VI I
Pourrais-je mieux appuyer l’exposé des considérations qui précèdent qu’en mettant en regard les résultats pratiques nés de la grandeur scientifique de la France au xvme siècle et de sa déchéance relative au xixe?
Nos désastres de 1870 sont présents à tous les esprits. Il n’y aurait aucune utilité à les rappeler. Il est malheureusement trop notoire que les hommes supérieurs ont manqué pour mettre en œuvre les immenses ressources de la nation. Grâce aux progrès des sciences dans les cinquante années qui précédèrent la Révolution, la France de 1792 multiplia au contraire ses forces par le génie de l’invention et vit surgir a point nommé, pour sa défense, des hommes dont on a pu dire qu ils surent organiser la victoire.
« La Convention, dit Arago, avait décrété la levée en masse de 900.000 hommes. Il ne fallait rien moins pour tenir tête à l’ouragan qui de tous les points de l’horizon allait fondre sur la France. Bientôt un cri de détresse se fait entendre et porte le découragement dans les esprits les plus fermes. Les arsenaux sont presque vides. On n y trouverait pas la dixième partie des armes et des munitions que la guerre exigera. Suppléer à ce manque de prévoyance, d autres disent a cette trahison calculée de l’ancien gouvernement, semble au-dessus des forces humaines.
« La poudre ?
« Depuis longtemps elle a en France pour principale base le salpêti e tiré de l’Inde, et l’on ne doit plus compter sur cette ressource.
« Les canons de campagne ?
« Le cuivre entre pour les 0,91 dans l’alliage dont ils sont formés . or, les mines de France ne produisent du cuivre que dans des pro-
portions insignifiantes, et la Suède, l’Angleterre, la Russie, l’Inde, d’où nous lirions ce métal, nous sont fermées.
« L’acier?
<( 11 nous venait de l’étranger; l’art de le faire est ignoré dans nos forges, dans nos usines, dans nos ateliers. ..
« Dans la première réunion des savants d’élite qui avaient été convoqués, la question de la fabrication de la poudre, la première de toutes par son importance et par sa difficulté, assombrit les esprits. Les membres expérimentés de la régie ne la croyaient pas soluble. Où trouver le salpêtre? disaient-ils avec désespoir. « Sur notre propre sol, répondit Monge, sans hésiter; les écuries, les caves, les lieux bas en contiennent beaucoup plus que vous ne croyez. » Ce fut alors qu’appréciant avec hardiesse les ressources infinies que le génie possède quand il s’allie à un ardent patriotisme, Monge s’écria : « On nous donnera de la terre salpêtrée, et trois jours après nous en chargerons les canons ! »
Nous aussi, depuis le 4 septembre, nous avons eu de ces exclamations sublimes, mais comme elles touchèrent vite au ridicule! Celle de Monge, ainsi que le remarque Arago, resta sublime :
« Des instructions méthodiques et simples furent répandues à profusion sur tous les points de la République, et chaque citoyen se trouva en mesure d’exercer un art qui jusque-là avait été réputé très difficile.
« La France devint une manufacture de poudre.
« Le métal des cloches est un alliage de cuivre et d’étain, mais dans des proportions qui ne conviendraient pas aux armes de guerre. La chimie trouva des méthodes nouvelles pour séparer ces deux métaux.
« L’art de faire l’acier est ignoré, on le crée. Le sabre, l’épée, la baïonnette, la lance, la batterie de fusil, se fabriqueront désormais avec de l’acier français.
« La préparation des cuirs destinés à la chaussure exigeait des mois entiers de travail ; d’aussi longs délais ne sauraient se concilier avec les besoins de nos soldats, et l’art du tanneur reçoit des perfectionnements inespérés; désormais des jours y remplaceront des mois.
« Les ballons n avaient été, jusqu’en 1794, qu’un simple objet de curiosité; à la bataille de bleurus, un ballon portera le général Morlot dans la région des nuages ; de là les moindres manœuvres de l’ennemi seront aperçues, signalées à l’instant, et une invention toute française procurera à nos armes un éclatant triomphe.
« Les premières idées du télégraphe aérien, dues également à un
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
Français, sont perfectionnées, étendues, appliquées, et, dès ce moment, les ordres arrivent aux armées en quelques minutes. »
Telles sont les merveilles que le génie de la science et le patriotisme ont enfantées pendant la Révolution française.
Deux membres de l’Institut, Monge et Carnot, aidés par d’éminents collègues, Fourcroy, Guyton de Morveau, Berthollet, etc. furent l’àme de cet immortel ensemble de travaux.
O ma patrie! Toi qui as tenu pendant si longtemps le sceptre de la pensée, pourquoi t’être désintéressée de ses plus nobles créations ? Elles sont le flambeau divin qui illumine le monde, la source vive de tous les grands sentiments, le contre-poids à l’entraînement vers les jouissances matérielles.
La barbarie native et le farouche orgueil de tes ennemis en ont fait un instrument de haine, de dévastation, de carnage. Entre tes mains elles eussent été la lumière de l’humanité, et, au moment du péril suprême, tu aurais vu apparaître, sous leur inspiration, des organisateurs comme Carnot et des capitaines plus habiles encore que les lieutenants de Bonaparte!
Mars 1871.