AUX OMBRES DE C DE L'AUBESPINE
SECRETAIRE DE!» CrMMANDEMENS*
Pensant à toy, j'ay finy cet ouvrage.
Cher I'Aubespiue, heureux ange des cieux. Et ce penser tiroit de mes deux yeux Des pleurs amers, roulans sur mon visage,
Tandis la fièvre envenimoit sa rage Au suc mortel de mon dueil ennuyeux , Pour tourmenter d'un bras plus furieux Mes sens troublez et faillis de courage.
Depuis six mois que tu partis d'icy, Hoste d'un lict, je languy sans mercy, Criant sans cesse à Dieu qu'il me deliv.*
Non, qu'il octroyé à mon corps guari^n Mais que l'esprit franc de cette prison Oyseau léger, au ciel te puisse sui^Ac.
« Malheuraix. Ces cinq pièces traduites ont rapport aux mignons d« Henri 111.
* Vovez rinfroduclion.
KEGRETS PUNEBRCS SCRLA MORT DF! DIANE
Entre les dons du del qni sont de plus haut prix, H n'est rien de si cher qu'une amour ferme et sainte; Aucun bien n'est parfait sans cette douce estrainte, Qui de chaisnes d'aymant unit les beaux esprits.
Deux corps par sa vertu d'un vouloir sont compris, Ils ont mesme désir, mesme espoir, roesme crainte, Tousjours d'un mesme trait leur poitrine est attainic, Et rien que vueille l'un de l'autre n'est repris.
Mais en tant de douceurs et d'agréables fiâmes, S'il advient que la mort rompe une de ces trames, Quels desespoirs pareils et quels gemissemens ?
Est-il nuit infernale en horreurs plus féconde? Dieux ! vous deviez du tout oster l'amour du mondo, Ou trencher d'un seul coup la vie aux vrais amans.
Cn soleil clair de flamme apparut à nos yeux, Par^qui des vrais amours la force estoit connue, Toujours clair, tousjours beau, sans éclipse et sans nnèy Qui passoit en splendeur l'autre soleil des deux.
Las! fout-il que l'envie ait place entre les dieux? Pbebus, voyant sa gloire estre moins reconnue, Esmeut la mort cruelle A son secours venue, Qui couvrit d'un bandeau ses beaux traits radieux.
Comme quand l'arondelle a perdu sa nichée, Elle crie, elle vole amèrement touchée, Ne peut laisser son nid, y fait maint et maint tour,
Ainsi le pauvre Amour gémit, soupire et pleure Sans partir du tombeau, vole et revole autour, Ayant perdu les yeux où il fist sa demeure.
0 peu durables fleurs de la beauté mortelle! Une seconde aurore, un soleil de ce tans. Une Jeune déesse, hélas! en son printans, Sent l'iiguste rigueur de la Parque cruelle.
Mais elle n'est pas morte : Amour la renouvelle En mille et mille esprit r des amans plus constans.
EP1TAPHE8. 485
Qui, des yeux fit du cœur maintes larmes sortans, S'arrachent les cheveux «t sanglottent sur elle.
Quand le bandeau fatal ses beautez nous voila, Amour, rompant son arc, d'entre nous s'envola. Laissant ceste province en discorde et en guerre.
Le ciel, comme l'on dit, la voulut retirer. Pour apprendre aux mortels, trop pronts A s'égarer, Que la beauté parfaite est ailleurs qu'en la terre ^
Ce cœur, qui t'aima tant et qui tut tant aimé De toy, chère Phyllis, sera ta sépulture; Le plus riche trésor du ciel et de nature Dans un moindre tombeau ne doit estre enfermé.
Mon œil, par ton trcspas en ruisseau transformé, Ne voit plus d'autre object que ta douce peinlurr. llelas ! poimpioy du ciel n'ay-je égale advanturo Au sculpteur qui rendit son ouvrage animé?
Si le chaud et l'humeur sont causes de la vie, J'espère encor un jour l'effet de mon envie l'ar tant d'eaux et de feu que je pousse dehors.
Mes yeux versent l'humeur, mon estomach la dame, Et puis pour ^inspirer, il ne faut que mon ame : Nous n'en eiismps jamais qu'une seule en deux corps.
Comme on void parmy l'air un esclaii* radieux Glisser subtilement et se perdre en la nuê, Ceste ame heureuse et sainte, aux mortels inconnue Coula d'un jeune cœur pour s'envoler aux cieux.
Mon penser la suivit, au défaut de mes yeux, Jusqu'aux voûtes du ciel tout clair de sa venue. Et voit qu'en tant de gloire où elle est retenue, Elle a dueil que je sois encor en ces bas lieux.
Mais tu n'y seras guère, ô déesse! à m'attendre, ^ Car je n'estois resté que pour cueillir ta cendre, Et ta mémoire sainte orner comme je doy;
Maintenant que j'ay fait ce devoir pltoyahlo,
imité d'un sonnet italien qui débuts par ees vers :
0 d' hiimana beltA caduchi fiori !
Ecco uua, k cui ne questa mai, ne quella Pu pari al inofido; è gia mona, >> con elia Tien sepolli d' amor tantî te«*ori !
4S6 BPITAPHES.
F.as de pleurer, de vivre et d'estre misérable. J'abandonne la t^rre et vole auprès de toy *.
Vante-toy maintenant, outrageuse deesae, D'avoir fait tout l'effort de ta plus grand* rigueur, Privant Amour de traits, d'allégresse mon cœur, La terre d'ornement, de gloire et de richesse.
On ne sçait plus que c'est de vertu ny d'adresse, L'honneur triste languit sans force et sans vigueur; Bref, de cent deïtez ton bras s'est fait vainqueur, Morte gist la beauté, la grâce et la jeunesse.
L'air, la terre et les eaux cet outrage ont pleuié, Le monde, en la perdant, sans lustre est demeuré, Comme un pré sans couleurs, un bois sans robe verte.
Tandis qu'il en jouit, il ne la connut pas; Moy seul je la connus, qui la pleure icy-bas, Cependant que le ciel s'enrichit de ma perte.
Avec un si beau nœu l'Amour m'avoit contraint. Quencor qu'il soit rompu j'en sens tousjours resiraiiUe; Il m'avoit embrasé d'une flamme si sainte, Que, quand elle défaut, ma chaleur ne s'estaint.
Jamais plus, ô mon cœur, tu ne seras attaint ! Je me suis desponillé d'espérance et de crainte. Contre un aveugle enfant je ne fay plus de plainte La mort, et non l'Amour, a fait pallir mon taint.
La constance et la foy , de moy tant révérée, Plus ferme que jamais au cœur m'est demeurée, Qui destourne bien loin toute autre passion.
Que la mort donc se vante, ayant frappé ma dame, Qu'elle a tranché d'un coup, dans une seule trame, La beauté de ce monde et mon affection.
* Tout le jour mes deux yeux sont de pleurs degoutans, hiis, quand la nuit paisible au repos nous appelle,
> (mile d'un sonnet italien qui débute ainsi :
Corne de dense nuhi esce talhora Liicido lampo, e via ratto sparis4M>, C.osi r aima gentil, per cui languiscc Amor, s'iisci ciel suo bel corpo fom.
ËPITAPHËS. HKTi
Ma douleur s'oivenime et devient si rebelle, Que du tout je me lasche aux regrets esclatans.
En si piteux estât je despense mon tans> Me paissant de mon cœur, qui sans fin renouvelle, Depuis que des hauts deux l'ordonnance cruelle Des saisons de ma vie arracha le prinlans.
Tel amas de tristesse en mon ame s'assemble, Que je n'y puis penser que d'horreur je ne tremble, M'estannant que mon cœur du fardeau n'est don té.
Ah ! despiteuse mort I ah I rigoureuse vie ! ETune a presque en naissant mon attente ravie, L'autre icy me retient contre ma volonté. *
Puis-je bien tant souffrir mon ame estre captive, Pouvant rompre d'un coup sa caduque prison? Fiere loy des destins, injuste et sans raison De vouloir que par force un homme en terre vive.
Quel espoir désormais faut-il plus que. je suive? J'ay veu sécher mes fleurs en leur prime saison, Le doux miel de mes jours se changer en poison, Ma nef faire naufrage estant près de la rive.
0 mort! mon seul recours, qui t'esloignes de moy ! Las ! si je suis mortel et subject à ta loy, Ne m'espargne donc plus et me mets de ton nombre.
La mort contre respond : « J'en ay fait mon devoir. Mais sur les corps mortels seulement j'ay pouvoir. Et ce qui Ait ton corps n'est plus maintenant qu'ombnv >•
COMPLAINTE
Contre le tans ma douleur se rend forte, Et quand son cours toutes choses emporte, Elle y résiste et prend ferme racine Au lieu plus vif de ma triste poitrine.
Loin tout confort 1 Au dueil qui me possède, Conseil, raifon, espérance et remède, Comme emiemis mon esprit vous rejette, (\ar son angoisse à vos lois n'est subjette.
De mes amis qu'un seul ne s'advanlure A me parler fors d'une sépulture.
De sang, de mort, d'ombres noires et faintes. D'effroy, de cris, de soupirs et de plaintes.
Toute lumière est liOTrible à ma veuë, Rien ne me plaist que l'ennuy qui me lue :
4m EPITAPUE8.
La nuict m'est jour, mon repos c'est ma ptin<>, Que j*airoe mieux plus elle est inhumaine.
0 pauvre corps ! jusqu'à quelle journée Retiendras-tu mon ame emprisonnée En tant de fers, la gardant qu'elle voile Apres son bien, dont l'espoir me console?
La seule mort a causé ma tristesse, La seule mort y pourra mettre cesse.
Ne ro'empeschant plus longuement de suivre Tet autre moy, pour qui j'aimois à vivre.
T(mte douceur de mon ame est bannie, Je me consomme en langueur infinie.
Le ciel me fasche et rien ne peut me plaire Que de mon mal la mémoire ordinaii'e.
Fier accident que sans fin j'imagine !
LasI qui Teust creu! qu'une grâce divine, Un port céleste, une beauté parfaite SI prontement par la mort fust desfaile?
Mais c'est l'erreur des œuvres de natiiro ; Long-tans le beau sur lu terre ne dutv, Ije ciel jaloux aussi-tôt l'en retire, Afin qu'en haut nos pensers il attire.
L'humaine vie à bon droit se compare Aux vaines fleurs dont le printans se pare, Au froid d'esté, au ftieillagë d'automne, Et au soleil quand l'hyver il rayonne.
Ta gloire, Amour, de tout point est tombée ; La ftere mort ta trousse a desrobée.
Rompu tes traits, dont ma playe est sortie, ' Rrisé ton arc et ta flamme amortie.
Ne vante plus ta puissance indontée ; Toute victoire à ce coup t'est ostée.
C'est maintenant qu'aveugle on te peut dire, Ayant perdu l'astre de ton empire.
0 triste avril! à grand tort on t'appelle Ihi plaisant nom d'Aphrodite la belle.
Mère d'Amour, par qui tout prend naissance, Puis qu'en mon cœur tu meurtris l'espérance.
I^s ! que me sert ta saison tant aimée. Qui le printans est des autres nommée.
Si pour serain ou ponr chaleur qu'il face, le ne sens rien que nuages et glace ?
Champs, prez et bois prennent tous couleur verie, Seul par le noir je tesmoigne ma perte. Et n'ay pour fleurs, en mon ame amasMies, Que soucy double et fascheuses pensées.
EPITAPHiiS. 489
Donc que l'in change en saisons diiTerantes, Je seray ferme et mes plaintes constantes; Et, quand le ciel sera plus clair de flarae, Tousjours le dueil obscurcira mon ame.