DES SCIENCES PHYSIQUES ET NATURELLES
Opinions présentées par M. Pasteur DANS LA RÉUNION DU 16 MARS 1868, AU PALAIS DES TUILERIES.
Notre système d’enseignement supérieur diffère essentiellement de celui des autres nations. Il est éprouvé dans ses bons effets. Il est en harmonie avec la puissante unité de la France. Je crois qu’il faut en conserver les bases, tout en essayant de porter remède à ses imperfections.
Il ne me paraît pas que ce soit sur l’enseignement supérieur, considéré en lui-même, qu’il faille porter la principale attention, mais bien plutôt sur les mesures qui seraient propres à féconder les hautes études et à susciter l’esprit ou le génie de l’invention.
En voyant nos Facultés des sciences plus ou moins désertes, en comparant le nombre de leurs auditeurs à celui des Universités allemandes, on est surpris des différences qui existent entre ces divers centres d’instruction ; mais la comparaison établie de cette manière est erronée. L’élite de la jeunesse française est dans les grandes Ecoles de l’État. Au nombre et à la qualité des étudiants des Universités scientifiques allemandes, il faudrait comparer l’ensemble des élèves de l’École Polytechnique, de l’École Normale, de l’École des Mines, de 1 École des Ponts et Chaussées, de l’École Centrale des Arts et Manufactures, de l’École de Saint-Cyr.... Si l’on distribuait par la pensée sur la surface de la France, dans quelques centres privilégiés, toute la jeunesse de ces Écoles, réunie à celle des Écoles de médecine, les Universités françaises ne le céderaient en rien aux Universités de l’Allemagne par le
membres de 1 Académie à exposer leurs vues au sujet de l’Enseignement supérieur; puis, à la fin de la réunion, il demanda à chacun d’eux de rédiger par écrit ses observations et de les envoyer au Ministre de l’Instruction publique.
L’article suivant est la Note que j’envoyai à cette occasion. J'ai pris pour son titre : Suppréssion du cumul dans l'enseignement des sciences physiques et naturelles , parce que c’est la principale des réformes que j’y réclame; mais ce n’est pas la seule, et toutes les autres, à mon avis, ont également un caractère d'urgence sur lequel j’aurais appelé l’attention de l’Empereur et de ses Ministres avec un surcroît d’énergie, si j’avais pu prévoir qu à deux années de distance les malheurs de la patrie seraient liés d’une manière si douloureuse à la faiblesse de notre organisation scientifique.
nombre et le choix des auditeurs. La réalisation d’un pareil projet me paraît incompatible avec l’organisation politique et administrative de la France, autant que j’en puis juger.
Si nos Facultés de province ont peu d’auditeurs, parce que leurs auditeurs naturels sont dans les Écoles de 1 État, elles contribuent néanmoins, dans une très large mesure, à élever le niveau intellectuel de la France en créant des situations pour des hommes de talent et en répandant partout la semence féconde des hautes études littéraires et scientifiques.
Ce qui doit préoccuper l’Empereur, à mon avis, ce sont les sources vives de la production scientifique, qui sont taries plus ou moins par des motifs que je vais essayer d’indiquer.
A la fin du dernier siècle et au commencement du xixe, sous l’impulsion des grands travaux des membres les plus illustres de l’Académie des sciences, il y eut comme une rénovation de toutes les connaissances scientifiques. Deux établissements, le Muséum d’Histoire naturelle et l’École Polytechnique, recueillirent ce mouvement et le fécondèrent. On vit se produire aloi’S des naturalistes, des mathématiciens, des ingénieurs savants, des physiciens et des chimistes, tous du plus grand mérite. En exceptant quelques individualités isolées, on peut dire que les savants français et les professeurs de notre haut enseignement scientifique appartenaient tous aux deux établissements que je viens de nommer, ou avaient été formés sous leur inspiration. La supériorité scientifique de la France devint d’ailleurs incontestable et incontestée.
Par des circonstances diverses, dont il est inutile de rechercher ici toutes les causes, le Muséum et l’École Polytechnique ne sont plus qu’à un degré très affaibli des pépinières de savants. Le fait est notoire. Par exemple, le Muséum n’a plus de voyageurs. Un grand problème s’agite aujourd’hui, celui de la transformation possible des espèces. Est-ce dans l’enceinte de Paris qu’on peut essayer de le résoudre? N’est-ce pas plutôt dans les forêts vierges de l’Amérique ou sur les bords des grands océans qu’il faudrait aller porter les observations ? Une chaire d’Histoire naturelle devient-elle vacante dans une de nos Facultés, il est rare que le Muséum puisse offrir des candidats. Deux des chaires les plus importantes de cet établissement sont en ce moment vacantes : est-il bien sûr que le Muséum ait à choisir, pour les remplir, parmi des candidats assez éminents?
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
Quant à l'École Polytechnique, c’est sans doute la prospérité industrielle de la France, particulièrement depuis vingt années, qui a provoqué de la part de ses meilleurs élèves la désertion des carrières du haut enseignement et des sciences théoriques, sources premières de toutes les applications possibles.
C’est vers l’École Normale supérieure que se porte aujourd’hui la vie scientifique. Il n’y a pas longtemps encore que l’École Polytechnique aurait considéré presque comme une humiliation d’être contrainte de recourir à des candidats non sortis de son sein pour recruter le personnel de ses maîtres. Aujourd’hui, au contraire, et forcément, d’anciens élèves de l’École Normale remplissent à l’École Polytechnique des emplois de professeurs, de répétiteurs et d’examinateurs d’admission.
A deux reprises, dans ces dix dernières années, en 1861 et en 1864, le premier élève de l’École Polytechnique, reçu également à l’École Normale, a opté pour ce dernier établissement.
Les enseignements du Muséum et de l’École Polytechnique n’ont pourtant rien perdu de leur éclat. Ces établissements ne forment plus de jeunes savants d'avenir , et ils les formaient tous autrefois. Voilà où se trouvent, à mon avis, la décadence et le danger.
Si je ne me trompe, c’est sur ce point capital de la production scientifique que l’Empereur doit porter particulièrement sa sollicitude.
Des améliorations diverses peuvent contribuer puissamment à rétablir la supériorité de la France. Les hommes ne manqueront pas, quand les institutions sauront les faire surgir.
Je placerais au premier rang des améliorations tout ce qui concerne les laboratoires, plus généralement tout ce qui concerne les moyens matériels dont les savants peuvent disposer. Sur ce point, notre infériorité vis-à-vis des autres nations est si palpable, que je ne m arreteiai pas à la démontrer. La plupart de nos laboratoires sont dans un état misérable. J’ai élevé naguère, à ce sujet, des plaintes douloureuses dans une petite brochure intitulée : Le Budget de la Science (f).