XXXII
Si tost qu'au plus tnatih ma Diane s'eveiltc (0 Dieux ! jugez mon heur I), je suis à son lever, Et voy tout le plus beau qui se puisse trouver Depuis les Indiens jusqu'où Hiœbus sommeille.
LIVftE I. fl
Ce n'est rien que le teint de l'Aurore vermeille, Ce n'est rien que de voir, aux longues nuicts d'hyvrr, Parmy le firmament mille feus arriver, Et n'est vray que le ciel cache plus de merveille.
Je la vois quelquefois, s'elle se veut mirer, Esperdûe, estonnée, et long-tans demeurer Admirant ses beautez, dont mesme elle est ravie:
Et cependant (chestif 1) immobile et poureux, Je pense au beau Narcis de soy-mesme amoureux. Craignant qu'un sort pareil mette fin à sa vie.
Celuy que l'Amour range à son commandement Change de jour en jour de façon différente ; Uelas! j'en ay bien fait mainte preuve apparente. Ayant esté par luy changé diversement.
Je me suis veu muer, pour le commencement. En cerf qui porte au flanc une flèche sanglante ; Apres je devins cygne, et, d'une voix dotante, Je présagé ma mort, me plaignant doucement.
Depuis je devins fleur languissante et panchée, Puis je fus fait fontaine, aussi soudain sechée, Espuisant par mes yeux toute l'eau que j'avois ;
Or je suis salemandrc et vy dedans la flame; Hais j'espère bien-tost me voir changer on vois, Tour dire incessamment les beautez de ma dame.
Par vos grâces, madame, et par le dur martire Qui me rend en aimant triste et désespéré, Par tous les lieux secrets où j'ay tant soupiré, Et par le plus grand bien qu'un amoureux désire;
Par ces beaux traits qu'Amour dedans vos yeux retire, Par les lys de vos mains, par vostre poil doré, Et où rien de plus grand pourroit estre juré, Je l'appelle à témoin de ce que je veux dire :
Jamais d'autres beautés mon œil ne sera pris; Doux espoir de mes maux, cher feu de mes espris. Vous serez ma recherche et première et dernière ;
Et mon cœur cessera d'idolâtrer vos yeux Lorsqu'on ne verra pi 14s au soleil de lumière, D'eaux en mer, d'herbe aux prez, et d'estoilles aux cieux.
S8 pianr:
Pour me récompenser de tant de passion Que supporte mon cœur, dévot à ton senice, Te l'offrant pour victime, en flambant sacrifice, Ft me rendant pour toy compagnon d'hion :
Non, ne paye ma foy d'aucune affection; Puis que c'est ton vouloir, il faut que j'obeîsso. Paye moy de rigueur, paye moy d*ii^ustice, Je n'en puis estre moins à ta dévotion.
Preste moy seulement ceste œillade divine Qui me combla d'amour le rxBur et la poitrine, Et qui d'un feu cuisant m'embrasa les espris,
Afin qu'en me jouant soudain je te regarde, Ft que cent mille amours dans le sein je le darde, Alors tu seras prise au jeu que tu m'as pris.
Amour, quand fus-tu né? Ce fut lors que la terre S'rinaille de couleurs et les bois de verdeur. De qui fus-tu conçeu? D'une puissante ardeur Qu'oisiveté lascive en soy-mesmes enserre.
Qui te donne pouvoir de nous faire la guerre? Les divers mouvemens d'espérance et de peur. Où te retires-tu? Dedans un jeune cœur Que de cent mille traits cruellement j'enferre.
De qui fus-tu nouri7? D'une douce beauté. Qui eut pour la servir jeunesse et vanité. De quoy te repais-tu? D'une belle lumière.
Crains-tu point le pouvoir des ans et de la morl? Non; car, si quelque-fois je meurs par leur effort, Aussi-tost je retourne en ma forme première.
XXXVIÏI
Celle à qui j'ay sacré ces fleurs de ma jeunesse, Mes vers (enfans du cœur), mon service et ma foy, Par qui seule j'espère, en qui seule je croy. Des Jardins*, c'est ma cour, ma royne et ma princesse.
< Jean des Jardins, médecin de François I". Il était venu au inonde dans les environs de Laon, et professa les humaniffis avant d'étudier la médecine. ne(u docteur en 1519, il enseigna bientôt l'art de guérir. La Pléiade lui témoignait une grande faveur, parce qu'il exhortait la jeunesse k apprendre
LITRE I. i&
Ceux qui sont altérés d*)ioiiReurs ou de richesse, Importuns feront presse à la suite du roy ; Les biens et la grandeur que je brigue pour inoy, C'est de finir ma vie en servant ma maistresso.
Tout ce qui vit au montte, aux destins se rangeant, Fst serf de la fortune ou serf de son argent^ La peur le tyrannise^ ou quelque autre manie :
C'est une loy forcée; Or quelle autre prison Pouvoit plus dignement captiver ma raison Qu'une jeune déesse en beautés infinie?
Doncques sera-t-il vray (pie l'ennuy qui me rouge, A l'envy de ma foy vive éternellement, Et que mon feu cruel s'embrase mesmement DJns la mer des pensers où mon ame se plonge?
Me payra-t'on toujours d'une vaine mensonge? 6astiray-je tousjours sans aucun fondement? Seray-je tousjours vu, pour aimer ardamment, Discourir à part moy comme un homme qui songe?
Ne sentiray-je plus au dedans de mon cœur Qu'un débat obstiné d'espérance et de peur, Qui, chacune à son tour, s'entre-donnent la chasse?
HelasI je croy que non ; car que pui»-je espérer, Si je voy ton seeours de-moy se retira*, Estans mes ennemis les maistres de la place?
Puis-jc pas à bon droit me nommer n^serable. Et maudire l'aspect sous lequel je fus né, A tant d'ennuis divers me voyant condamné, Sans que j'attende rien qui me soit favorable?
Si je suis travaillé d'un mal insupportable, Sans relâche il me presse et me suit obstine ; Et si quelque plaisir (peu souvent) m'est donné, II avorte encaissant et n'est jamais durable.
J'estimois que le sort, qui m'est si rigoureux, Las de sa cruauté, me voulust rendre heureux Par l'objet tant aimé de ma seule déesse ; - Mais ce trait de bon heur comme un songe est passé,
le grec. H passai! po.ir triompher de toutes Icg majadics tan! que l'heure fatale n'était pas sonnée. Il mourut subitement, (>n 15V9, pendant qu'il célébrait avec ses parent* et ses amis le jour anniversr.ire de sa naissance.
Apprenant à mon cœar, en ténèbres laissé, Qu'âpres un peu dejoye on sent mieux la tristesse.
S'il est vray qae le ciel ait sa course étemelle, Que l'air soit inconstant, la mer sans fermeté, Que la terre en hyrer ne ressemble à l'esté. Et que pour varier la nature soit belle ;
S'il est vray que l'esprit, d'origine immortelle, Cherchant toustjours d'apprendre, aime la nouveauté. Et si mesme le corps, pour durer en santé, Change, avec les saisons, de demeure nouvelle.
D'où vient qu'estant fiorcé, par la rigueur des cieux, A changer, non de cœur, mais de terre et de lieux. Je ne guarisse point de ma vive pointure?
D'où vient que tout me fioische et me desplaise twf! llelas! c'est que je suis seul au monde constant, Et que le changement est contre ma nature.
CHANSOIS
Helas ! tyran plein de rigueur, Modère un peu ta violence I Que te sert si folle despence?
C'est trop de dames pour un cceur.
Espargnes-en quelque estincelle Et la garde, afin d'émouvoir La iiere qui ne veut point voir En quel feu je brûle pour elle.
Exécute, Amour, ce dessein.
Et rabaisse un peu son audace :
Son cœur ne doit cstre de glace, Bien qu'elle ait de neige le sein
Or' que bien loin de vous je languys soucieux, Fuyant tout entretien, je pense à mon marlire, Et ne sçauroy rien voir, quelque part que je tire, Qui ne blesse aussi-tost mon esprit par mes yeux.
Quand je voy ces hauts monts qui voisinent les deux, Je pense à la grandeur du bien que je désire. Et pense, oyant les vents en leur caverne bruire. Que ce soient de mon cœur les soupirs furieux.
Quand je voy des roehers les sources distilantes,
11 me va souvenir de mes larmes brûlantes,
Qui ruissellent d'un cours toui^ours s'entre-suivani ;
Et le feuillage sec dont la terre est couverte Semble à mon espérance, en autre temps si verte, liais qui, sèche à présent, sert Ue jouet au vant.
Solitaire et pensif, dans un bois écarté. Bien loin du populaire et de la tourbe espesse. Je veux bastir un temple à ma fiere déesse. Pour apprendre mes vœux A sa divinité.
Là, de jour et de nuit, par moy sera chanté Le pouvoir de se^yeux, sa gloire et sa haulesse; Et, dévot, son beau nom j'invoqueray sans cesse, Quand je seray pressé de quelque adversité.
M<m œil sera la lampe ardant continuelle. Devant l'image saint d'une dame si belle; Mon corps sera l'autel, et mes soupirs les vœux.
Par mille et mille vers je chanteray l'ofUce, Puis, espanchant mes pleurs et coupant mes cheveux. J'y feray tous les jours de mon cœur sacrifice.
0 songe heureux et doux ! où ftus-tu si soudain, Laissant A ton départ mon ame désolée?
0 douce vision ! lasl où es-tu volée.
Me rendant de tristesse et d'angoisse si plain?
HelasI somme trompeur, que tu m'es inhumain ! Que n'as-tu plus long-tans ma paupière sillée? Que n'avez-vous encor, ô vous, troupe estoiltée, Empeâché le soleil de commencer son train?
0 Dieux ! permettez-moy que toujours je sommeille, Si je puis recevoir une autre nuict pareille, Sans qu'un triste réveil me débande les yeux.
Le proverbe dit vray : « Ce qui plus nous contante Est suivy pas à pas d'un regret ennuyeux, Et n'y a chose aucune en ce monde constante. »
XLY
Je me travaille assez pour ne faire apparoir La douleur qui me rend si triste et si débile; Mais, helas ! je ne puis ! Il est trop difflclle De porter un grand feu sans qu'on le face voir.
3â DIANE.
Je bâillonne mes maux, je conU*ains mon vouloir, Et tasche à le couvrir d'une façon subtile ; Mais mon vague penser, et mon œil qui distilo, Confessent haut et clair ce qui me fait douloir.
Ne m'en accusez point, belle et fiere déesse : Aux cœurs sans passion facile est la sagesse; Ceux qui feignent d'aimer sont aisément discrets.
11 en prend autrement aux mortelles attaintes : « Les fleurs de la douleur, ce sont larmes et plaintes; Les tyrans, en tuant, permettent les regrets. >
Quand j'approche de vous, et que j» pren l'audace De regarder vos yeux, roys de ma liberté, Une ardeur me saisit, je suis tout agité, Et mille feux ardans en mon cœur prennent place.
Helas ! pour mon salut que faut-il que je face, ^^inon vous éloigner contre ma volonté ? Je le fay, toutesfois je n'en suis mieux traité, Car, si j'estois en feu, je suis tout plein de glace.
Je ne sçaurois parler, je devien palle et blanc; Une tremblante peur me gelé tout le sang ; Le firoid m'étreint si fort, que plus je ne respire.
Hé donc, puis-je pas bien vous nommer mon soleil, Si je sens un hper m'éloignant de vostre œil, Puis un esté bouillant lorsque je le vois luire?
Malheureux fut le jour, le mois et la saison Que le cruel Amour ensorcela mon ame, Versant dedans mes yeux, par les yeux d'une dame. Une trop dangereuse et mortelle poison.
Helas ! je suis tousjours en obscure prison ; Helas! je sens tousjours une brûlante flame; Helas I un trait mortel sans relâche m'entanio, Serrant, brûlant, navrant, esprit, ame et raison.
Que sera-ce de moy? Le mal qui me tourmente, En me désespérant, d'heure en heure j'augmente. Et plus je vay avant, plus je suis mal-heureux.
Que maudicte soit donc ma dure destinée. L'heure, le jour, le mois, la saison et l'année Que le cruel Amour me rendit amoureux !