L. Pasteur
OBSERVATIONS SUR L’ORGANISATION ACTUELLE DE L’ADMINISTRATION DE L’ÉCOLE NORMALE (<
Paris, le 13 juillet 1863.
Un arrêté ministériel, en date du 28 octobre 1857, a établi sur de nouvelles bases la direction de l’École Normale supérieure.
L’administration et la discipline générale ont été distraites de la direction, qui a été remise aux mains d’un inspecteur général de l’enseignement supérieur, chargé de la haute direction de l’École.
L’organisation consacrée par les dispositions de cet arrêté offre en quelques points des avantages incontestables.
D’une part, le chef de l’École étant choisi dans l’ordre des lettres et ayant au-dessous de lui un directeur des études littéraires, les sciences seraient amoindries outre mesure si elles n étaient représentées que par un directeur des études, placé sur le pied de simple égalité avec le directeur des études littéraires. En outre, dans l’ancien état de choses, où l’administration économique et financière appartenait au directeur de l’École, celui-ci ne pouvant descendre dans le détail de cette administration, l’économe était à proprement parler l’administrateur de l’École, c’est-à-dire juge et partie. Car de tous les fonctionnaires de l’administration, c’est peut-être celui dont la gestion exige le plus de surveillance et de contrôle. Aussi, sous la direction de M. Dubois et de M. Michelle, l’économe avait pris une importance gênante pour tous, situation qui dure encore en partie, M. Rouland ayant eu le tort, selon moi, de conserver pour économe la personne dont il amoindrissait notablement par son arrêté précité les attributions et les moyens d’action.
1. Note inédite, remise au Ministre, sur sa demande, par Pasteur, administrateur de l'École Normale. [Note de l’Édition.)
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
Mais, si l’organisation actuelle offre des avantages, je ne dissimulerai pas qu’elle a aussi ses dangers. En effet, la séparation des attributions du directeur et de l’administrateur est plus idéale que réelle.
Je ne vois pas, par exemple, dans quelle circonstance, petite ou grande, le directeur n’a pas le droit d’intervenir et de trouver que l’administrateur a outrepassé ses pouvoirs, et inversement pourrais-je ajouter. L’expérience, en effet, a montré qu’il y avait, aux yeux du directeur et de l’administrateur et malheureusement aux yeux clairvoyants des élèves, deux autorités mêlées, entre lesquelles ces derniers ont essayé de s’interposer. L’unité manque absolument dans la direction. (Je suis tellement décidé, en ce qui me concerne, à dégager ma responsabilité que, si les choses devaient rester ce qu’elles sont, je n’hésiterais pas à me retirer.)
Les vices (Je notre organisation, accrus par les fautes des personnes, se sont manifestés à l’occasion de faits purement disciplinaires, mais il me serait facile de montrer que bien souvent ils auraient pu se traduire dans les relations quotidiennes des fonctionnaires. Je n’en citerai qu’un exemple frappant. M. le directeur de l’École part pour Bruxelles ou pour la campagne, et il charge l’économe d’ouvrir en son absence la correspondance administrative et de l'informer des affaires qui pourraient survenir.
N’est-il pas indispensable que, quand le directeur est absent, l’administrateur prenne aussitôt la direction aux lieu et place du directeur ?
Tout est limites dans une bonne administration. Dans celle-ci, il y a pêle-mêle.
Enfin un vice réel de l’organisation actuelle, qui a été peu sensible cependant, à cause de la modération que nous avons constamment apportée dans nos relations, M. le directeur des études littéraires et moi, due sans doute à l’estime réciproque que nous avons eue toujours l’un pour l’autre, un autre vice de notre organisation a 'consisté dans le maintien d’un directeur des études littéraires placé sur le pied d’égalité avec le directeur des études scientifiques. Ce dernier étant administrateur de l’École, et h ce titre chargé de la discipline générale, se trouve dans la situation anormale d’être à la fois le supérieur et l’égal de son collègue des lettres. L’administrateur a affaire aussi bien aux élèves des lettres qu aux élèves des sciences dans tous les cas de discipline générale. Or, lorsqu’il s’agit des premiers, l’administrateur est toujours à se demander (aussi bien d’ailleurs que son collègue) à qui des deux directeurs des études reviennent l’action et la responsabilité. D’ailleurs, le chef de l’École étant un littérateur
éminent, un sous-directeur des études littéraires est entièrement suffisant.
Je le répète, il faut selon moi, par tous les moyens, amener de l’unité dans l’autorité de l’École.
Je suis d’autant plus libre dans l’observation que je viens de présenter en dernier lieu que je sais que M. Jacquinet partage cette opinion.
En résumé, et après y avoir mûrement réfléchi, je pense qu’il serait très utile d’asseoir l’administration et la direction de l’École sur les bases suivantes :
L’inspecteur général directeur est seulement chargé, comme son titre l’indique assez, de la haute direction de l’École.
Il n’intervient jamais directement avec les élèves dans les questions de discipline. Toute demande adressée par eux et qui relève de son autorité lui est soumise par l’administrateur.
L’administrateur de l’École est chargé de la discipline générale et de l’administration économique et financière. Il a directement sous ses ordres l’économe, lequel, dans aucun cas, ne doit traiter des affaires de son ressort avec le directeur.
En cas d’absence momentanée ou prolongée du directeur, l’administrateur prend le titre d’administrateur chargé par intérim de la direction de l’École.
L’administrateur a le rang d’inspecteur général de l’enseignement secondaire. Il correspond directement avec les familles et avec les chefs des autres établissements pour toutes les affaires relatives à ses attributions.
Tout rapport de l’administrateur au directeur doit être adressé au ministre, alors même que le directeur n’en approuverait pas les propositions.
Le directeur des études littéraires est remplacé par un sous-directeur des études, qui prendrait en outre le titre de surveillant général. Il aurait le rang de maître de conférences ou d’inspecteur de l’Académie de Paris. Il est placé sous les ordres du directeur de l’École pour tout ce qui concerne les études littéraires, et, pour la discipline, sous l’autorité de l’administrateur.
(Le commis de l’Économat, ayant rang de premier commis d’économat des lycées, prend le titre de secrétaire de l’administration. Le secrétaire de l’administration prendrait le titre de secrétaire de la direction, et serait plus particulièrement chargé des écritures relatives aux études.)
L’économe resterait avec ses attributions bien connues, mais un
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
changement de personne est nécessaire pour les motifs que j’ai sommairement indiqués et que je crois inutile de développer davantage. M. Hamelin devrait avoir d’ailleurs un avancement et une compensation qu’il mérite à tous égards.
Il m’a été dit que M. Japquinet désirait une inspection générale ou un rectorat, positions pour lesquelles il me paraît avoir tous les titres et toute l’aptitude désirables.
Je déclare en terminant, avec la plus parfaite sincérité, qu en présentant à S. E. ces observations sur l’administration de l’École, je n'ai été guidé par aucune arrière-pensée d’intérêt personnel, et que mon seul mobile a été la considération de ce que je crois utile a l’École.
Quant à la forme donnée à ma démarche faite directement auprès du Ministre sans avoir consulté préalablement le chef de 1 Ecole, j ai pensé que je devais être le seul juge de ma conduite dans une affaire qui intéresse ma situation dans l’Université, à ce point que la solution qui lui sera donnée aura pour effet soit d’aggraver mes charges et ma responsabilité, soit de m’éloigner de l’Ecole.