‹ Œuvres de Pasteur (volume 3)Chapitre 127 sur 166 · TOAST AU DINER DES GAU DES · texte numérisé non relu

TOAST AU DINER DES GAU DES

Mes chers compatriotes.

Je vous remercie de l’honneur que vous m’avez fait en me priant de présider une de vos réunions.

Ceux qui ont fondé votre association ont bien mérité de la Franche- Comté et de la France. A ce titre, je les salue cordialement et je vous demande de porter un toast à la prospérité de leur œuvre.

Nous vivons dans un temps où chacun de nous doit se recueillir avant d’agir et ne rien donner dans sa conduite à la fantaisie. La France est mutilée et malade. Il faut que dans toutes nos préoccupations il y ait une part faite à sa régénération.

Si je porte un toast à la prospérité de votre association, c’est qu’elle me paraît avoir une utilité morale et patriotique.

En toute chose, il faut distinguer les mobiles apparents et les mobiles réels.

Le banquet qui nous rassemble, le dîner des Gaudes ! C’est fort agréable ! Quoi de plus attrayant qu’une réunion de gais convives, originaires d’une même province, qui ont un fond commun d’idées et qui trouvent même je ne sais quoi de fraternel au seul accent de leur langage. Mais, à tout prendre, il n’y a là rien que de superficiel et non des éléments de durée pour une association comme la vôtre. Les vrais éléments de durée pour les choses se trouvent toujours dans la satisfaction de quelques-uns des sentiments les plus intimes de notre nature.

Votre association a, suivant moi, cette vertu.

Emportés que nous sommes par la vie fiévreuse de la capitale, combien de jours de notre existence se passent sans que nous ayons un moment de loisir pour regarder en arrière, pour la reconnaissance et le souvenir que nous devons à nos [familles et à tous ceux qui ont exercé sur notre jeunesse une salutaire influence. Quelle est douce

1. Association amicale franc-comtoise. Ce toast, dont nous avons trouvé le texte dans les papiers de Pasteur, a été porté au dîner de mars 1883. ( JSote de l'Édition.)

MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES

cependant et vivifiante la pensée d’un père et d’une mère, de leur tendresse, des conseils et des exemples qu’ils nous ont donnés. Quel charme dans le souvenir de la maison paternelle, des jeux de notre enfance, de l’éveil îles premières ambitions, des premiers succès ou des premiers revers de l’école ! Que d’émotions ne rappellent pas les bois, les prairies, les collines de la terre natale! Eh bien, vos réunions amicales, vos banquets font revivre tous ces sentiments si profonds et si vrais de la nature humaine qu’on les voit grandir avec l’âge. Entre deux verres de vins choisis dans nos meilleurs crus, entre deux cuillerées de votre mets favori, à qui vous devez votre état civil (*), vous nous rendez toutes ces joies. Le sentiment souvent renouvelé de la famille absente ou de la famille qui n’est plus, voilà pour votre association un premier élément de durée.

Il y en a un second, moins attendrissant mais plus élevé peut-être. Plus vous serrerez vos rangs comme membres de la petite patrie franccomtoise, plus vous serez heureux et fiers d’appartenir à la grande patrie française.

L’amour de la patrie a le caractère de toutes les nobles passions qui s’exaltent par le sacrifice; c’est ce qui a fait dire, sous mille formes diverses, que le sort le plus beau est de mourir pour la Patrie. De même, vous serez d’autant plus attachés à la grande patrie française que la petite patrie franc-comtoise l’aura mieux servie. Vos penseurs, vos poètes, vos historiens, vos légistes, vos savants, vos artistes, vos guerriers, ne les aimez-vous pas dans la mesure de ce qu’ils ont donné à la patrie commune?

Je suis sûr d’être en communion d’idées avec vous lorsque j’évoque à cette heure de telles pensées. Votre bonheur n’est-il pas, dans ces réunions fraternelles, de vous entretenir de nos illustrations franccomtoises passées et présentes?

Et maintenant que j’ai justifié de la moralité et du patriotisme de votre association, buvons avec plus de confiance à sa durée et aux services qu’elle peut rendre.

1. Les gaudes sont un plat franc-comtois fait d’nne bouillie de maïs. ( Note de l Édition.)

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