M. Jamin. ( Noie de l’Édition
Vos premiers travaux faisaient disparaître pour toujours du domaine de la chimie les forces occultes, en expliquant les anomalies de l’acide tartrique.
Confirmant le caractère vital de la fermentation alcoolique, vous étendiez cette doctrine de la chimie française aux fermentations les plus diverses et vous donniez à la fabrication du vinaigre des règles que l’industrie applique avec reconnaissance aujourd’hui.
Dans ces infiniment petits de la vie, vous découvriez un troisième règne, celui auquel appartiennent ces êtres qui, avec toutes les prérogatives de la vie animale, n’ont pas besoin d’air pour vivre et trouvent la chaleur qui leur est nécessaire dans les décompositions chimiques qu’ils provoquent autour d’eux.
L’étude approfondie des ferments vous donnait la complète explication des altérations que subissent les substances organiques : le vin, la bière, les fruits, les matières animales de tontes les espèces; vous expliquiez le rôle préservatif de la chaleur appliquée à leur conservation et vous appreniez à en régler les effets d’après la température nécessaire pour déterminer la mort des ferments.
Les ferments morts n’engendrent plus de ferments.
C’est ainsi que vous étiez conduit à maintenir, dans toute l’étendue des règnes organisés, le principe fondamental qui fait dériver la vie de la vie et qui repousse comme une supposition sans utilité et sans base la doctrine de la génération spontanée.
C’est ainsi que, montrant l air comme le véhicule des germes de la plupart des ferments, vous appreniez à conserver sans altération les matières les plus putrescibles en les préservant de tout rapport avec l’air impur.
Appliquant cette pensée aux altérations si souvent mortelles que les blessures et les plaies éprouvent lorsque les malades habitent les lieux contaminés, vous appreniez à les garantir de ce danger en entourant leurs membres d air filtré, et vos préceptes, adoptés par la pratique chirurgicale, lui assurent tous les jours des succès qu’elle ignorait et donnent à ses opérations une hardiesse dont nos prédécesseurs n’ont pas eu le pressentiment.
La vaccination était une bienfaisante pratique. Vous en avez découvert la théorie et élargi les applications. Vous avez appris comment d’un virus on tait un vaccin ; comment un poison mortel devient un préservatif innocent.
^ os recherches sur la maladie charbonneuse et les conséquences pratiques qui en découlent ont rendu à l’agriculture un service dont l’Europe sent tout le prix. Mais ce résultat acquis, tout éclatant qu’il soit, n’est rien à côté des applications qu on peut attendre de la doctrine à laquelle il est dû. Vous a\ez fourni a la doctrine des virus une base certaine en la rattachant à la théorie des ferments ; vous avez ouvert à la médecine une ère nouvelle en prouvant que tout virus peut avoir son vaccin.
Au milieu de ces admirables conquêtes de la science pure, de la philosophie naturelle et de la pratique, nous pourrions oublier qu’il est une contrée où \otre nom est prononcé avec un respect particulier : c’est le pays si fortuné jadis où s élève le ver à soie. Un mal, qui avait répandu la terreur dans toutes les familles de nos montagnes méridionales, avait fait disparaître les belles races qu elles avaient créées à force de soins et de sages sélections. La ruine était complète. Aujourd’hui, grâce à vos procédés de grainage
MELANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
scientifique, les éleveurs ont retrouvé leur sécurité, et le pays voit renaître une des sources de sa richesse.
Mon cher Pasteur, votre vie n’a connu que des succès. La méthode scientifique, dont vous faites un emploi si sur, vous doit ses plus beaux triomphes. L’École Normale est fière de vous compter au nombre de ses élèves; l’Académie des sciences s’enorgueillit de vos travaux ; la France vous range parmi ses gloires.
Au moment où, de toutes parts, les témoignages de la reconnaissance publique s’élèvent vers vous, l’hommage que nous venons vous offrir, au nom de vos admirateurs et de vos amis, pourra vous sembler digne d’une attention particulière. 11 émane d’un sentiment spontané et universel, et il conserve pour la postérité l’image fidèle de vos traits.
Puissiez-vous, mon cher Pasteur, jouir longtemps de votre gloire et contempler les fruits toujours plus nombreux et plus riches de vos travaux. La science, l’agriculture, l’industrie, l’humanité vous conserveront une gratititude éternelle, et votre nom vivra dans leurs annales parmi les plus illustres et les plus vénérés.
Réponse de INI. Pasteur.
Mon cher Maître, il y a quarante ans, en effet, que j’ai le bonheur de vous connaître et que vous m’avez appris à aimer la science et la gloire.
J’arrivais de la province. Après chacune de vos leçons, je sortais de la Sorbonne transporté, et souvent ému jusqu’aux larmes. Dès ce moment, votre talent de professeur, vos immortels travaux, votre noble caractère, m’ont inspiré une admiration qui n’a fait que grandir avec la maturité de mon esprit.
Vous avez dû deviner mes sentiments, mon cher Maître. Il n’est pas une seule circonstance importante de ma vie ou de celle de ma famille, circonstance heureuse ou pénible, qui vous ait trouvé absent et que vous n’ayez en quelque sorte bénie.
Voilà qu’aujourd’hui encore vous êtes au premier rang dans l’expression de ces témoignages, bien excessifs suivant moi, de l’estime de mes maîtres, devenus mes amis.
Et ce que vous avez fait pour moi, vous l’avez fait pour tous vos élèves. C’est là un des traits distinctifs de votre nature. Derrière les individus, vous avez toujours envisagé la France et sa grandeur.
Comment vais-je faire désormais ? Jusqu’à présent les grands éloges avaient enflammé mon ardeur et ne m’avaient inspiré que l’idée de m’en rendre digne par de nouveaux efforts; mais ceux que vous venez de m’adresser, au nom de l’Académie et des Sociétés savantes, sont en vérité au-dessus de mon courage.