PRUSSE RHÉNANE
Monsieur le Doyen,
Lyon, 9 mars 1871.
Dans une lettre écrite le 18 janvier, pendant que votre nouvel empereur et roi se livrait au bombardement de Paris, après avoir protesté de mon profond respect envers vous et vos savants collègues j'ai obéi à un cri de ma conscience en vous demandant de rayer mon nom de la liste des membres honoraires de votre Faculté.
En agissant ainsi, j’ai cédé à deux sentiments français : l’un, que la science na pas de patrie; l’autre, que les rois sont des hommes, mépi isables comme tous les autres hommes, quand ils outragent les lois de l’humanité.
Sans me répondre sur le point principal de ma lettre, qui était la radiation de mon nom dans vos archives, vous m’informez, Monsieur le Doyen, à la date du 1er mars, que vous êtes chargé par votre Faculté de m’adresser l’expression de son mépris, de son profond mépris, dites-vous en allemand, car vous avez pris la peine de m’envoyer
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■deux textes de votre lettre, l’an en langue allemande, l’autre en langue française.
J’ai l’honneur de vous faire savoir, d’une part, Monsieur le Doyen, qu’il est des temps où l’expression de mépris, dans la bouche de sujets prussiens, équivaut, pour un cœur vraiment français, à celle de Virum clarissimum que vous me décerniez naguère, en la motivant, dans un de vos actes publics.
Je relèverai, d’autre part, dans vos textes, l’expression de sainte ou sacrée appliquée à la personne de votre roi, en vous faisant observer que cette expression, elle aussi, se trouvait dans ma lettre du 18 janvier, mais que, loin d’y être profanée, elle s’appliquait à l’idée du respect de la dignité humaine, foulée aux pieds par votre empereur dans la personne des habitants de l’Alsace et de la Lorraine. Je laisse à votre sagacité et à l’avenir le soin de dire de quel côté sont la propriété des termes, la vérité et la justice.
Au surplus, il y a peut-être des moments où il est bon que rois et peuples croient aux rois de droit divin. A la louange de Dieu et le cœur plein de reconnaissance envers la Providence, ils peuvent alors bombarder les villes ouvertes, assassiner les francs-tireurs, fusiller les paysans, incendier les villages, brûler vifs, comme à Bazeilles, des vieillards, des femmes et des enfants, voire même établir sans scrupule, dans de grandes villes de l’Empire, des magasins d’objets volés « offerts à des prix avantageux ».
Veuillez agréer, Monsieur le Doyen, l’hommage de mon respect.