‹ Œuvres de Pasteur (volume 3)Chapitre 130 sur 166 · MÉLANGES S CIE N TI FIQUES · texte numérisé non relu

MÉLANGES S CIE N TI FIQUES

ET LITTÉRAIRES

au mystère du monde. La religion de l’humanité est une de ces idées d une évidence superficiellé et suspecte qui ont fait dire à un psychologue d un esprit éminent : « Il y a longtemps que je pense que celui qui n’aurait que des idées claires serait assurément un sot. Les notions les plus précieuses, ajoute-t-il, que recèle l’intelligence humaine sont tout au fond de la scène et dans un demi-jour, et c’est autour de ces idées confuses, dont la liaison nous échappe, que tournent les idées claires pour s’étendre, et se développer, et s’élever. Si nous étions coupés de cette arrière-scène, les sciences exactes ellesmêmes y perdraient cette grandeur qu’elles tirent de leurs rapports secrets avec d autres vérités infinies que nous soupçonnons. »

Les Grecs avaient compris la mystérieuse puissance de ce dessous des choses. Ce sont eux qui nous ont légué un des plus beaux mots de notre langue, le mot enthousiasme — ’Ev Qed; — un dieu intérieur.

La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un dieu, un idéal de beauté et qui lui obéit : idéal de l’art, idéal de la science, idéal de la patiie, idéal des vertus de 1 Évangile. Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s’éclairent des reflets de l’infini.

M. Littré avait son dieu intérieur. L’idéal qui remplissait son âme, c’était la passion du travail et l’amour de l’humanité.

Souvent il m’est arrivé de me le représenter, assis auprès de sa femme, comme en un tableau des premiers temps du christianisme ; lui, regardant la terre, plein de compassion pour ceux qui souffrent; elle, fervente catholique, les yeux levés vers le ciel ; lui, inspiré par toutes les vertus terrestres; elle, par toutes les grandeurs divines; réunissant dans un même élan comme dans un même cœur les deux saintetés qui forment l’auréole de l’Homme-Dieu, celle qui procède du dévouement à ce qui est humain, celle qui émane de l’ardent amour du divin; — elle, une sainte dans l’acception canonique; lui, un saint laïque.

Ce dernier mot ne m’appartient pas. Je l’ai recueilli sur les lèvres de tous ceux qui l’ont connu.

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