‹ Œuvres de Pasteur (volume 3)Chapitre 129 sur 166 · MÉLANGES SCIENTIFIQUES · texte numérisé non relu

MÉLANGES SCIENTIFIQUES

ET LITTÉRAIRES

Or il arriva que, comme nous Jouissions, en 1850, des bienfaits de la paix depuis 1815, M. Littré s’écrie : « Mais la paix est prévue depuis vingt-cinq ans par la sociologie. » Malheureusement l’article continue en ces termes : « Aujourd’hui encore, la sociologie prévoit la paix pour tout l’avenir d§ notre transition, au bout de laquelle une confédération républicaine aura uni l’Occident et mis un terme aux conflits armés... » M. Littré fut bientôt désabusé. Quand il réimprima, en 1878, cet article de 1850, il le lit suivre de remarques où, avec sa sincérité habituelle, il exhale la douleur qu’il éprouve de sa naïve confiance d autrefois. « Ces malheureuses pages, dit-il, me font mal; je a oudrais pouvoir les effacer. Elles sont en contresens perpétuel avec les événements qui se sont déroulés... A peine avais-je prononcé, dans mon puéril enthousiasme, qu’en Europe il n’y aurait plus de défaites militaires, que celles-ci désormais seraient remplacées par des défaites politiques, que vinrent la défaite militaire de la Russie en Crimée, celle de 1 Autriche en Italie, celle de l’Autriche en Allemagne, celle de la France à Sedan et à Metz, et tout récemment celle de la Turquie dans les Balkans. »

L ouvrage que M. Littré a publié en 1879 sous ce titre : Conservation , révolution et positivisme, est rempli des méprises que la doctrine positi x iste lui a fait commettre en politique et en sociologie. Pourquoi en serait-on surpris? La politique et la sociologie sont des sciences où la preuve est trop difficile à donner. Trop considérable est le nombre des facteurs concourant à la solution des questions qu’elles agitent. Là où les passions humaines interviennent, le champ de l’imprévu est immense.

Le positivisme ne pèche pas seulement par une erreur de méthode. Dans la trame, en apparence très serrée, de ses propres raisonnements, se révèle une considérable lacune, et je suis surpris que la sagacité de M. Littré ne l’ait pas mise en lumière.

A maintes reprises, il définit ainsi le positivisme envisagé au point de vue pratique : « Je nomme positivisme tout ce qui se fait dans la société pour l’organiser suivant la conception positive, c’est-à-dire scientifique du monde. »

Je suis prêt à accepter celte définition, à la condition qu’il en soit lait une application rigoureuse; mais la grande et visible lacune du système consiste en ce que, dans la conception positive du monde, il ne tient pas compte de la plus importante des notions positives, celle de l’infini.

Au delà de cette voûte étoilée, qu’y a-t-il? De nouveaux cicux

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étoilés. Soit! Et au delà? L’esprit humain poussé par une force invincible ne cessera jamais de se demander : Qu y a-t-il au delà? \ eut-il s’arrêter soit dans le temps, soit dans 1 espace ? Comme le point où il s’arrête n’est qu’une grandeur finie, plus grande seulement que toutes celles qui l’ont précédée, à peine commence-t-il à 1 envisager, que revient l’implacable question et toujours, sans qu il puisse faite taire le cri de sa curiosité. Il ne sert de rien de répondre : au delà sont des espaces, des temps ou des grandeurs sans limites. Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame l’existence de l’infini, et personne ne peut y échapper, accumule dans cette affirmation plus de surnatuiel qu il n’y en a dans tous les miracles de toutes les religions; car la notion de l’infini a ce double caractère de s’imposer et d’être incompréhensible. Quand cette notion s’empare de l’entendement, il n y a qu à se prosterner. Encore, à ce moment de poignantes angoisses, il faut demander grâce à sa raison : tous les ressorts de la vie intellectuelle menacent de se détendre ; on se sent près d’être saisi par la sublime folie de Pascal. Cette notion positive et primordiale, le positivisme l’écarte gratuitement, elle et toutes ses conséquences dans la vie des sociétés.

La notion de l’infini dans le monde, j’en vois partout 1 inévitable expression. Par elle, le surnaturel est au fond de tous les cœurs. L’idée de Dieu est une forme de l’idée de l’infini. Tant que le mystère de l’infini pèsera sur la pensée humaine, des temples seront élevés au culte de l’infini, que le Dieu s’appelle Brahma, Allah, Jéhova ou Jésus. Et sur la dalle de ces temples vous verrez des hommes agenouillés, prosternés, abîmés dans la pensée ded’infini. La métaphysique ne fait que traduire au dedans de nous la notion dominatrice de l’infini. La conception de l’idéal n’est-elle pas encore la faculté, reflet de 1 infini, qui, en présence de la beauté, nous porte à imaginer une beauté supérieure ? La science et la passion de comprendre sont-elles autre chose que l’effet de l’aiguillon du savoir que met en notre âme le mystère de l’Univers? Où sont les vraies sources de la dignité humaine, de la liberté et de la démocratie moderne, sinon dans la notion de l’infini devant laquelle tous les hommes sont égaux?

« Il faut un lien spirituel à l’humanité, dit M. Littré, faute de quoi il n’y aurait dans la société que des familles isolées, des hordes et point de société véritable. » Ce lien spirituel qu’il plaçait dans une sorte de religion inférieure de l’humanité ne saurait être ailleurs que dans la notion supérieure de l’infini parce que ce lien spirituel doit être associé

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