Voir l’article précédent. ( Note de l’Édition.)
Le cumul est une autre plaie de nos grandes institutions scientifiques. Lorsque la notoriété arrive pour un savant, comme en général c’est l’époque de sa vie où se multiplient pour sa famille les besoins matériels, à une position il en ajoute une seconde, quelquefois une troisième. Il en résulte que ses loisirs disparaissent, précisément au moment où ils devraient s’accroître. La situation est inverse à l’étranger. Lorsque les travaux d’un savant allemand viennent illustrer son nom, bientôt des Universités diverses briguent à l’envi l’honneur de le posséder. Maître des conditions de sa carrière future, dominé d’ailleurs par la noble ambition de tous les inventeurs, notre savant d’outre-Rhin se décide pour l’Université, quelle que soit l’importance de celle-ci, qui offre les ressources les mieux appropriées à la poursuite de ses travaux. Aussi nous apprenons à chaque instant qu’un savant éminent a passé de telle petite ou grande Université dans telle autre, sous la condition expresse de la construction ou de la dotation plus élevée d’un magnifique laboratoire : magnifique! non pour l’architecture (à moins qu’un certain orgueil national n’intervienne, ce qui se voit souvent et ce qui est une marque de l’estime qui s’attache en ces pays à la gloire scientifique), mais pour le nombre et la précision des instruments et pour les allocations propres à féconder les grandes entreprises. En outre, les savants étrangers ont leur demeure jointe à leurs laboratoires ou à leurs collections. Il ne faut pas que l’on puisse se représenter Cuvier éloigné de son cabinet et des richesses du Muséum, les de Jussieu habitant loin de leurs herbiers et de leurs bibliothèques, Arago quittant le matin une demeure, placée peut-être de l’autre côté de la Seine, pour se rendre au cabinet de physique de l’Observatoire.
Efforçons-nous donc de remédier à cette fâcheuse nécessité du cumul. Je crois que l’on y parviendrait dans une très large mesure par la création de directions de laboratoires rétribuées. >
En dehors de ses fonctions officielles, le savant, à la rigueur, ne doit rien à l’Etat. Pourtant il passe sa vie dans son laboratoire ou dans ses collections, au plus grand profit et au plus grand honneur de tous. Quoi de plus légitime que de rémunérer le travail de la direction d un laboratoire? Quoi de plus profitable si l’on parvient à supprimer
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par cette mesure le double enseignement auquel le savant se voit contraint pour apporter l’aisance à son foyer domestique? On doublerait ainsi les forces, en doublant les loisirs.
De 1 application de cette mesure résulterait un autre bienfait. Le nombre des titulaires d,aits le haut enseignement se trouvant accru dans une grande proportion, l’avancement serait moins précaire. Pour suivre aujourd’hui la carrière des sciences, il faut avoir de la fortune ou être dominé par une passion invincible. Les vacances d’emploi, dans telle ou telle direction déterminée du haut enseignement, ne se présentent souvent que tous les quinze ou vingt ans.
Je feiai la remarque que je ne demande point la suppression du pi ofessorat pour les savants. Outre le service rendu par l’enseignement des hommes les plus éminents dans les sciences (car il se mêle à leur exposition, soit de leurs propres travaux, soit des travaux des autres, une sè'\ e et une force que Ion ne saurait trouver ailleurs au même degré), il faut considérer que l’enseignement public est très nécessaire au sa^ ant lui-même. Les savants qui n’ont pas professé, ou qui ont eu dans leur carrière de professeur une interruption prolongée, ont éprouvé que ce n est pas impunément que I on ne professe plus pendant de longues années. Un cours public oblige à embrasser successivement, dans leurs relations entre elles ou avec les autres sciences, toutes les parties de la science dont on s’occupe. Les travaux personnels reçoivent ainsi I influence salutaire de rapprochements et d’aperçus nouveaux. Mais si un enseignement est utile à celui qui le fait, du moins pendant les années les plus viriles, deux ou trois paralysent complètement les forces.
Il y aurait lieu de porter également une grande attention sur les conditions des établissements scientifiques de la province. Si Paris formait des savants, autant qu’il est besoin pour une grande nation, il faudrait pouvoir en reverser le trop plein sur les Facultés départementales. Or, présentement, non seulement nos Facultés de province produisent très peu de travaux originaux, mais dès qu’un homme de talent s’y montre, il n’a qu’une ambition, celle de revenir à Paris. Ce serait avoir néanmoins une idée bien inexacte des goûts généralement très
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modestes des savants, ce serait également se faire une idée erronée des conditions des recherches expérimentales, que de considérer les observateurs comme ne pouvant s’accommoder de la vie de la province ou comme ayant besoin de l’excitation de Paris dans 1 intérêt meme de leurs recherches. C’est la thèse contraire que l’on pourrait raisonnablement soutenir. Dans le séjour paisible de la province, on suit avec plus de calme et souvent avec plus de fruit des idées nouvelles. Si les hommes de talent dans les sciences désertent les Facultés départementales, cela tient principalement à ce que rien n’a été préparé pour les y retenir. Les traitements y sont insuffisants. Les hommes et les établissements y sont, pour ainsi dire, étrangers aux municipalités. Sans que l’État abandonne rien de ses droits, il faudrait s’efforcer d’intéresser davantage les villes aux travaux et à la gloire de leurs établissements scientifiques. Il faudrait, par les dénominations d’Université de Paris, de Lyon, de Strasbourg, de Montpellier, de Lille, de Bordeaux et de Toulouse, formant par leur faisceau 1 Université de fi rance, introduire entre les cités et leurs établissements d’enseignement supérieur quelques-uns des liens qui rattachent les Universités allemandes aux localités qu’elles honorent. Pourquoi les municipalités ne participeraient-elles pas aux conditions matérielles de l’avancement sur place attaché à la personne, par exemple par des dotations destinées à élever les traitements des professeurs qui auraient illustré la cité ?
Telles sont, à mon avis, quelques-unes des améliorations que réclame le progrès des sciences dans notre pays.
Il en est d’autres qui, pour être plus simples et plus faciles à mettre en pratique, ne seraient pas moins salutaires.
Une institution féconde, qui a fait preuve d’une vitalité remarquable dans ces dernières années, est celle des jeunes maîtres de l’Ecole Normale supérieure qu’on désigne sous le nom de répétiteurs ou d’ agrégés-préparateurs . Elle consiste essentiellement à maintenir à Paris, durant deux et trois ans, avec défense de cumul, cinq ou six des anciens élèves de cette École, choisis parmi les meilleurs. Cette création devrait être imitée par l’École Polytechnique et par d’autres établissements (4).
1. Voici des noms, déjà chers aux amis des sciences, qui montreront tout ce qu’on peut attendre des plus modestes institutions, rendues fécondes par une volonté ferme de servir le pays. Par son institution des agrégés-préparateurs, l’École Normale a formé, pour la science
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On devrait y ajouter l’entretien, pendant un temps limité, dans les établissements scientifiques de l’étranger, d’un certain nombre de jeunes gens d’un mérite reconnu.
Enfin, l’administration universitaire devrait placer au nombre de ses plus chères prérogatives la mission de découvrir, d’encourager et d’honorer partout les nobles efforts du travail original s’exerçant en dehors des devoirs professionnels, ce dont l’Université offre tant de beaux et glorieux exemples.
Mars 1868.