PENDANT LA GUERRE
LETTRE DE M. PASTEUR A M. LE DOYEN DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE L’UNIVERSITÉ DE EONN (PRUSSE RHÉNANE)
Monsieur le Doyen,
Arbois (Jura), le 18 janvier 1871.
En 1868, la Faculté de médecine de l’Université de Bonn m’a fait l’honneur de me décerner d’office le titre de docteur en médecine, en récompense de mes travaux sur les fermentations et le rôle des organismes microscopiques. De toutes les distinctions que m’ont values les découvertes qu’il m’a été donné d’accomplir depuis mon entrée dans la carrière des sciences, il y a vingt-deux ans, il n’en est pas, je l’avoue, qui m’ait procuré plus de satisfaction. C’était, à mes yeux, la légitimation d’une pensée intime dont je sentais la vérité s’affermir
1. Paris, 1871. Impr. Gau Llner- Villars, broch. de 20 p. in-8“. Vente au profit de la Ligue d'Alsace- Lorraine.
A la première page de cette brochure se trouve un fac-similé du diplôme de 1 Université de Bonn remis à Pasteur; à la page suivante, cette déclaration :
Déclaration de M. Chevreul dans la séance de U Académie des sciences
du 9 janvier 1871.
M, Chevreul donne lecture à l'Académie de la déclaration suivante :
« Le Jardin des plantes médicinales, fondé à Paris par édit du roi Louis XIII, à la date du mois de janvier 1626,
„ Devenu le Muséum d'histoire naturelle par décret de la Convention du 10 de juin 1793, « Fut bombardé,
« Sous le règne de Guillaume I'1-, roi de Prusse, comte de Bismarck chancelier,
« Par l’armée prussienne, dans la nuit du 8 au 9 de janvier 1871.
« Jusque-là, il avait été respecté de tous les partis et de tous les pouvoirs nationaux et étrangers.
« E. Chevreul, Directeur.
« Paris, le 9 janvier 1371. »
(X Tote de l'Édition.)
de plus en plus, que mes recherches ont ouvert aux études médicales des horizons nouveaux. Je m’empressai même de mettre sous verre le diplôme d’honneur qui consacrait la décision de votre Faculté et j’en ornai mon cabinet de travail. Aujourd’hui, la vue de ce parchemin m’est odieuse, et je me sens offensé de voir mon nom, avec la qualification de Virum clarissinium dont vous le' décorez, se trouver placé sous les auspices d’un nom voué désormais à l’exécration de ma patrie, celui de Rex G uilelmus .
Tout en protestant hautement de mon profond respect envers vous et envers tous les professeurs célèbres qui ont apposé leur signature au bas de la décision des membres de votre ordre, j’obéis à un cri de ma conscience en venant vous prier de rayer mon nom des archives de votre Faculté et de reprendre ce diplôme en signe de l’indignation qu’inspirent à un savant français la barbarie et l’hypocrisie de celui qui, pour satisfaire un orgueil criminel, s’obstine dans le massacre de deux grands peuples.
Depuis l’entrevue de Ferrières, la France combat pour le respect de la dignité humaine et la Prusse pour le triomple du plus abominable des mensonges, savoir, que la paix future de l’Allemagne est au prix du démembrement de la France, tandis que, pour tout homme sensé, la conquête de 1 Alsace et de la Lorraine est l’enjeu d’une gueire sans limite. Malheur ou pitié aux peuples de l’Allemagne, si. plus voisins que nous du servage féodal, ils ne comprennent pas que la France, propriétaire des terres d’Alsace et de Lorraine, n’est pas maîtresse des consciences de leurs habitants. La Savoie serait encore piémontaise si, par un vote libre, ses habitants n’avaient consenti à devenir français. Tel est le droit moderne des nations civilisées, que votre roi foule aux pieds et pour la défense duquel la France est debout. Aussi, à aucune époque de son histoire, peut-être, elle n’a mieux mérité d’être appelée la grande nation, l’initiatrice du progrès, la lumière des peuples.
\otie îoi ne connaît pas la France. Il a pris pour son caractère naturel les effets et l’empreinte passagère d’une prospérité matérielle inouïe et de quatre-vingts ans d’instabilité politique. On voit des plantes qui, après avoir éprouvé le tourment factice de la main de l’homme et l’action énervante des serres chaudes, modifient leurs allures, à ce point que des naturalistes d’un esprit étroit vont jusqu’à changer leurs noms; mais, replacées dans leurs conditions naturelles, elles reviennent bientôt aux types de leurs espèces. Ainsi fait la
f rance en ce moment; le génie de sa race réapparaît et Dieu seul connaît le terme de ses'efforls.
MELANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
« Considérez cette nation en elle-même, a dit un de ses plus dignes écrivains, et vous la trouverez plus extraordinaire qu’aucun des événements de son histoire. En a-t-il jamais paru sur la terre une seule qui fut si remplie de contrastes et si extrême dans chacun de ses actes, faisant ainsi toujours plus mal ou mieux qu’on ne s’y attendait? Tantôt au-dessous du niveau commun de l’humanité, tantôt fort au-dessus ; un peuple tellement inaltérable dans ses principaux instincts qu’on le reconnaît encore dans les portraits qui ont été faits de 1 ni il y a deux ou trois mille ans, et en même temps tellement mobile qu’il finit par se devenir un spectacle inattendu à lui-même, demeurant souvent aussi surpris que les étrangers à la vue de ce qu’il vient de faire; le plus caàanier et le plus routinier de tous les peuples, et, lorsqu’une fois on l’a arraché, malgré lui, à son logis et à ses habitudes, prêt à pousser jusqu’au bout du monde et à tout oser; indocile par tempérament; aujourd’hui l’ennemi déclaré de toute obéissance, demain conduit par un fil, tant que personne ne résiste; plus capable d’héroïsme que de vertu, de génie que de bon sens; enfin, la plus brillante et la plus dangereuse des nations de l’Europe, et la mieux faite pour devenir tour à tour un objet d’admiration, de haine, de pitié, de terreur. »
Voilà le peuple qui se lève devant vous, « prêt à pousser jusqu’au bout du monde et à tout oser », parce qu’il a conscience de la justice el de la sainteté de sa cause.
Veuillez agréer, Monsieur le Doyen, et faire agréer à vos savants collègues l'hommage de mes sentiments de haute considération.