L. Pasteur
Membre de l’Institut.
P. S. — Et maintenant, Monsieur le Doyen, en relisant votre lettre et la mienne, je me sens le cœur navré de penser que des hommes qui, comme vous et moi, ont consacré leur vie à la recherche de la vérité et aux progrès de l’esprit humain, se tiennent mutuellement un pareil langage, motivé de ma part sur de tels actes. Voilà pourtant un des résultats du caractère imprimé à cette' guerre par votre empereur. Vous me parlez de souillure, Monsieur le Doyen. Elle est, soyez-en sûr, et elle sera, jusque dans les temps les plus reculés, pour la mémoire de ceux qui ont commencé le bombardement de Paris alors que la capitulation par la famine était inévitable, et qui ont continué cet acte sauvage quand il fut devenu évident pour tous qu’il n’avancerait pas d’une heure la reddition de l’héroïque cité.
DISCOURS PRONONCE LE 8 AOUT 1874 A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU COLLEGE D’ARBOIS (')
Messieurs,
Après un moment d’hésitation, j’ai accepté avec plaisii 1 honneur de présider la distribution des prix du collège d Arbois, de ce collège aimé où je ne puis faire un pas sans rencontrer un soin enir. G est dans le lieu même qui nous rassemble que nous venions, mes camarades et moi, les jours de distribution de prix, saluer les magistrats de la cité, recevoir de leur bouche des paroles d affection et des vœux d’avenir, heureux du bonheur de nos familles, fiers, comme vous le serez tout à l’heure, de porter sur les genoux de nos mères les couronnes du travail, au bruit des applaudissements de nos rivaux.
Mais qu’elles sont loin de nous ces années de l’enfance ! Que de vides parmi les hommes, que de changements dans les institutions ! Combien de fois la mort a frappé dans nos rangs et dans les rangs de nos maîtres ! Parmi ceux qui ont été moissonnés avant 1 heure, permettez-moi de vous rappeler un seul nom, celui de INI. Romanet, le prédécesseur de votre digne principal, M. Belot, qui a hérité pour vous de sa sollicitude paternelle. M. Romanet était le type accompli de l’homme de bien, du véritable instituteur de la jeunesse. Rien ne manquait à son action, à la salutaire influence de ses conseils : l’exemple des bonnes mœurs, une tenue irréprochable, tenue rectorale, si j’ose ainsi parler, la sévérité dans une juste mesure, la science constamment fortifiée par le travail, et puis, ce je ne sais quoi, cette flamme intérieure qu’on rencontre parfois dans les divers rangs de la société, et qui nous fait dire de quelqu’un : Celui-là n’est pas à sa place. — Je l’entends encore ouvrant nos cœurs à l’émulation par le récit de la conduite passée ou présente de ceux qui nous avaient précédés dans la carrière, non des plus anciens, comme les d’Oussières et les Parandier, trop haut placés pour qu’il n’eût pas la crainte de nous effrayer par la pensée de les égaler, mais de ceux plus voisins de nous, qui avaient
1. Paris, 1874, Impr. Gauthier-Villars, broch. de 8 p. in 8°.
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quitté naguère son cher collège et qui déjà faisaient bonne figure dans le inonde : Bousson, l’ingénieur de talent, Bergeret, le brillant étudiant en médecine, de Brevans, l’officier distingué du Génie, et bien d’autres.
En reportant ma pensée à cette époque déjà éloignée, je ne saurais vous dire la satisfaction que j’éprouve de voir présents à cette fête deux de nos maîtres vénérés d’autrefois, M. Jacquenod, le professeur si modeste et si bon ; M. Carré, le mathématicien éminent, à qui l’on pourrait appliquer avec tant de justesse ce que je disais tout à l’heure des hommes qui ont vécu hors de leur véritable place et qui, mieux servis par les circonstances, eussent brillamment occupé des postes plus élevés.
Vous me pardonnerez, messieurs, d’avoir saisi cette occasion solennelle de rendre publiquement hommage aux professeurs dévoués qui ont honoré cette maison et qui ont fait naître en moi la passion du savoir et l’amour du travail. C’est a eux, c est à la clairvoyance de leurs conseils, sans cesse fortifiés par la vigilante affection d’un excellent père, que je reporte l’honneur des éloges qui viennent de m’être adressés. Et vous, jeunes élèves, persuadez-vous bien que c’est dans un travail assidu, sans autre don particulier que celui de la persévérance dans l’effort, joint peut-etre à 1 attrait de tout ce qui est grand et beau, que j’ai trouvé le secret de ces succès dont vos maîtres viennent de parler avec tant d’indulgence.
Aimez donc le travail, jeunes élèves; hors du travail vous ne trouveriez qu’amère déception et suprême ennui. Inutiles aux autres et à vous-mêmes, privés de l’estime publique, vous deviendriez promptement des déclassés de la société. L’éducation libérale que vous auriez reçue sans en retirer aucun mérite n’aurait d’autre résultat que de vous livrer à un fol orgueil et au travers de ces esprits frondeurs qui sur tous les sujets ont des affirmations superficielles. Bien plus, on verrait surgir parmi vous des esprits forts, prêts à donner sur les plus graves questions des solutions définitives. Naguère, dit-on, il a existé de ces génies incompris dans notre ville, et je sais que le mot de libre penseur est inscrit quelque part, dans l’enceinte de nos murs, comme un défi et un outrage (*). Savez-vous ce que réclament la plupart des libres penseurs ? C’est, pour les uns, la liberté de ne pas penser du tout et d’être asservis par l’ignorance; pour d’autres, la liberté de penser mal; pour d’autres encore, la liberté d’être dominés par les suggestions de l’instinct et de mépriser toute autorité et toute tra-
1 Ou voit, au cimetière de la ville, plusieurs tombes avec celle épitaphe • '10RJ penseur. Chose étrange, elles sont de date récente, toutes postérieures a nos desastres.
ditio’n. La libre pensée dans le sens cartésien, la liberté dans l’effort, la liberté dans la recherche, le droit de conclure sur le vrai accessible à l'évidence et d’y conformer sa conduite, oh ! ayons un culte pour cette liberté-là ; c’est elle qui a fait la société moderne dans ce qu’elle a de plus élevé et de plus fécond; mais la libre pensée qui réclame le droit de conclui’e sur ce qui échappe à unè connaissance précise, la liberté qui signifie matérialisme ou athéisme, celle-là répudions-là avec énergie.
Vraiment, je les admire tous ces grands philosophes de ces systèmes nihilistes si prospères aujourd’hui ! Eh quoi! nous autres patients scrutateurs de la nature, riches des découvertes de nos devanciers, munis des instruments les plus délicats, armés de la sévère méthode expérimentale, nous bronchons à chaque pas dans la recherche de la vérité, et nous nous apercevons que le monde matériel, dans la moindre de ses manifestations, est presque toujours autre que ce que nous l’avions pressenti. Mais eux, livrés tout entiers à l’esprit de système, placés derrière le voile impénétrable qui couvre le commencement et la fin de toutes choses, comment font-ils donc pour savoir ? Croyez-moi, en face de ces grands problèmes, éternels sujets des méditations solitaires des hommes, il n’y a que deux états pour l’esprit : celui que crée la foi, la croyance à une solution qu’une révélation divine aurait donnée, et celui du tourment de l’âme à la poursuite de solutions impossibles, exprimant ce tourment par un silence absolu, ou, ce qui revient au même, par l’aveu de l’impuissance à rien comprendre et à rien connaître de ces mystères. Prétendre introduire la religion dans la science est d’un esprit faux. Plus faux encore est l’esprit de celui qui prétend introduire la science dans la religion, parce qu’il est tenu à un plus grand respect de la méthode scientifique. L’homme de foi ne sait pas et ne veut rien savoir. Il croit à une parole surnaturelle. C’est incompatible avec la raison humaine, direzvous; je suis de votre avis, mais il est plus incompatible encore avec la raison humaine de croire à la puissance de la raison sur les problèmes de l’origine et de la fin îles choses. Et puis la raison n’est pas tout : il y a le sentiment ; et ce qui fera éternellement la force des convictions de l’homme de loi, c’est que les enseignements de sa croyance sont en harmonie avec les élans du cœur, tandis que la croyance du matérialiste impose à la nature humaine des répugnances invincibles. Est-ce que le bon sens, le sens intime de chacun ne proclame pas la responsabilité individuelle? Le matérialisme, au contraire, la repousse. Est-ce qu’au chevet de l’être aimé que la mort vient de frapper vous ne sentez pas au dedans de vous quelque chose qui vous
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crie que l’âme est immortelle? C’est insulter au cœur de l’homme que de dire avec le matérialiste : «La mort, c’est le néant! »
Jeunes élèves, je m’arrête pour ne pas allonger ce discours, et non par la crainte d’aborder devant vos jeunes intelligences des sujets trop élevés. C’est le privilège des grandes vérités d’avoir des lumières intérieures pour tous les âges de la vie, et c’est l’honneur de l’humanité d’en recevoir de vivifiantes clartés, quelle que soit la culture de l’esprit. Qui de vous n’a senti son âme s’émouvoir aux idées de Dieu, de patrie, de vertu, de courage ? Aussi je souhaiterais que tout professeur, en franchissant le seuil de sa classe, se dît avec recueillement : Comment élèverai-je aujourd'hui plus haut qu'hier U intelligence et Le cœur de mes élèves ?
Sursum corda ! Toujours plus haut la pensée, toujours plus haut les aspirations. Dans toutes les situations particulières comme à toutes les époques de la vie des sociétés, c’est la meilleure règle de conduite. Aujourd’hui, courbés que nous sommes sous la douleur de la patrie mutilée, c’est le plus impérieux de nos devoirs. Le salut de la France
est à ce prix.