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RAPPORT SUR L’ORGANISATION DE L’ENSEIGNEMENT DE L’ÉCOLE NORMALE

Monsieur l’Inspecteur général,

Paris, 14 octobre 1859.

Lorsque l’École Normale fut créée par le décret du 17 mars 1808, son enseignement ne devait être et ne fut réellement, aux termes de ce même décret, qu’une répétition de celui des établissements d’instruction supérieure réunis à Paris. Tous les documents officiels relatifs à l’application des statuts organiques de l’Université témoignent de l’étroite solidarité que le législateur avait établie entre les Facultés et l’École Normale. Avant toute chose le professeur de Faculté devait prévoir que sa parole allait instruire les élèves de l’École.

Les Facultés furent installées par le grand maître, le 17 avril 1811. M. de Fontanes commença son discours en ces termes: « Ce jour était depuis longtemps l’objet de nos vœux. Des maîtres habiles vont former enfin des maîtres nouveaux dans cette École Normale où sont renfermées tant d’espérances et sur qui se fonde entièrement le destin de l’Université. »

Tels étaient donc les liens des deux institutions dans la pensée du grand maître, fidèle interprète des vues du puissant fondateur de l’Université, que les Facultés étaient, pour ainsi dire, faites pour l’École.

Aux termes de l’article 57 du statut du 16 février 1810 sur les Facultés, non seulement des places particulières étaient réservées dans 1 auditoire pour les élèves de l’Ecole Normale, mais ces élèves devaient se tenir prêts à répondre sur toutes les questions qui leur seraient faites par le professeur (article 56 du règlement du 30 mars 1810 sur l’enseignement de l’École.)

L enseignement intérieur de 1 Ecole n’élait qu’une révision des leçons du dehors par des répétiteurs choisis ordinairement parmi les plus anciens élèves (article 114 du décret du 17 mars 1808).

Ces pi escriptions des statuts furent fidèlement exécutées depuis

L Projet de rapport, inédit. {Note de l'Édition.).

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1810 à 1822, époque de la suppression violente de l’École. Après chacune des leçons de MM. Haüy, Brongniart, Poisson, Hachette, de Blainville, Ampère, de Mirbel, Lacroix, Desfontaines, ces grandes illustrations de la science et du professorat faisaient passer tous les élèves de l’École dans leur cabinet et, là, la leçon publique continuait en entretiens,' développements, interrogations et corrections de travaux écrits (*).

Cette vie commune des Facultés et de l’Ecole Normale a peu à peu disparu. Les traditions des premières années se sont effacées progressivement, à mesure que les hommes se sont renouvelés, que les besoins de l’enseignement secondaire se sont agrandis, et que l’éclat souvent extraordinaire des cours des Facultés leur eût assuré un nombreux auditoire étranger à l’École, mais aux exigences duquel il a fallu satisfaire. C’est sous l'influence de ces causes diverses que l’on vit les conférences se multiplier peu à peu à l’École Normale et y devenir la base principale de l’instruction, tandis que d’autre part la conformité exigée entre l’enseignement des Facultés et les programmes d’examens des études supérieures s’est considérablement amoindrie ou transformée. Elle n’existe guère aujourd’hui que dans les chaires de calcul différentiel et intégral et de mécanique rationnelle. Néanmoins la partie des statuts qui régissent l’École et qui l’obligent à suivre les cours des Facultés a été respectée et sanctionnée de nouveau par le règlement d’études du 15 septembre 1852.

Il est facile de comprendre tout le préjudice que peut porter à nos études une situation où il y a un tel défaut d’équilibre etd union entre les divers éléments qui y concourent. Les élèves de l’École doivent sous peine d’exclusion réunir à la fin de la deuxième année du cours triennal les grades de licence ès sciences mathématiques et physiques. Il est indispensable par conséquent que les matières traitées dans les cours suivis par les élèves dans les deux premières années soient empruntées aux programmes de ces deux licences, que ces programmes forment le fond de l’enseignement, et que le professeur les parcoure autant que possible en entier. Or, cela ne se fait pas à la Faculté. Je ne blâme pas l’enseignement que l’on y donne. I el qu’il est, il rend des services signalés et plus désirables peut-être que si on 1 appropriait entièrement aux besoins de l’École. Mais 1 École souffre beaucoup de n’avoir pas un fond d’études régulières, classiques, invariables d une année à l’année suivante, et aussi complètes que l’exigent les épreuves de la licence et de l’agrégation. Que de lacunes considérables

1. Laisser dans la mise au net, au bas de cette page, un espace de 5 ou 6 lignes pour une note dans laquelle j’établirai l’authenticité des faits que je rapporte ci-dessus. (Note de Pasteur.)

dans 1 instruction de nos élèves il est facile de constater dans les examens de fin d’année! Combien plus apparentes ne seraient-elles pas encore si les examinateurs eux-mêmes n’étaient pas bien instruits des imperfections de l’enseignement supérieur, et n’avaient pas une sorte d’intérêt à en dissimuler les conséquences.

Je n’entrerai pas ici, Monsieur l’Inspecteur général, dans des détails plus circonstanciés. Ils vous sont connus. J’ai déjà eu l’honneur, à différentes reprises, de vive voix ou par écrit, de vous entretenir des embarras que le temps et le progrès des institutions ont amenés dans l’organisation de l’enseignement scientifique de l’École. Je n’ai voulu que rappeler à votre esprit sous une forme nouvelle le défaut d’harmonie qui existe entre le but à atteindre par nos élèves et les moyens que nous leur offrons pour les y conduire. Je sais que c’est toujours avec un sentiment de défiance qu’il faut toucher à ce qui a vécu, à ce que l’expérience et le temps ont consacré, mais puisque l’École ne s appartient pas, que sa règle l’oblige à subir l’enseignement de la Faculté sur lequel elle est sans action directe, la prudence nous conseille de rechercher jusqu’à quel point cet enseignement est conforme à la destinée de l’École. Cette conformité n’existe pas aujourd’hui. Peut-elle être réalisée? Est-il même présentement utile qu’elle le soit? Je n’oserais porter un jugement sur ces graves questions. Quoiqu’il en soit, un mal sérieux existe, dangereux pour l’avenir de nos études. Deux remèdes peuvent y être apportés : Ou bien exiger de profondes modifications dans l’enseignement de la Faculté s’il est possible et utile de le faire ; ou bien que l’École se suffise à elle-même par un enseignement intérieur dans les deux premières années, les Facultés conservant seulement par les examens et par la délivrance des grades le droit de contrôle qui leur est dévolu. D’ailleurs, il est désirable selon moi que la sépaiation, si elle était adoptée, de l’École et des établissements d’instruction supérieure ne s’étende pas à la troisième année qui tirera toujouis un excellent fruit de 1 excitation et de la comparaison des méthodes du brillant enseignement de Paris.

Vous remarquerez, Monsieur 1 Inspecteur général, que dans mon projet je ne supprime pas les examens devant la Faculté pour la délivrance des grades de licence à nos élèves. J’ai toujours la conviction que cette suppression entraînerait à sa suite de grands périls pour 1 École et pour l’Université. En effet, je pense que l’une des forces principales de l’École est de n’avoir pas de privilège et, d’autre part, que 1 une des conditions essentielles de l’élévation progressive du niveau des études est dans la présence toujours renouvelée aux examens des élèves de l’École Normale, élèves choisis, assujettis

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pendant plusieurs années à un travail et à une discipline sévères.

Des deux solutions précédentes au mal que j’ai indiqué tout à l’heure, la plus pratique et la plus enviable peut-être est celle qui rendrait l’École indépendante de la Faculté. Cette réforme exigerait une augmentation de dépenses, mais que l’on serait conduit à appliquer plutôt à l’augmentation de tous les traitements actuels qu’a la création de chaires nouvelles. Trois chaires seulement suffiraient au nouvel ordre de choses : une chaire de mathématiques, une de physique, la troisième de chimie (*) [voir p. 154]. La modicité des traitements des maîtres de conférences, déjà bien préjudiciable à d’autres égards a notre enseignement, serait incompatible avec un système qui transformerait les conférences actuelles en leçons régulières demandant toutes individuellement une préparation très soignée. Les traitements des maîtres de conférences devraient être portés à 5.000 francs, c’est-a-dire au taux de ceux de l’École Polytechnique, du Collège de France, du Muséum, des Facultés, enfin de tous les établissements d’enseignement

supérieur de Paris.

On peut évaluer à 50.000 francs (2) l’augmentation totale de la dépense qu’entraînerait cette réforme importante de l’enseignement de l’École en y comprenant l’augmentation de l’allocation pour les frais

des cours et l’accroissement du matériel.

Le budget actuel de l’École s’élève à 228.000 francs. En le supposant porté à 318.000 par l’augmentation précédente et celle de 40.000 francs afférente à une augmentation limite de 40 élèves nouveaux selon les vues que j’ai eu l’honneur de vous soumettre tout récemment [voir p. 171], on arrive au résultat remarquable que voici :

Chaque élève de l’École coûte annuellement à l’État la somme de

228.000 9 francs puisque le nombre des élèves actuellement pré-

sents est de 80. ,

Si le budget était porté à 318.000 et le nombre des eleves a 1-0 la

dépense annuelle par élève serait = 2.650, c’est-à-dire sensi¬

blement moindre qu’elle n’est aujourd’hui. Ce n’est guère que la dépense qu’un père de famille doit consacrer a l’éducation tant soit peu soignée d’un fils qu’il élève à Paris, loin de sa famille, éducation individuelle il est vrai, toujours plus dispendieuse que l’éducation en commun dans un pensionnat, mais aussi en compensation quelle utilité

du budget. (Notes de Pasteur.)

et quelle gloire pour l’État de pouvoir entretenir à Paris, complètement indépendante, dirigée par les meilleurs maîtres, une grande institution qui assure la perpétuité de l’enseignement de l’État dans les meilleures conditions de force et d’unité!'

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