‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 114 sur 155 · IMITATION D'HORACE · texte numérisé non relu

IMITATION D'HORACE

AL'DIVERE, LYCE, DU MEA VOTA

En fin mes vœux sont exaucez, Lyce ; tes beaux jours sont passez, Tu deviens laide et contrefaite.

Le temps ton visage a changé.

Et, ce qui me rend mieux vangé.

Tu fais la jeune et la doucette.

Avec des appas dégouslans Et quelques vieux mots du bon tans, Tirez d'une bouche blesmie.

Tu pense éveiller nos espris; Mais la dédaigneuse Cypris Près de toy languist endormie.

Amour, du printans compagnon, Est un enfant : c'est un mignon Qui seplaist au frais des herbages; Parmy les Heurs il tend ses rets. Et, fuyant les vieilles forests, Fait son nid aux jeunes bocages.

Maintenant ce dieu glorieux Courtise Amaranthe aux beaux yeux.

Des Grâces l'aymable compagne ; Tes carquans ne l'émeuvent point, Ny ton contrefait enbonpoint, Ny ton rouge et ton blanc d'Espagne.

Lyce, ne pers plus désormais Le temps et le fard que tu mets A couvrir ta face ridée.

Ton poil n'en sera moins grisou ;

BERGEKIES.

Pour revoir la jeune saison Il faudroit les arts de Medée.

Las! helas! que sont devenus Tant d'Amours et tant de Venus, Qui troubloient mon ame charmée ' Chauds regards, propos ravisseurs, Feints soupirs, poignantes douceurs, Tous ces feux sont moins que fumée.

Apres Jane, unique en beauté.

Le nom de Lyce estoit vanté; Mais Jane a voit l'ame naïsve, Et n'aymoit point à décevoir, Où Lyce touçjours s'est fait voir Mauvaise, inconstante et lascive.

C'est pourquoy les destins amis Peu de jours à Jane ont permis.

Et l'ont d'entre nous retirée,

Avant que sa jeune vigueur

De l'âge esprouvast la rigueur,

El mille amans l'ont soupirée.

Mais les dieux qui ne t'ayment pas,

Lyce, te font vivre icy bas

Autant qu'une vieille corneille;

Afin que l'amant, s'eflfroyant,

Voye sa faute en te voyant,

Surpris de honte et de merveille.

DIALOGUE

— Que ferez-vous, dites, madame, Perdant un si fidelle amant ?

— Ce que peut faire un corps sans ame. Sans yeux, sans pouls, sans mouvement.

— N'en aurez-vous plus souvenance Apres ce rigoureux départ?

Au cœur qui oublie en absance,

L'amour n'a jamais eu de part.

— De tant d'ennuis qui vous font gu(^rr Lequel vous donne plus de peur?

— La crainte qu'en changeant de terre, Il puisse aussi changer de cœur.

— N'usez jamais de ce langage, A sa foy vous faites grand tort.

— C'est un évident témoignage Pour monstrer que j'aime bien fort:

— Son aihonr si ferme et si sainte

Ul

Doit tenir vostre esprit contant.

—Je ne puis que je n'aye crainte De perdre ce que j'aime tant.

— Auriez-vous beaucoup de tristesse»

S'il venoit à changer de foy?

— Tout autant que j'ay de liesse, f^çachant bien qu'it n'aime que moy.

— Quel est le mal qui vous ofTence, Attendant ce département ?

— Tel que d'un qui a eu sentence Et attend la mort seulement.

— Quoy? vous pensez doncques, i^ Vïwiwe Qu'il s'en ira, mourir d'ennuy?

— Il ne se peut que je ne meure, Mon esprit s'en va quand et luy.

— Si tel accident vous arrive»

Vostre amour ne durera pas.

— La vraye amour est tousjours vive Rt ne meurt point par le trespas.

COMPLAINTE

Cherchez, mes tristes yeux, cherchez de tous costez, Vous ne trouverez point ce que vous souhaitez, Vous ne verrez plus rien qui vous soit agréable ; Et vous, riches thresors du printans désirable,

0 prez! témoins secrets de mon contentemani, Où pleine de désir j'attendoy mon amant, Accusant quelquefois sa trop longue demeure,

1 ns! portez le regret de son esloignement, Et plaignez de pitié la douleur que j'endure I

Ce fut icy qu'il me,dist sa pensée, Dont je feigny me sentir offensée, L'appelant téméraire ; • Mais ma feinte colère, Voyant ses pleurs, lut bien soudain passée. Car eussé-je voulu contre Amour me deffandre? llelas! douce rivière, où est mon cher Philandre?

Volcy bien tous les lieux où je le souloy voir, Quand au commencement Amour par son pouvoir Rangea mon ame libre en son obéissance. J'eu prés de ce buisson sa première accointance, El senty dans mon cœur la sagette d'Amour, Qui perça le rocher que j'avois â l'entour, Et le chaste rempart de ma poitrine dure.

Mais, si tost que je pense i ee malheureux jour, i

Je sens renouveler la douleur que j'endure : Je reconnoy cette basse valée, '

Où quelquefois, à l'écart reculée, | i

J'entretenoy mon ame i ^

En l'amoureuse ilame, Par un penser dont j'esloy consolée, Et disois en mon cœur, sans qu'on me peust entandre : Helas! douce rivière, où est mon cher Philandve?

Voilà le clair ruisseau si souëfvement coulant, Où, pour passer le chaud du soleil violant, Je souloy demeurer sur l'herbage estenduë. De mon fldelle amant bien souvent attendue. Las I tout est bien icy ! les bois délicieux, Les costeaux, les buissons et les prez gi'acieux : Je voy le clair ruisseau, j'enten son doux murmure. Mais les voyant, sans voir le soleil de mes yeux, |

Je sens renouveler îa douleur que j'endure. {

Aucunes fois mon ame je contente, %

Car, la trompant, je me le représente Dedans cette prairie.

0 douce tromperie.

Qui mes esprits heureusement enchante !

Mais presque aussi soudain mon mal me vient reprandre. Helas! douce rivière, où est mon cher Philandre?

Bien souvent je l'appelle en criant dans ce bois, Mais rien, sinon Echp, ne respond à ma voix. Dont je meurs de douleur, s'il advient que je panse Qu'il ne me respond point faute de souvenance. Ou que quelque autre amour son cœur a fait changor. Lors, pleine de fureur, me pensant bien vanner, Je l'appelle infldelle, inconstant et paijure, - Et dis en sanglottant : Helas! cruel berger, Regarde à tout le moins la douleur que j'endure !

Mais tout soudain ma triste fantasie

Avec raison perd cette Jalousie , Car sa foy trop louable Est constante et durable,

Ft d'autre ardeur son ame n'est saisie; Car son cœur est à moy, nnlle n'y peut pretandre. Helas! douce rivière, où est mon cher Philandre?

Quand je suis en ces lieux, je n'y fay que penser, Qu'esgarer mon esprit, songer et ravasser,

Demeurer ss^ns mouvoir comme une souche morte. Les pasteurs de ces champs, me voyant de la sorte, Chacun à qui mieux mieux vont criant après moy : Voy tes troupeaux, bergère, esperdus comme toy, Demeurant sans repaistre et fuyant la verdure. Las! tout ceta ne fait qu'augmenter mon esmoy, Et tousjours redoubler la douleur que j'endure. Voilà comment, ô ma seule pensée, Loin de tes yeux mon ame est oppressée ! Je languy solitaire, Rien ne me sçauroit plaire, Trop est en moy la tristesse amassée, Qui fait de mes deux yeux deux grands fleuves desçandre. Ilelas! douce rivière, où est mon cher Philandre ?

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