‹ Œuvres de Pasteur (volume 3)Chapitre 77 sur 166 · A PROPOS DE LA RÉFORME DE L’AGRÉGATION · texte numérisé non relu

A PROPOS DE LA RÉFORME DE L’AGRÉGATION

Avant les réformes de 1852, il y avait dans l’ordre des sciences deux agrégations distinctes, l’agrégation de mathématiques et l’agrégation de physique. Cette dernière comprenait, outre la physique et la chimie, l’histoire naturelle proprement dite. Certaines épreuves avaient pour objet les parties élevées des programmes de licence. Le titre d’agrégé était le témoignage de connaissances solides et étendues. Malheureusement plusieurs dispositions du concours avaient un caractère excessif. Par exemple, un candidat réunissait-il au degré convenable toutes les qualités du professeur, son succès n’était point assuré. Car un arrêté ministériel limitait à l’avance le nombre des places d’agrégé à donner. Mais l’abus le plus grave était dans la nature relative des épreuves éliminatoires et définitives. Les premières consistaient exclusivement en compositions écrites sur des sujets difficiles empruntés aux programmes de licence ; de telle sorte que, dans un concours institué pour conférer le titre de professeur de l’enseignement secondaire, les candidats pouvaient être écartés sans avoir subi aucune épreuve relative à cet enseignement.

Voilà deux abus manifestes et considérables : 1° La limitation du nombre des places d’agrégé; 2° l’admission aux épreuves orales, déterminée exclusivement par des compositions sur des sujets propres à l’enseignement supérieur.

Non seulement ces dispositions étaient excessives, mais le mal était là tout entier, et il suffirait de réformer ces abus pour avoir le meilleur système d’agrégation dans les sciences.

La limitation du nombre des places est une mesure condamnée que personne ne défend. Toute la difficulté consiste donc à modifier les dispositions qui concernent les épreuves correspondantes aux programmes de licence. La discussion de mercredi dernier l’a montré suffisamment. Deux avis ont d’abord partagé les membres du comité. Afin de supprimer 1 abus qui résultait des compositions sur des sujets de licence, certains membres du comité veulent que ces épreuves dis-

1. Manuscrit inédit, sans date (probablement 1858). [Note de l'Édition.]

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paraissent dans l’agrégation et surtout dans l’agrégation de mathématiques. D'autres pensent qu’il suffît de changer ces épreuves de place en en réduisant le nombre, et de les reporter parmi celles qui sont dites définitives et que subissent tous les candidats qui ne sont pas réellement incapables.

La question à débattisse réduit donc à ces termes :

Est-il indispensable d’introduire, dans les épreuves de l’agrégation, des compositions ou des leçons sur les programmes de licence?

L’intérêt des élèves de l’École Normale exige impérieusement que les épreuves de l’agrégation n’aient pas seulement pour objet les matières de l’enseignement secondaire. Dans la section des sciences de cette École, il y a une distinction essentielle à faire entre les élèves de la 3e année et ceux des deux premières. En entrant à l’École nos élèves ignorent jusqu’aux notions les plus élémentaires des sciences qui forment l’objet habituel de leurs études pendant les deux premières années du cours triennal. Le calcul intégral, la plus grande partie du calcul différentiel, la mécanique rationnelle, l’astronomie, l’analyse chimique qualitative, les parties élevées de la physique, telles que l’optique dite moderne, la minéralogie..., voilà autant d’études propres à l’enseignement supérieur, entièrement ignorées des candidats à l’École. Ce sont des connaissances comprises dans les programmes des deux licences mathématique et physique, et tous les élèves de la section des sciences doivent les acquérir en deux années et les posséder de manière à pouvoir répondre aux examens de la Faculté des sciences sous peine d’exclusion.

Les épreuves de la licence, voilà donc la préoccupation unique des élèves de lre et de 2e année. Mais, je le répète, ces épreuves s’appliquent à des sciences difficiles dont les élèves n’avaient pas même les premières notions en entrant à l’École. J’insiste sur ce point de la nouveauté et de l’étendue des études dans les deux premières années, parce qu’il montre bien tout ce que le travail de nos élèves doit avoir

alors d’imparfait.

N’est-il pas évident que l’esprit ne peut suffire à tant de choses nouvelles accumulées dans deux années et que ces mêmes études pour devenir sérieuses, approfondies, détaillées, doivent trouver de nouveau leur place dans la 3e année? C’est à cette troisième année que sont réservés les travaux personnels de longue haleine, sur un sujet déterminé la lecture des mémoires originaux, la méditation sur les méthodes des inventeurs et tous les exercices sur l’art si difficile de communiquer ses idées. Livrés tout entiers à une spécialité d’études choisie pai eux, le plus souvent sans la moindre contrainte, les élèves de o anm e

apportent tous une grande ardeur dans leurs études, et, pour quelquesuns, j’oserais dire la passion du savant ou de l’érudit. Mais tout cela est à une condition, c’est que l’agrégation, sanction des études de la 3 année, offrira aux élèves un but élevé et ne sera pas seulement une révision partielle des matières exigées d’eux pour l’entrée à l’École.

Il y a une considération bien autrement sérieuse, sur laquelle j appelle toute 1 attention de MM. les membres du comité, parce qu’elle touche au point le plus délicat de la question qui leur est soumise.

On se tromperait étrangement, si l’on croyait que les élèves de 1 Ecole Normale, malgré leurs diplômes de licencié ès sciences mathématiques et de licencié ès sciences physiques, ont une pleine intelligence des matières de ces deux examens. Ce serait là une grande erreur et bien méconnaître ce que les mathématiques offrent de difficulté à la plupart des esprits même les plus distingués. N’y a-t-il pas une assertion vulgaire qui prétend que, pour bien entendre la géométrie élémentaire de nos lycées, il faut l’avoir oubliée sept fois? Cela est vrai surtout des sciences mathématiques; on ne les comprend bien que si l’on est revenu souvent sur les mêmes choses, à diverses époques, par des foi mes et des méthodes variées. Et je ne crains pas d’être démenti par les hommes les plus compétents en affirmant que la majorité des licenciés ès sciences mathématiques ne comprend pas les méthodes de calcul intégral et les théories de la mécanique rationnelle.

Il n’est pas douteux que ces assertions s’appliquent aussi bien et même avec plus de vérité aux étrangers qu’aux élèves de l’École Normale; et il résulte de là que la suppression dans l’examen qui suit la licence, c est-à-dire, dans l’agrégation, des épreuves sur les programmes de licence est une mesure fatale à la culture des mathématiques en f rance. C est inviter tous les professeurs à abandonner des études que la plupart d’entre eux n’ont pas comprises, non qu’elles offrent des difficultés particulières, mais parce qu’elles demandent à être méditées, digérées, oubliées et rapprises, et sanctionnées de nouveau.

Il y avait un mal attaché à l’ancien concours. Pourquoi lui appliquer un remède exagéré qui, en détruisant ce mal, en fait naître un nouveau, plus dangereux peut-être?

Dans le réglement qui est soumis au comité, il y a une seule épreuve de licence contre cinq affectées aux matières de l’enseignement secondaire. Et cette épreuve unique de licence n’entre pas dans les compositions de 1 admissibilité. Quel est le jury qui repousserait un candidat ayant montré de l’aptitude pour l’enseignement dans toutes ses épreuves et qui aurait été néanmoins insuffisant vis-à-vis de la

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licence? Dans l’ancienne agrégation même, qu’on ne s’y trompe pas, ce n’était pas l’ignorance qui faisait le plus de victimes, mais la faiblesse dans l’épreuve de la leçon. Ce sera toujours ainsi, parce que 1 art d’enseigner est chose bien autrement rare et précieuse que la révision intelligente d’un programme de licence.

Au premier aperçu, l’idée d’une agrégation à deux degrés dans les sciences m’avait séduit. A la réflexion, j’y ai vu le danger certain, selon moi, d’affaiblir les études mathématiques et d’en abaisser le niveau dans l’enseignement.

C’est d’ailleurs une de ces innovations radicales chez lesquelles l’expérience dévoile ordinairement des inconvénients cachés et difficiles à mettre en lumière, tant qu elles restent à 1 état spéculatif.

L’assimilation de ces deux ordres d’agrégation avec ceux de grammaire et des lettres ne me paraît pas admissible. Il y a dans les sciences mathématiques un tel enchaînement, une telle ressemblance dans la déduction des vérités que celui qui a compris les mathématiques élémentaires comprendra les mathématiques spéciales et également le calcul différentiel et intégral, tandis que, pour passer avec fruit de l’enseignement de la grammaire à celui des lettres proprement dites, il faudrait le plus souvent pouvoir changer de cœur et d’âme.

En terminant, je prie MM. les membres du comité de considérer à quel prix serait placé le droit d’enseigner les mathématiques au nom de l’État, si l’on supprimait des épreuves de licence dans l’agrégation.

Un homme se présente pour enseigner les mathématiques dans nos lycées, il y veut consacrer sa vie tout entière, il les enseigne depuis cinq années déjà, et vous le soumettriez à un humiliant examen de candidat aux Écoles Normale et Polytechnique. Vous prétendez que c’est la limite de ses forces, mais vous exigez de lui deux licences.

Alors que déjà ses goûts, ses aptitudes le portaient de preference vers les mathématiques seules ou vers les sciences physiques seules, il a subi ces deux examens difficiles, presque toujours à une annee d intervalle. Aujourd'hui le choix de sa carrière, des occupations de toute sa vie est résolu dans sa pensée. Il est livré sans partage à ses études favorites, et vous hésiteriez à joindre aux matières de l’enseignement des lycées, qui doivent lui être familières, celles d’une des licences i A mon avis, c’est une prétention excessive que les intéressés repoussent, que l’expérience ne justifie pas et qui amoindrirait l’enseignement de

l’État. 1 , i -,

Me souvenant que c’est l’École Normale qui me donne le droit

d’exprimer ici mon opinion, je regrette sincèrement que la crainte i e

mettre en péril l’intérêt général des études scientifiques m oli ige a ne

pas adopter l’idée de l’agrégation à deux degrés. Je verrais dans cette institution le moyen le plus efficace de montrer la supériorité des études de l’Ecole. Car l’Ecole placerait sa gloire à conquérir le premier rang dans le premier ordre d’agrégation.

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