NOTICE SUR PIERRE-AUGUSTIN BERTIN-MOUROT
Dans ces tristes recensements annuels de nos camarades morts, il est certains noms qui réveillent nos regrets avec une vivacité poignante. Outre notre chagrin personnel, nous mesurons la perte que leur disparition fait subir à l’École Normale et à l’Université. Le nom de M. Bertin est un de ceux-là. M. Bertin a donné à 1 Université quarante-cinq ans de services; et jamais le mot service a-t-il mieux mérité d’être appliqué dans la plénitude de son beau sens? Ce que fut M. Bertin, la plupart de ceux qui m’entendent le savent. Ils l’ont vu à l’œuvre dans cette maison ; ils ont mis à l’épreuve ce dévouement qui se donnait tout entier et qui ne souffrait pas qu’on le remarquât. Échappant par une plaisanterie à toute expression de reconnaissance, sa modestie, aussi grande que sa bonté, arrêtait net le moindre mot qui aurait pu l’offenser.
Hélas! cette figure souriante ne peut plus aujourd’hui nous interrompre et je remercie notre cher président de m’avoir choisi pour rendre hommage à notre vieil ami.
Le père de M. Bertin avait été soldat du premier Empire. Il appartenait à cette forte race de Francs-Comtois que l’on vit dans toutes les campagnes de Napoléon, durs à la peine, fougueux de patriotisme, enivrés par la gloire de l’empereur. Après le désastre de Waterloo, il dut rentrer à Besançon, accrocher son uniforme glorieusement usé de sous-officier et gagner son pain. Nommé teneur de livres chez un maître de forges, il se maria, eut trois fils dont notre camarade était l’aîné et vécut avec des appointements de 1.400 francs, par an. « Ma mère tenait la maison avec un si grand ordre, disait un jour notre ami avec un mélange de gaîté et d’émotion, qu’elle trouvait encore
le moyen de faire des économies. »
C’est de son père que Bertin apprit les premières notions de 1 instruction primaire. Quand le maître improvisé fut au bout de sa science,
1. In : 39“ réunion générale annuelle (11 janvier 1885) de l’Association des anciens élèves de l’École Normale, p. 38-41.
Bertin-Mourot (Pierre- Augustin) naquit à Besançon le 13 février 1818. Il était de la piomo tion de 1841. Il mourut le 20 août 1884. (Note de V Édition .)
il conduisit son élève au petit séminaire d’Ornans. Le séjour de notre camarade n’y fut pas de longue durée. C’est au collège royal de Besançon qu’il alla se préparer au grade de bachelier ès lettres. Il l’obtint sans peine et bientôt après celui de bachelier ès sciences.
En Franche-Comté, lorsque le travail, iqême sous sa forme la plus rude, est venu apporter dans une famille l’honneur, la dignité de la vie, et quelque grain d’ambition, le rêve des parents est presque toujours de faire de leur fils un professeur. L’Université, voilà le grand but. Et pour peu qu’un enfant soit bien doué et qu’il ait eu quelques succès d’écolier, le nom d’Ecole Normale revient sans cesse dans toutes les causeries. On cite volontiers ceux qui ont passé par la grande École. En ce temps-là on avait souvent sur les lèvres le nom de Pouillet, physicien très habile, membre de l’Institut, le premier des Francs- Comtois élèves de l’École Normale qui soit entré à l’Académie des sciences. Ce but de l’École Normale brillait à l’extrémité de la route d’écolier du jeune Bertin comme un point lumineux; mais tout en ne le perdant jamais de vue, notre camarade entendait ne rien ajouter aux lourdes charges qui pesaient sur ses parents. Il demanda un emploi de régent de mathématiques dans un collège et, en attendant qu’il fût nommé, il entra comme précepteur dans une famille comtoise. Une année à peine s’était écoulée qu’il devint en 1839 régent au collège de Luxeuil. Après avoir prélevé pendant deux ans sur ses maigres appointements une épargne d’étudiant, il vint à Paris se préparer à l’École Normale en suivant les cours de mathématiques spéciales du collège Louis-le-Grand. En 1841, il fut reçu premier de sa promotion. J’entrai moi-même deux ans plus tard à l’École, mais moins victorieusement que lui. C’est à cette date que commença entre nous une amitié normalienne, et, pendant quarante ans, nous ne nous sommes guère quittés. Nous avons inauguré ensemble, lui en physique, moi en chimie, la modeste mais féconde institution des agrégés-préparateurs; nous avons préparé ensemble nos thèses de doctorat ; en 1849, nous étions collègues à la Faculté des sciences de Strasbourg. En 1867, je le retrouvai maître de conférences de l’École et suppléant de M. Régnault au Collège de France. L’année suivante, tout en restant maître de conférences, il fut nommé sous-directeur de l’École. Enfin, de 1867 à 1884, j’ai vécu de nouveau dans l’intimité de cet aimable esprit qui possédait à un rare degré les meilleures qualités françaises.
La sûreté de ses connaissances, la clarté de ses expositions, la manière dont il simplifiait, avec son bon sens aiguisé, les questions les plus ardues, tout ce qui faisait en un mot le prix de ses excellentes leçons, des générations entières peuvent le dire. Ce qu’on sait moins,
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES 379
ce qu’il cachait même parce que, disait-il, « cela ne regarde personne », c’était le soin qu’il appointait à la préparation de ses leçons. Comme tous les vrais maîtres, il préparait difficilement ses conférences faciles. Pour diminuer la tâche de ses élèves et augmenter les chances de leurs succès dans les examens-, il avait organisé, vous le savez, des cours supplémentaires. Tout ce qu’il avait d’intelligence et de dévouement appartenait à qui voulait le prendre; il ne pensait jamais qu’aux autres. Quoique ses travaux personnels fussent nombreux et fort distingués, il en parlait rarement. Son goût pour l’enseignement a donné à ses mémoires une empreinte particulière qui fait le plus grand honneur à ses qualités pédagogiques. Quand il avait réussi à vaincre les difficultés d’un problème ardu d’optique mathématique, d’électricité ou de magnétisme, il mettait une sorte de coquetterie à traduire en figures sensibles, en dispositifs d’appareils propres à frapper les regards, les solutions qu’il avait données à des questions souvent très difficiles.
C’est ainsi qu’on trouve dans les cabinets de physique ses appareils ingénieux propres à mettre en évidence la rotation électro-magnétique des liquides, son nouveau commutateur, sa table d’Ampère, ses représentations en plâtre des diverses surfaces relatives à la double réfraction, etc.
Quant à la valeur des travaux théoriques de M. Berlin, laissez-moi emprunter quelques-uns des jugements de l’un de nos physiciens illustres, M. Fizeau, parlant au nom de la section de physique de l’Académie des sciences, en 1878 :
« M. Bertin occupe aujourd’hui dans la science^une position éminente...
« Les mémoires qu’il a publiés sur les phénomènes de la polarisation rotatoire magnétique, découverts par Faraday en 1845, ont enrichi la science de résultats nouveaux, confirmés depuis par tous les observateurs qui se sont occupés de ce sujet, notamment le pouvoir très énergique de plusieurs liquides anhydres, tels que le bichlorure d’étain et le sulfure de carbone. Il faut y joindre une table des coefficients de polarisation rotatoire magnétique et la proportionnalité de la rotation à la force magnétique développée dans F électro-aimant. Ces travaux ont commencé la réputation de M. Bertin.
« M. Bertin s’est livré avec succès à l’étude de l’optique cristallographique et, en particulier, à l’étude des franges colorées si remarquables et si variées que l’on observe dans les cristaux avec la lumière
polarisée.
« ... En poursuivant l’étude des phénomènes de cet ordre,
M. Bertin a été conduit à une conception remarquable et très généiale,
concernant la forme et le lien des franges produites par les lames cristallisées.
« ... M. Bertin est parvenu à l’équation de la surface isochromatique rapportée aux mêmes axes que la surface de l’onde en introduisant dans l’équation connue de la surface de l’onde la condition que le rayon vecteur réponde en chaque point de la surface à une même différence de marche des deux rayons lumineux...
« La cristallisation de la glace a été l’objet d’études intéressantes de la part de M. Bertin.
« Les glaciers des montagnes étudiés pour l’orientation de leurs cristaux lui ont montré que dans les hautes régions les cristaux de glace sont petits et confus, tandis que dans les régions inférieures et après un long parcours le glacier tend à présenter des cristaux de plus en plus volumineux et tous orientés de la même manière, perpendiculairement à la surface. »
Après avoir mentionné les mémoires intéressants de M. Bertin sur la rotation électro-magnétique des liquides, sur les aimants creux, sur les courants interrompus, sur la cause du mouvement dans le radiomètre de Crookes, sur la météorologie de l’Alsace, sur les cartes d’orages de cette région, M. Fizeau signale comme un service important rendu aux physiciens par M. Berlin la revue des travaux de physique publiés a l’étranger, que M. Bertin a fait paraître, pendant plus de dix années, dans les Annales de chimie et de physique et qui montre chez M. Bertin, dit M. Fizeau, « l’heureuse alliance d’une instruction solide avec la compétence variée du physicien. »
Comment, avec de tels titres, Bertin n’est-il pas arrivé au point que ses amis souhaitaient qu’il atteignît? Parce que cet homme si bon et si dévoué rencontra, non pas des ennemis ou des détracteurs — les mots seraient trop forts et détonneraient — , mais quelques esprits prévenus qui, ne jugeant que les surfaces des caractères, ont méconnu notre ami. Ils ne lui ont pas rendu la justice qui lui était due. Comme il se livrait dès le premier entretien avec toute sa liberté d’allures, ne retenant jamais un bon mot qui lui venait sur les lèvres, certains juges, déroutés par la lantaisie inattendue de cet esprit gaulois, s’offensaient dans leurs habitudes un peu guindées de cette bonhomie exubérante. \ i s-à-x is de quelques personnes, il ne faut pas paraître trop détaché de soi-même, ni parler de soi avec une modestie excessive : elles sont heureuses de vous prendre au mot. Mais, quel que fût l’étonnement que lui causa dans certaines circonstances l’attitude de plusieurs dont il était en droit d attendre une plus grande sympathie pour ses intérêts, lien d amer ne troubla jamais ses sentiments. Sa philosophie douce et
narquoise le consolait bien vite. D’ailleurs, le suffrage d’illustres amitiés, comme celles de Pouillet, de Victor Régnault et de Dumas, le dédommageait pleinement de quelques déconvenues. Ceux-là savaient bien que nul n’était plus sérieux dans les choses sérieuses ; ils appréciaient à leur valeur les qualités de cet esprit solide, les vertus de cette âme charitable à tous, indulgente aux ingrats ou aux malveillants.
Que ce soit le professeur, l’ami ou le père de famille que l’on veuille peindre en lui, le mot dévouement reviendra toujours. Partout où il a passé son souvenir est resté inoubliable.
Au mois d’août dernier, la famille où il avait été précepteur en 1839 l’attendait avec joie. Il arriva et partit bientôt avec le fils de son ancien élève pour une excursion au Saut-du-Doubs. Comme si sa vie au moment de finir eût aspiré à retourner vers son point de départ, il ne pensait qu’à parcourir le pays de son enfance et de sa jeunesse.
Le 20 août, à quelques pas de la frontière de France, aux Brenets, il fut frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante. La mort lui épargna du moins les tristesses et les angoisses des derniers adieux. En évoquant cette physionomie que la souffrance n’eut pas le temps d’assombrir, il nous semble la revoir encore avec son bon et affectueux sourire.