‹ Œuvres de Pasteur (volume 3)Chapitre 126 sur 166 · DE IIENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLE · texte numérisé non relu

DE IIENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLE

Cher Deville,

Un jour, dans l’élan d’une amitié dont tu m’as donné tant de preuves, voulant éloigner de moi l’idée de la mort qui avait de bien près et longtemps veillé à mon chevet, tu me demandais de parler sur ta tombe. Pour me donner l’espoir de vivre, tu cherchais à trahir ta pensée et la mienne. Je ne m’y trompais pas.

Telle est cependant la fragilité de nos pressentiments, que ton aimable fiction est devenue la réalité. Me voilà devant ta froide dépouille, obligé, malgré le chagrin qui m’accable, de demander à des souvenirs ce que tu as été, pour le redire à la foule qui se presse autour de ton cercueil. A quoi bon, hélas! Tes traits sympathiques, ta spirituelle gaieté, ton franc sourire, le son de ta voix nous accompagnent et vivent au milieu de nous. La terre qui nous porte, l’air que nous respirons, ces éléments que tu aimais à interroger et qui furent toujours si dociles à te répondre sauraient au besoin nous parler de toi. Les services que tu as rendus à la science, le monde entier les connaît, et tout homme que le progrès de l’esprit humain a touché porte ton deuil.

Messieurs,

Étienne-Henri Sainte-Claire Deville est né à Saint-Thomas des Antilles, de parents français, le 18 mars 1818. Ses études n’étaient pas terminées, qu’il manifesta une passion ardente pour les connaissances chimiques. Celles-ci brillaient alors du plus vif éclat dans notre chère patrie. Les immortels travaux des Thénard, des Gay-Lussac, des Chevreul, des Dumas, des Balard, des Pelouze, enflammaient la fiévreuse activité du jeune créole. Petit de taille, le front haut, l’œil vif, la démarche précipitée, lui aussi eût pu dire : « Mon sang bout dans mes veines comme les flots dans le Rhône. »

A peine âgé de vingt ans, il marquait sa place par un travail ori-

1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 4 juillet 1881, XLÎIII, p. 6-9.

ginal dont il agrandit le cadre, dans les années suivantes, en y mêlant tant de preuves d’un esprit inventif et sûr, qu’on eut la hardiesse de l’envoyer dans la capitale de la Franche-Comté, chargé d’organiser la Faculté des sciences nouvellement créée dans cette ville et de la diriger comme doyen.

Il avait vingt-six ans!... Un doyen de vingt six ans!... Et pourtant comme il justifia vite la confiance de tous! Le Conseil municipal de Besançon lui demande de faire l’analyse des eaux du Doubs et des nombreuses sources qui environnent la ville. Non seulement il accepte cette tâche ardue, sans gloire apparente possible, avec le dévouement de l’homme mûr qui cherche la considération dans la cité où il vient d’être accueilli, mais il y trouve l’occasion d’affirmer qu’il est un chimiste de premier rang. Aux procédés d’analyse en usage, le jeune doyen en ajoute de nouveaux, et si exacts, qu’il découvre simultanément la présence des nitrates et celle de la silice dans toutes les eaux, faits confirmés plus tard par notre grand chimiste-agronome Boussingault, qui en signala l’importance agricole. Bientôt après, le même esprit d’exactitude que Deville apporte dans ses travaux lui permet de préparer, par une des opérations les plus simples, l’acide nitrique anhydre, vainement cherché jusque-là.

Quel glorieux contraste! la précision inventive dans cette jeune lète ardente, pleine d’imagination, de projets, qualités d’esprit parfois si dangereuses et qui paraissaient à tous devoir le conduire, lui personnellement, à la précipitation et à l’erreur!

Ce talent d’analyste hors ligne qui est un trait du génie de Deville ne l’abandonnera plus, et, si vous parcourez dans son ensemble le champ de son opiniâtre labeur, vous le trouvez, à chaque pas, jalonné par la recherche passionnée des méthodes analytiques les plus parfaites. Cette rigueur dans l’analyse, qui est la probité du chimiste, comme Ingres voulait que le dessin fût la probité de l’art, Deville la communiqua à ses élèves. On la voit briller dans les travaux de tous ceux qu’il a inspirés, Debray, Troost, Fouqué, Grandeau, llautefeuille, Cernez, Lechartier et tant d’autres.

Dans notre pays de centralisation excessive, Deville ne devait pas rester longtemps professeur d’une Faculté de province. A trente-trois ans, il succéda à Balard dans la chaire de chimie de l’École Normale supérieure. Que nos hommes politiques, que nos hommes d’affaires ou nos grands industriels, ceux-ci enrichis peut-être par les travaux de Deville, saluent en passant le désintéressement du savant! Ce chimiste, déjà consommé, venait à Paris occuper une chaire dont les émoluments s’élevaient a .'Î.000 fr. !... Il était heureux cependant, parce qu’il allait

redevenir le confident de ses maîtres et pouvoir donner à son activité les ressources de la grande capitale. Quelques années se passent dans des travaux distingués, au milieu de la jeunesse d’élite qu’il embrase de sa flamme, lorsque soudainement Deville se signale par la belle et populaire découverte des remarquables propriétés de l’aluminium, puis, sans désemparer, en quelques mois, par la solution vraiment prodigieuse de toutes les difficultés qui entravaient la fabrication industrielle du beau et curieux métal. Vinrent ensuite ses grandes recherches sur la métallurgie du platine, où l’on vit reparaître avec tant de puissance son talent d’analyste, associé à celui de son éminent élève et ami M. Debray.

Que n’ai-je le temps de m’y arrêter! Que ne puis-je surtout mettre un instant sous vos yeux le plus beau fleuron de la couronne de notre illustre confrère, ces lois si fécondes de la dissociation, qui trouvent vraisemblablement une de leurs applications aussi surprenantes qu’inattendues et grandioses dans les phénomènes qui se passent à la surface du soleil !

Permettez-moi de résumer par un trait la gloire durable de notre ami : pendant que les Wurtz, les Berthelot, les Cahours et leurs émules agrandissaient les méthodes léguées par les immortels travaux de nos illustres maîtres, les Chevreul et les Dumas, et assuraient à la chimie organique ses plus beaux triomphes, Deville, trente années durant, a tenu, en France et en Europe, le sceptre de la chimie minérale.

Cher Deville, pardonne-moi cette esquisse si imparfaite de ton œuvre.

Dirai-je maintenant ce que tu as été dans l’intimité? A quoi bon, encore ! Est-ce à tes amis que je rappellerai la chaleur de ton cœur ? Est-ce à tes élèves que je donnerai des preuves de l’affection dont tu les enveloppais et du dévouement que tu mettais à les servir? Vois leur tristesse. Est-ce à tes fils, à tes cinq fils, ta joie et ton orgueil, que je dirai les préoccupations de ta paternelle et prévoyante tendresse? Est-ce à la compagne de ta vie, dont la seule pensée remplissait tes yeux d’une douce émotion, qu’il est besoin de rappeler le charme de ta bonté souriante ?

Ah! je t’en prie, de cette femme éperdue, de ces fils désolés, détourne tes regards en ce moment. Devant leur douleur profonde, tu regretterais trop la vie! Attends-les plutôt dans ces divines régions du savoir et de la pleine lumière, où tu dois tout connaître maintenant, où tu dois comprendre même l’infini, cette notion affolante et terrible, a jamais fermée à l’homme sur la terre, et pourtant la source éternelle

de toute grandeur, de toute justice et de toute liberté.

MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES

TOAST

[PORTÉ AU BANQUET DU 26 JANVIER 1882, A MELUN, A L’OCCASION DE LA REMISE A M. PASTEUR D’UNE MÉDAILLE COMMÉMORATIVE DES EXPÉRIENCES DE POUILLY-LE-FORT] (*)

Messieurs,

Je bois à la santé de votre aimable et spirituel président, à celle de tous les membres de la Société d’agriculture de Melun et de tous ceux qui ont contribué au succès de nos travaux.

Ainsi que vous l’a dit avec tant de justesse M. de la Rochette, vous avez donné un grand exemple. L’agriculture peut tirer un profit considérable de l’initiative des Sociétés agricoles. Qu’une nouveauté scientifique surgisse et qu’elle offre une application prochaine au progrès de l’agriculture, plus que toujours, pour subvenir aux dépenses qu’exige une épreuve démonstrative faite sur une grande échelle, les ressources manqueront à son auteur. C’est alors que les membres d’une ou plusieurs Sociétés, rendus forts par leur union, peuvent, avec une cotisation minime, se charger des frais d’expériences publiques. L’initiative que vous avez prise l’an dernier, pour combattre le charbon, a la fécondité de tout ce qui est vrai. Qui sait si nous-mêmes, nous ne viendrons pas, encouragés par votre bienveillance, solliciter un jour votre jugement pour la prophylaxie de la rage ou d’autres maladies! Résoudre ces questions est peut-être au-dessus des forces dans l’état actuel de la science. Qu’importe! aux grandes difficultés il faut opposer les longs espoirs. Si la joie est dans le succès, la vertu est dans l’effort.

Je porte également la santé de M. le Préfet de Seine-et-Marne. Dans son remarquable discours, où il y a tant de choses ingénieuses et

1. Bulletin de la Société d’ agriculture de Melun , année 1881. Melun, 1882, p. 43-44. — Cette médaille fut remise à Pasteur au cours de la séance de la Société d'agriculture de Melun qui s’était tenue le même jour. Voir le discours que Pasteur a prononcé à cette occasion, tome Yl des Œuvres de Pasteur, p. 382-385. ( Note de l’Édition.)

MELANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES

d idées vraies, M. de la Rochette nous a fait observer que M. Patinot n était pas un de ces présidents honoraires comme nous en connaissons, qui se contentent de voir leur nom inscrit en tête d’un annuaire. Il a piis paît à tous nos travaux, il s’est associé à nos succès. Son zèle éclaiié le place toujours au premier rang. Il est de la race des vaillants.

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