e sér., VII, 1880, p. 204-206. — Communication faite à la Société centrale de médecine vétérinaire, dans la séance du 22 janvier 1880.
propriété toute spéciale qui consiste clans une dissymétrie propre à leurs molécules : en d’autres termes et en un seul mot, les produits organiques ont des formes dont les images ne leur sont pas superposables. Prenez de l’acide tartrique ou de l’acide malique, par] exemple, les cristaux sont dissymétriques : ils ressemblent à leurs images dans une glace comme la main droite ressemble à la main gauche. Prenez, au contraire, un produit minéral, tel que l’alun ou le sel marin, ils sont absolument symétriques : leur image est superposable à la réalité.
Or, il existe un produit fort étrange, c’est l’acide paratartrique ou racémique. Ce corps est comme composé de deux substances : l’acide tartrique droit, qui dévie à droite la lumière polarisée, et l’acide tartrique gauche, qui la dévie à gauche de la même quantité.
Ces deux corps se ressemblent également entre eux comme la main droite ressemble à la main gauche, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas superposables; mais les détails de leur forme et toutes leurs autres propriétés physiques et chimiques sont identiques. Leurs composés se présentent également dans les mêmes conditions.
Or, en étudiant l’acide paratartrique dans une de ses combinaisons (tartrate gauche d’ammoniaque), je reconnus qu’elle pouvait entrer en fermentation et, chose remarquable, que cette fermentation donnait lieu à la décomposition de l’acide tartrique droit et non de l’acide tartrique gauche ; de telle sorte que je pus indiquer la fermentation de l’acide paratartrique comme le meilleur mode de préparation de l’acide tartrique gauche. Je me trouvai donc conduit à étudier cette fermentation d’une manière plus intime, et j’arrivai ainsi à reconnaître qu’elle est produite par un organisme vivant, par un être microscopique, qui se nourrit des molécules de l’acide tartrique droit et non de celles de l’acide gauche. En se rappelant le fait que je signalais tout à l’heure, à savoir que la vie ne produit pas de corps symétriques, et en considérant cet autre fait si nouveau d’un organisme vivant qui détruit, dans un corps composé de deux substances dissymétriques, l’une de ces substances et non l’autre, on pourra facilement concevoir comment je me trouvai transporté dans le monde physiologique.
J’ajouterai incidemment que la dissymétrie me paraît être l’effet d’une grande cause cosmique, d’autant que le système du monde tout entier est dissymétrique.
Ces explications données, il est presque inutile de dire comment l’étude des fermentations m’a conduit à l’étude des maladies contagieuses...
[M. Pasteur donne alors lecture de son Mémoire : « Sur les maladies
MALADIES VIRULENTES
virulentes et en particulier sur la maladie appelée vulgairement choléra des poules » f1), qui donne lieu à la discussion suivante (2)] :
M. II. Boule y fait remarquer que, bien que M. Pasteur ait déclaré en commençant qu il n est pas vétérinaire, il est beaucoup de vétérinaires qui envieront sa description magistrale de la poule atteinte du choléra. Quant aux lésions des muscles, tout le monde peut être frappé de la ressemblance qu’elles offrent avec celles de la péripneumonie : c’est assez dire que M. Pasteur ne tardera pas à diriger ses recherches de ce côté. Enfin, tout en reconnaissant que M. Perroncito a vu, décrit et dessiné le microbe du choléra, M. Bouley tient à constater que la signification du fait lui a échappé, car il recherche d’autre part quelle est la nature du virus, et déclare qu’il n’oserait pas affirmer que celui-ci fût de la nature des micrococcus, comme l’entend llallier. C’est M. Toussaint qui a démontré le rôle de ce microbe.
M. Pasteur a rendu k chacun ce qui lui appartient. La découverte de M. Perroncito (3) est analogue à celle que M. Davaine (4 5) a faite en 1850 de la bactéridie. Ce n’est qu’en 1863, après l’étude de la fermentation butyrique par M. Pasteur, que le docteur Davaine a cherché à démontrer que la bactéridie est la cause de la virulence du sang charbonneux : par l’inoculation de quantités infinitésimales de virus, il communiquait la maladie. Mais la démonstration n’est pas complète, car on pouvait encore considérer la bactéridie comme un épiphénomène et attribuer son développement à l’état maladif de l’organisme. De plus, ses travaux sur la septicémie devenaient une arme qu’on retournait contre lui.
En 1876, Koch (”’) étudia le développement de la bactéridie; il montra comment elle s’allonge, comment elle donne naissance aux corpusculesgermes et comment, d’un corpuscule-germe, naît une nouvelle bactéridie adulte: mais il n’a pas démontré en toute rigueur, pas plus que le docteur Davaine, que la bactéridie fût la cause du charbon : il provoqua bien le charbon en inoculant l’humeur aqueuse dans laquelle il avait cultivé la bactéridie; mais était-ce la bactéridie qui causait le charbon ou la gouttelette de sang dilué qu’il avait déposée dans l’humeur aqueuse? Il ne résout pas ce problème capital. Ce qui a démontré le rôle essentiel de la bactéridie, ce sont les cultures successives de M. Pasteur. Aussi n’ose-t-on plus contester directement l’influence de la bactéridie : on se contente d'affirmer simplement, comme le fait M. Colin (6), l’existence d’un virus charbonneux, virus qu’on n’a jamais montré, et qu’on ne montrera jamais. M. Pasteur en porte le défi, parce que, à cette hypothèse, se trouve jointe celle de la o-énération spontanée de la bactéridie.