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DES AMIS DES SCIENCES

Mesdames, Messieurs,

En m’appelant à la présidence de la Société de secours des Amis des sciences, vous m’avez fait un grand honneur. Si l’on avait demandé à M. Dumas quel était de tous ses titres celui qui lui tenait le plus au cœur, il eût peut-être répondu : celui de président de la Société des Amis des sciences.

Ce dernier et grand honneur était, en effet, le plus glorieux hommage rendu à sa vie tout entière. Le bien qu’il avait fait pendant soixante ans se résumait dans ce beau titre. C’était à la fois l’acclamation de ses efforts et le témoignage de la reconnaissance publique. Ah, messieurs! l’admirable existence que celle de M. Dumas! Il a commencé, dans son enseignement souverain, par susciter des élèves, enthousiastes comme lui des grandes recherches. Après lies avoir préparés, exercés, armés pour les conquêtes scientifiques, il leur a indiqué, avec ce don de conseil qui le caractérisait, la route qu’ils devaient suivre. Plus tard, si l’un d’eux s’arrêtait, pris de doute ou de regrets, M. Dumas allait à lui et le relevait par une pai’ole vaillante et calme, une de ces paroles viatiques qui rendent au plus inquiet une assurance paisible et prolongée. Et si quelqu’un, perdu, désorienté, invoquait son secours, comme Daguerre l’invoqua — - Daguerre non seulement méconnu, mais encore bafoué, traité de rêveur et de fou — , M. Dumas le couvrait de son autorité, imposait silence aux détracteurs et lui disait : Courage !

Il suffit souvent d’un mot comme celui-là pour donner au monde un inventeur de plus ! M. Dumas le répéta pendant quinze ans à Daguerre, et le daguerréotype fut créé.

1. In : Société de secours des Amis des sciences. Compte rendu du 25e exercice. Paris, 1885, Gauthier-Villars, in-8°; p. 13-16.

MELANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES

Mais tout cela ne suffisait pas encore à nourrir les ardeurs de cette âme active et passionnée pour la science et les savants. Lorsqu’un de ces chercheurs qui n’ont durant leur vie que l’idée fixe d’un problème à résoudre mourait, laissant une famille dans la gêne, M. Dumas organisait immédiatement la réversibilité de la sympathie et du bienfait sur la tête de la femme et des enfants.

Ici même, tout en rendant hommage à l’esprit de rare sagesse qui a dicté à notre illustre fondateur, M. Thénard, les statuts de notre Société, il voulait que nous pussions faire plus de bien. « Il faut, nous disait-il, nous créer des ressources en dehors de notre budget. La charité a toujours le droit de rechercher des crédits extraordinaires. » Il écrivit, en 1880, cette admirable lettre où il tendait, comme il le disait lui-même, sa main d’octogénaire en faveur des familles de ces existences désintéressées. Cet appel émouvant. fut entendu. Cinq cent vingt souscripteurs vinrent grossir nos listes et cinquante-trois mille francs furent versés dans la caisse de la Société.

Nous fumes presque riches pendant un an. Mais les misères étaient grandes : cette petite fortune fondit entre nos mains. Que faire ?... A la manière de ce banquier qui était mal dans ses affaires et qui, dit-on, donna un bal, M. Dumas, mais pour tout autre motif, nous proposa cet expédient. On se récria tout d’abord : Un bal des Amis des sciences ! Le nom seul provoquait le sourire. M. Dumas tint bon. Il parla de vous, mesdames, de votre charité, de votre esprit de propagande, il eut enfin l’idée, pour emporter tous les suffrages, de vous constituer dames patronnesses.

Avec quel empressement vous avez répondu à cette investiture ! Avec quelle générosité vous avez donné votre concours, je puis en témoigner à double titre. Je vous ai vues à l’œuvre en 1883 et à ce dernier bal de 1885. Grâce à vous, la Société des Amis des sciences a eu, au lendemain heureux de ces deux bals, plus de cent mille francs. Au nom de la Société des Amis des sciences et en souvenir de notre immortel Président, je vous remercie avec une profonde émotion.

Un grand philosophe disait à la fin de sa vie :

« J’ai fait un peu de bien, c’est mon meilleur ouvrage. »

Ce philosophe avait raison. Ce qui provoque le plus l’admiration de l’humanité, c’est la bonté agissante. Le talent vient après. N’ayons donc pas seulement le goût du bien, messieurs, ayons-en la passion. Que chacun, dans la mesure extrême de ses forces, nous aide à accomplir ici la lourde tâche dont nous nous sentons parfois accablés.

M. Dumas, qui dominait toujours et partout toutes les situations, pourrait nous dire : Voilà ce qu’il faut faire pour la prospérité de la

Société. Nous, nous nous retournerons souvent vers vous pour vous dire : Que nous conseillez-vous ? Nous ne tarderons pas à faire appel à votre générosité ingénieuse. Les misères cjui nous entouient sont si poignantes ! Aidez-nous et faites-nous espérer que nous pourrons un jour donnera pleines mains aux familles de, ces « imprévoyants » qui, s’oubliant eux-mêmes, n’ont eu que le culte de la science.

DISCOURS

[PRONONCÉ, LE 17 JUIN 1885, A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L’UNION FRANÇAISE DE LA JEUNESSE] (‘)

Messieurs,

Quand une société comme la vôtre est dans le plein éclat de sa renommée, il y a, pour ceux qui aiment la recherche de l’origine des choses, un vif intérêt à se demander quel a été le point de départ, la pensée maîtresse et féconde qui a présidé à sa naissance. Vous avez éveillé cette curiosité chez votre président d’un jour, et vous lui avez donné la joie — - que ses autres recherches ne lui donnent pas toujours — de trouver facilement. ■

Au lendemain de la guerre, à ce moment d’examen de conscience patriotique où chacun, sentant habiter en soi l’âme de la France vaincue, s’engagea dans les résolutions viriles et se promit de ne vivre qu’avec la même idée fixe — vous savez ce que je veux dire — quelques jeunes gens, à peine sortis du collège, comprirent de quel poids pesait l’instruction dans la lutte des peuples et ils se dirent : A qui pourrions-nous enseigner ce que nous venons d’apprendre? Ils avaient vu les tristes jours de la guerre civile et, se rendant compte que les idées de devoir et de responsabilité devaient être semées à pleines mains sur le terrain social, ils se dirent aussi : Où donc pourrions-nous répandre les germes d’apaisement et de réconciliation ? Alors, comme ils avaient ce don, devenu rare, de se laisser entraîner par l’enthousiasme et les sentiments généreux, ils conçurent l’idée de fonder une grande association d’instruction et d’éducation populaires.

Dans leur pensée, il ne devait y avoir ni maîtres ni disciples, il n’y aurait en présence que des jeunes gens réunis par la passion du travail : ceux qui savaient, offrant leur savoir à ceux qui voulaient apprendre, tous remplis, comme le disait votre premier rapporteur, de l’amour ardent de la France. Et, de part et d’autre, patrons et

1. Bulletin de l’Union française de la jeunesse, Paris, n* 10, mai 188G, p. 28-31.

ouvriers de la première heure trouvèrent un des plus beaux noms de société qui aient jamais été trouvés : V Union française cle la Jeunesse.

Si je n’ai pas à vous apprendre, messieurs, le bien que vous avez su faire, je puis du moins me donner le plaisir de parler de votre oeuvre avec une entière liberté : je ne veux pas être gêné par vos scrupules de modestie. J’ai suivi, avec l’émotion' d’un homme que les problèmes de l’instruction nationale ont passionné, j’ai suivi de bulletins en bulletins, d’étapes en étapes, votre marche en avant. Vous avez eu des commencements modestes. C’était parfois à côté d’un bal de barrière ou d’un comptoir de marchand de vin que vous allumiez bravement vos lanternes. Peu à peu elles ont brillé sur tous les points de Paris. Aujourd’hui, ce sont comme des phares qui déjà éclairent et

guident les foules.

Ah! si votre président ne m’avait pas prié de ne mettre aucun nom en avant, pour ne pas blesser ceux que je distinguerais des autres, comme je me plairais à raconter les résultats de mon enquête!

Comme je voudrais citer les noms des élèves de votre cours célèbre de Reuilly et proclamer, dans cette distribution de prix, le nom de ce garçon de marchand de vin qui, arrivé sans aucune instruction dans votre section Pigalle, est aujourd’hui aussi fort qu’un bon élève de mathématiques élémentaires! Et pourquoi m’empêchez-vous encore, Monsieur le Président, de faire tourner les regards et les applaudissements de toute la salle vers ce domestique de pension qui, après avoir obtenu la permission de suivre les cours des élèves, fit de tels progrès que maintenant — ses examens passés, ses grades uni\eisitaires conquis, — il est devenu un de vos meilleurs professeuis. Et pendant que je demandais d’autres détails, votre Président, qui avait hâte d’arriver à vous, mesdemoiselles, me disait :

« De tous nos élèves, les jeunes filles sont de beaucoup les plus

intelligentes et les plus distinguées. »

Par une originalité qui est une des formes de votre dévouement, vous vous êtes arrangés pour que ce ne soient pas les élèves qui se plient aux exigences des maîtres, mais pour que ce soient les maities qui se conforment aux besoins des élèves. Vos chefs de section ont demandé quels étaient les désirs de leurs auditeurs, et partout ils y ont répondu par l’ouverture d’un cours spécial ; cours de littérature française, couis de langue allemande, d’histoire, d’hygiène, de dessin, vous avez suffi à tout.

Au faubourg Saint-Antoine, vous installez un cours de géométrie pour venir en aide aux ouvriers en bois et aux ouvriers mécaniciens. A côté du Jardin des Plantes, vous organisez, pour une vingtaine de

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tanneurs et de corroyeurs, un cours de chimie industrielle. Ah ! messieurs, je ne puis me défendre d’une secrète préférence pour ce courslà. Ce n’est pas seulement parce que j’ai occupé, comme votre camarade professeur, une chaire de chimie, c’est encore parce que je suis fils d’un tanneur. Il était- ouvrier, lui aussi, et lui aussi avait eu la passion d’apprendre. Il a été mon premier maître, et c’est lui qui a mis en moi l’amour du travail et, pour aiguillon du travail, l’amour de la patrie. Que cette double passion domine toujours votre œuvre !

Je vous remercie, messieurs, de m’avoir appelé au milieu de vous. A mon âge, on se retourne souvent pour regarder les générations qui nous suivent et pour compter les renforts d’espérance qu’elles peuvent apporter à l’honneur et à la fortune du pays. Vous * me donnez aujourd'hui et vous donnez à tous un beau spectacle, le spectacle de la jeunesse de l’esprit et de la jeunesse du cœur, consacrées à une grande œuvre nationale.

DISCOURS

PRONONCÉ A L’INAUGURATION DU MEDAILLON DE THUILLIER A L’ÉCOLE NORMALE [1er JUILLET 1885] (').

Nous vous remercions, Monsieur le Ministre, de venir saluer notre cher mort, Louis Thuillier.

Les idées de douleur devraient être écartées aujourd’hui, comme

vient de l’être le voile de ce buste.

Nous devrions, en élevant nos regards vers ce jeune et male t isagf , songer moins à notre deuil qu’à sa gloire. Mais la mort en emportant Thuillier a volé à notre pays une telle part d’espérance que rien ne peut encore détourner notre pensée de la place qu’il a laissée vide.

Si grand que soit le spectacle de la jeunesse sacrifiant sa vie a une noble cause, je ne puis me défendre d’éprouver le sentiment qu’exprimait un jour, ici même, M. Bersot : « On ne s’habitue pas à voir mourir la jeunesse. » Qu’est-ce donc quand un jeune homme comme Thuillier nous laisse l’amer regret de ne pouvoir même mesurer toute l’étendue de notre perte!

Chers élèves de l’École Normale, vous conserverez longtemps le souvenir de l’heure présente. Parmi vos aînés, lhuillier lut un des plus dignes : il restera toujours votre plus légitime orgueil.

1. Bulletin de l’Association des Anciens Élèves de l’École Normale.

DISCOURS

PRONONCE AU BANQUET DU CONGRES NATIONAL DES VÉTÉRINAIRES SANITAIRES (*)

Il y a dix-huit mois, j’avais l’honneur d’être au milieu de vous, à un banquet comme celui-ci, pour m’associer à l’hommage que vous rendiez à M. Bouley, président de l’Académie des sciences. Je voudrais que ce soir encore tous nos vœux fussent pour lui et qu’il eût la première place dans une grande manifestation de reconnaissance. Nul plus que lui n’a honoré l’art vétérinaire. Par son talent, par son caractère, par son enthousiasme pour les choses de la science, il a triomphé de certains préjugés qui sournoisement empêchaient votre profession

de prendre la place qui lui est due.

En cinquante ans, messieurs, il vous a fait gagner un siècle. Ses

années de labeur ont compté double.

S’il m’était permis de parler de moi et des doctrines microbiennes, je dirais que dans ces dernières années, lui qui est un conquérant par la parole, il a rendu par son impétuosité réfléchie la victoire facile.

Nous tous, messieurs, depuis ses plus vieux camarades jusqu aux plus jeunes vétérinaires à peine sortis de l’école, nous avons une dette de reconnaissance à proclamer ici. Je vous propose de boire à la santé précieuse de celui que vous vous plaisez à appeler un maître et un

ami.

(Vu même banquet, M. Pasteur, répondant à un vétérinaire qui exprimait l’opinion que l’on devait attendre du gouvernement le rehaussement de la profession vétérinaire, donna les conseils qui suivent :)

Il se dégage des différents discours qui viennent d’être prononcés deux opinions très différentes sur les moyens propres à élever dans la considération publique la profession vétérinaire. L’opinion que vient de développer M. Quivogne est qu’il faut tout attendre du Parlement et de la politique. D’autres orateurs ont parlé de l’influence honorable que pouvaient exercer les travaux des membres du corps enseignant et

L. Journal de l'agriculture, 7 novembre 1885,. IT, P - 723-724.

des vétérinaires libres. Je me range entièrement à cette dernière opinion.

Il est certain que depuis quelques années votre profession s’est élevée dans l’estime publique. J’ai la conviction que cette estime vous est acquise, pour la plus grande part, grâce aux travaux des Bouley, des Chauveau, des Arloing, des Toussaint, des Colin, des Trasbot, des Nocard. Si vous devez tant à M. Bouley, comme je le rappelais tout à l’heure, c’est qu’il n’a cessé de bien comprendre ce que gagnerait la profession vétérinaire par les travaux scientifiques de vos écoles et de tous ceux qui parmi vous se distinguent par des recherches personnelles. L’honneur qu’ils acquièrent rejaillit sur vous tous.

M. Quivogne, qui, du commencement à la fin de son discours, m’a fait sénateur, me permettra de lui dire que, non seulement je ne suis pas sénateur, mais que, pour rien au monde, je ne voudrais l’être. Ce n’est pas, croyez-le bien, que je dédaigne un tel titre. Je l’ai même recherché jadis, à une époque où j’aurais voulu signaler aux pouvoirs publics l’état de misère où se trouvait l’enseignement supérieur. C’était à une époque où Claude Bernard prenait, dans un sous-sol humide du Collège de France, décoré du nom de laboratoire, le germe de la maladie qui l’a emporté. C’était à une époque où Berthelot faillit succomber à une fluxion de poitrine contractée dans des conditions matérielles aussi déplorables.

A ce moment-là et depuis longtemps, l’Allemagne consacrait le meilleur de ses ressources à rendre la science digne de son influence dans le monde. Oui, messieurs, j’ai désiré alors siéger au Parlement, bien peu de temps, le temps de dire : Voilà ce qu’a fait l’Allemagne et voilà où en est la France !

Mais, depuis 1878, les ministres qui se sont succédé à l’Instruction publique ont tout fait auprès des Chambres pour créer, pour enrichir le domaine de l’enseignement à tous les degrés. Aujourd’hui qu’irais-je faire dans la foule des sénateurs et des députés? Dans la vie, il faut consacrer tous ses efforts à faire le mieux possible ce à quoi on est apte. Et puisqu’on a tout à l’heure beaucoup parlé de mes études, laissez-moi vous dire le secret qui m’a mené au but. Ma seule force est dans ma ténacité. Comment aurais-je pu me laisser distraire par la politique, quand il m’a fallu quinze années pour résoudre le problème de la maladie des vers à soie, du charbon et de la rage, et plus de vingt années jadis pour le problème des fermentations et de la génération spontanée? Croyez-moi, messieurs, le secret pour donner à votre profession la place qu’elle mérite, est d’avoir à votre tête une élite de professeurs et de savants.

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