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PHILIPPE DBSP0UTE8. I\
breux emprunts. Quoi qu'il en soit, la pièce fol merveilleusement bien accueillie du public. On y ajusta un air, et elle vola de bouche en bouche. Son succès dura longtemps, car on la chantait encore sous la minorité de Louis XIY *.
L'évéque du Puy avait une nièce. Desporles s'éprit d'elle, cl. avec son tempérament, ne pouvait g\iére s'en dispenser. Hais je ne ci'ois pas le moins du monde qu'il l'ait chantée sous le nom de Ciêoffice * : la personne désignée par ce nom imaginaire fut la troisième de ses maîtresses; elle occupe ce rang dans toutes tes éditions de ses œuvres. L'inflammable poète, ayant à |)eine de la barbe au menton quand il dévint secrétaire du prélat, quelles auraient été les deux premières jeunes filles divinisées par lui de sonnets en sonnets? Dreux du Radier nous apprend d'ailleurs qu'il avait trente-deux ou trente. trois ans à l'époqge où il rima ces vers; enfin le livre de Clèoniee porte pour second titre :Nl>^r»i^r« amours.
Le patron de Desportes l'emmena au delà des Alpes. Sur cette terre des Césars, que le christianisme avait seulement rajeunie à moitié, le néophyte aspira, en quelque sorte, à pleins poumons les influences qui dominaient alors notre littérature, le goût des anciens» l'imitation de leurs modernes continuateurs. Ce fut à Rome même qu'il apprit la langue du pays '. n serait curieux de savoir comment il passa son temps parm i les Italiennes, mais nous n'avons pas le moindre détail concernant ce voyage. Golletet a omis Desportes dans son HUlùlrema- Huserite des PoHes feançois^ que possède la bibliothèque du Louvre : on doit regretter vivement les faits précieux et maintenant perdus pour jamais, qu'il nous eût révélés*. Au delà des Alpes, le jeune écrivain eut sans doute mainte aventure galante.
* Du Radier ajouta à ce détail que nous lui emprunlons: «Furet ière, dans son Bomùn bourgeois, cite cette ctianson comme fort connue, et Régnier, dans sa satire X, avoil dit en parlant d'une nuit obacure :
Croyes qu'il n'estoit pas : 6 nuict, j[alouse nuict ! Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature, Et faisoit un noir bran d'aussi bonne teinture Que jamais <m en vil sortir des Gobelins.
Ce qui fait voir que le premier vers de Des Portes avoit passé en proverbe, preuve indubitable du mérite d'un ouvmge et de l'accueil que le public lui a fait; je ne connois point de pièce de Malherbe & qui on ait fait cet bonneur. » Voici le passage de Puretîëre que mentionne du Radier : « A son geste et à son regard parut asseï son mécontentement; sans doute que dans son Ame elle dit phisieurs fois : 0 nu t, jalouse nuit 1 »
^ C'est Tallonaot qui avance ce Tait improbable.
=> Niceron, Mémoires pour servir à Vhistotre des hommes illn^eSy t. XXV.
* J'ai vérifié moi-mànM» sw le manuscrit l'absence de cette notice.
Les Français étaient alors très-bien accueillis de la population féminine. « Là se trouvaient en contact, d'une part, la galanterie française, vive, légère, enjouée; de l'autre, la sensualité méridionale, qui, eombfnée avec une certaine contrainte extérieure. et un commerce moins libre entre les sexes, fai( de l'amour tantôt une passion furieuse, tantôt untt science et un calcul.De là, chez nous, des conséquences qui se développèrent avec le temps : pour les femmes, des leçons de coquetterie, des modes provoquantes et voluptueuses que les maîtresses de François 1", la duchesse de Châteaubriant et la belle Ferronniére, introduisirent à la cour de France; pour les hommes, les enseignements et les fruits d'un libertinage auquel le souvenir et le nom de l'ilalie reste*' ront toujours attachés^. » Ces mœurs convenaient parfaitement aux goûts et au caractère de Despof tes. Non-seulement U nature lui avait donné des penchants amoureux, mais il éprouvait des passions violentes : c'étaient même les seules qui eussent du charme pour lui. Ses ceuvres nous renseignent complétemen.t à cet égard: les tièdes affections, dit-il, ne pou vai«it lui plaire. U lui faut des cris, des serments, des transports, des fureurs : la volupté doit (bndre sur lui comme un orage.
Qu'on ne me prenne pas pour aiiner tièdement, Pour garder ma raison, pour avoir i'ame saine; Si comme une bacchanle Amour ne me pourmène^ ~ Je refuse le titre et l'honneur d'un amanl. Je. veux tontes les nniets soupirer en dormant, Je veux ne trouver rien si plaisaaA que ma peine. N'avoir goutte de sang qui d'amour ne soit pleine; Et, sans savoir pourquoy, me plaindre incessamment. Mon cœur me déplairoil, s'il n'étoit tout de flamme, L'air el le mal d'amour autrement n'ont point d'ame : ^mour est un enfant sans prodence el «ans yeux. Trop d'avis et d'égard sied mai à sa jeunesse. Aux conseillers d'Etal je laisse la sagesse. Pour m'en servir comme eux, lorsque je serai Vieux.
Ayant obtenu, dans fion âge liiAr, les bonnes grâces d'une jetme dame moins fougueuse que lui, quelque blonde sans doute, aux regards timides, à l'esprit inquiet, il se fâcha de sa réserve et de ses appréhensions. U l'assura qu'elle n*avait rien à craindre de son mari :
Quand même il vous verroit en mes bras toute nue. Il ne croiroit jamais la chose estre advenue.
« Ralhery, Influence de l'ilalie sur les Lettres françaises, p. 81 et 8r>. L'auteur cite de curieux (ômoign.tges cnnlemporains relativ«'ment h la lioenoo de nos «mldati; on llalii».
PIfllJPPE DRSronTES. XI
Dùt-cUe courir des pt^rils d*aiUears, il Oral montrer m amoiir autant de vaillance que les soldats pendant la guerre. Aussi, di-s les preofiiers mots, le poète bnisque-t-il la prudente et rnltnt* p^'heresse, de manière à la déconcerter :
Que serviroil nier chose $i reconnue?
Je l'avoue, il est vrai, mon amour diminue,
Non pour ofcyet nouTeaa qui me donne b loi,
Mais c'est que vos façons sont trop froides pour mo .
Vous avez trop d'égard, de conseil, de sagesse ;
Mon humeur n'est pas propre à si liJde mnitresse :
le stits impatient, aveugle et furieux.
Poursuivant du même ton, il lui dit comment il voftdmit qu'elle fût pour lui.plaii'e :
I>'une Héche trop mousse Amour vous a blessée. Il faut à mes fureurs quelque amante insensée. Qui, mourant chaque jbur, me livre cent trépas, . Qui m'Aie la raison, le somme et le repas. Qui craigne de »e perdre et qui me fasse craladiv. Qui toujours se complaigne uu qui m'éroutc pbindii'. Qui se jette aux dangers et qui m'y jette aussi. Qui transisse en l'absence et que j'en sois ainsi, Qui m'oecnpe du tout, que tout je la retienne,. E( qu'un méine penser notre esfNÎt entretienne. YoiÛi les passe-temps que je cherche en aimant; J'aime mieux n'aimer point que d'aimer tièdement.
Une ardeur si vive ne permettait pas au galant poète d'agir avec circonspection. Il nous apprend lui-même qu'il avait les mœurs et Taudace des coureurs d'aventures, qu*il battait le pavé tontes les nuits, sans craindre les rivaux, les jaloux, IrfidfHroiisseiirs de passants, les averses, le froid et le brouillard.
Quand je suis to;it de flamme et que, cliargé d'ennuis, Par la ville à grands pas j*erre toutes les nuits. Toujours une déesse à mon secours se montre. I.es batteurs de pavé, qu'aux détours je rencontre. Ne m'Oient point ma cape, et leur fer rigoureux Ne se trempe jamais dans mon sang amoureux, r.e froid des nuits d'hiver ne me pot le nuisance, Ni le serein, ni Peau qui tombe en abondance. Je ne me sens de rien, 1out aide à ma santé. Pourvu qu'i la parfln, ayant bien écouté. Lasse de mes travaux, celle qui m'est si belle, Entr'ouvrant la fenêtre, à basse voix m'appelle.
Vn soupirant de ce caractère, que semblaient avoir rmhrasi' les feux du soleil italien, devait réussir au delà des Alpes. Les chroniqueurs littéraires ne nous apprennent pas comment
Desportes fut introduit à la cour; mais ses œuvres contiennent à cet égard les indications les plus précieuses.
11 se lia de très-bonne heure et de la manière la plus intime avec un homme encore plus jeune, qui occupait une position brillante. Claude de Laubespine, fils du célèbre Claude de Laubespi ne, secrétaire d'État sous François I*', Henri II, François II et Charlei IX', était lui<^même secrétaire des commandements de ce dernier prince. Il semble avoir réuni les grâces du corps aux mérites de l'intelligence. La nature, suivant Desportes, l'avait fait grand, beau, agile, aimable; il n'avait ni ambition ni dissimulation, mais, d'un cœur pur et d'une âme droite, ne songeait qu*.à wenôre service. Les jeunes gen» s'éprirent l'un pour l'autre d'une amitié qui les honore tous les deux. Le poète fut sans doute présenté â la cour, mis en relation par Laubespine avec Charles IX et les plus grands personnages, notamment avec le duc d'Anjou et le marquis de Villeroy, principal ministre, qui n'avait lui-même que vingt-sept ans. Tous trois hit témoignèrent une égale faveur. Le ministre le logea même dans sa maison et le prit pour secrétaire parti.culier *. C'était un coup de fortune. Aussi dans le prélude du poème de Rodomont, que Desportes dédia bientôt à son protecteur, le nomme-t-il son support, c'est-à-dire son appui. Laubespine avait pu l'introduire facilement chez le ministre, qui avait épousé sa sœur et devait en outre sa haute fortune à son père, comme Villeroy lui-même nous l'apprend dans ses Mémoires'. Le poète se trouva, pour
* Ce ministre, originaire de Bourgogne, mourut jeune encore, le 11 novembre 1567. U passait pour un des plus habiles négociateurs de l'Europe, et fut employé par U cour de France dans toutes les opérations diplomatiques de son temps. II signa, par exemple, le traité de Câlenu-Cambrésis, la paix de Hardelot et assista aux conférences de La Marck. 11 était bardn de ChAteauneur. La veille de sa mort, il donna d'utiles avis à Catherine de Médicis, qui était venue le consuller.
* Son admission comme secrétaire chez le marquis de Villeroy est constatée par un document authentique : le privilège de la première édition de ses œuvres; on y Ut en eflèt :
« Par lettres patentes du roy, données à Paris, le vingt-huictième jour de juillet 1S7S,. signées par le roy, le roy de Pologne, son frère, et lieutenant général présent, de Keufville (c'est le marquis de Tilleroy); et scellées du 'grand sceau en cire jaune sur simple queue : Il est permis k maistre Philippe Des Portes, secrétaire de la chambre dudM seigneur, de faire imprimer, » eic>
3 a J'eus cet honneur, quoy qu'indignement, ma's favorisé de la protection di' la feue royne mère, que Dieu absolve, et des services Irès-recommandables que feu M. de Laubespine, mon beau-père, avoit rendus à Sa Majesté, d'estre pourvu à l'aage de vifigt^qualre ans, par le feu roy Chartes, mon premier maistre, de l'office de secrétaire d*Estat qu'exerçoit ledict feu
FIILIPPB &B8F0MTBS. XIII
ainsi dire, en famille, et, depuis ce moment, la gtoeet linquiétttde n*08érent plus firanehir sa porte.
Mais le sort ne devait pas respecter une si noble affection. Pendant Tannée 1570, Claude de Laubespine tomba malade et mourut. Accablé de chagrin, Desporles fût bien prés de le suivre sous tore. Ses lamentations ne nous révèlent point la nature spéciale du trouble organique dont il souffrait : il noua en décrit seulement les 8yroplémes,qui étaient afikeux. Le poète garda six mois le lit. Les douleurs physiques et le regret d'avoir perdu son cher Claude s'unissaient pour le torturer.
Depuis six mois que tu partis d'ici, Hdte d'un lit, je languis sans naerci.
Criant sans cesse i Dieu qu'il me délivre ;
Non qu'il, octroyé à mon corps guerison Mais que fespril, franc de celte prison, Oiseau léger, au ciel puisse te suivre.
La souffrance, comme il le dit, tourna son Ame vers Dieu e lui inspira plusieurs prières, plaintes et paraphrases, qui composent le début de ses Œuvres ekresliennet. On y entend gémir un vrai désespoir. La mort de son ami lui causait un si profond chagrin qu'il supplie Dieu de lui en pardonner l'excès. « Toimême, lui dit-il, 6 souverain, ô notre unique modèle 1 tu n'as pu te défendre de ces angoisses : quand lu vis Lazare couché dans le drap funèbre, tu ne pus retenir tes larmes, et un simple mor^ tel fut pleuré de celui que chantent les séraphins, devant lequel tremblent les cieux. »
Pour comble d'infortune, Desportes, au commencement do. Tannée, s'était épris d'une grande dame; le haut rang de la belle personne condamnait le poète à uue extrême réserve, à des ménagements infinis. Elle semblait néanmoins agréer ses hommages inquiets, lorsqu'il tomba malade : un adorateur au lit de mort peut exciter la compassion, mais n'intéresse guère le cœur d'une jeune femme. Quand Desportes sentit les forces lui revenir, il était trop tard : un autre avait pris sa place. 11 rima donc un sonnet pour maudire cette malencontreuse année, où il avait fait des pertes si cruelles, et failli terminer son voyage dès la première étape '.
sieur de Laubespine, par la résignation qu'il m'en fit à sa survivance, le vingt-cinquième jour du mois d'octobre 1847. Mes lettres furent scellées par feu M. de FRospital, et le jour mesme, mon dici seigneur de Laubespine t<Hnba malade, dans le chàleau du Louvre, où il étoit logé, de laquelle maladie il trespassa l'oniiesme novembre. » < Voyez le sonnet, page 48S.
XIV PHIlilPPE JiBSPOftTEg,
. Mais ceUe dure épreuve une for» terminée, la bonne chance, qui le seconda pendant toute sâ vie, reparut plua brillante m^e jamais, camme le soleil après la tempête. Le secrétaire intime reprit ses fonctions auprès du ministre, fonctions qui lui assuraient une grande inOuence. Peut-âtre même refusa-t-il dès lors la place de l'Aubespine» refus constaté par son épitapbe. Sa- vie ne nous offrira plus qu'un enchainement de prospérités.
ileux qui ont parlé de lui s'accordent à dire qu'il n'usa de sa Ihveur que pour rendre service. C'était un homme affable, doux, patient, généreux. L'accueil firanc ut ouvert, qu'il unissait à beaucoup de flnesse, charmait tout le monde. Une fois devenu son ami, on pouvait compter sur son attachement ^ La nature lui avait d'ailleurs donné une abondance de parole, une facilité de discours très-utile dans la société. Il y avait joint des connaissances étendues, qui achevaient de le faire écouter avec plaisir et avec déférence : il savait non-seulement le latin et le grec, mais l'hébreu ; il avait étudié la philosophie et même la théologie. Quoiqu'il ait obtenu fort jeune des présents considérables, des fonctions lucratives, il ne parait avoir été ni ambitieux ni cupide. Jacques de Montèrent et son propre frère lui rendent à cet égard le témoignage le plus flatteur*. Une chance heureuse lie seconda tonte sa vie : quelque part qu'il dirigeât sa proue, le vent soufflait aussitôt dans sa voile.
■Disons d'ailleurs qu'il ne contrariait pas la fortune, qu'il se prêtait avec adresse aux bonnes intentions du destin. Esprit souple, rapide, observateur, calme et judicieux, il ne heurtait personne, il plaisait universellement. Sa haute prospérité, nous disent les biographes, n*excita jamais l'envie '. Reconnaissons, au surplus, que cette prospérité même devait entretenir sa bonne humeur, stimuler son obligeance : elle lui avait coûté si peu d'efforts, qu'elle appelait naturellement le sourire sur ses lèvres. Son existence était comme un paysage éclairé par le soleil; d'où lui seraient venues les idées mornes, les dispositions farouches? Quel Vent du ciel lui eût apporté le froid, les nuages, les tristes murmures de l'hiver?
Enfin une tendance peu héroïque l'aidait à faire son chemin, à glisser entre les écueils. U n'avait pas, il faut le reconnaître, ce sentiment du bien, cet amour de la justice, cette exaltation
« « Qui semel admissos non fallere novit amioos, » dit Jean fiaurat. Voyez aussi le distique de Pasquier, à la fin du volume. ^
* Voyex le Tombetm de Detpmiei, par Jacques de NonlerenI, et son épitapbe, par son frère.
^ nom lâron, BiMi(ftk^qHf ehortraint'
PlIil.IPPR DESPORTK.S. XV
morale, qui animent l«s ^ands caracléres, insfiirenl les nokl4>s actions, élèvent ie poêle dans la sphère du sublime, mais, d*iiM autre part, renfiprment lliorome m lui-même, l'empèeheiit de se livrer, tui communiquent une certaine roideur, établissent au fond de sa conscience un tribunal rigoureux, d*oû il juge l'espèce humaine, ses erreurs, ses crimes et ses folies. Une pareille délicatesse, une pareille fermeté, poussent à Tlndignalion, à la colère : on ne peut voir sans frémir tous les principes dti droit méconnue, foulés aux pieds. Dés lors comment l'éussir dans un monde, où tant d'extravagances, d'iniquités, de hideux spectacles révoltent tous les jours les âmes magnanimes?
Supposons, au contraire, un individu, qui, sans être lâche et ignoble, s'abstient d'apprécier la conduite d'autrui. Le mal ne l'irrite, ne le blesse pas; il semble même ne point le voir, ou l'observe d'un œil aussi indiiïérent que s'il regardait tomber In neige, le soleil disparaître à l'horlion, les nuages voguer dans un ciel mélancolique. Les hommes de cette nature n'ont qu'une seule préoccupation : rechercher le bien-être pour eux et pour leurs amis. La douleur, c'est à leurs yeux l'esprit de ténèbres la joie et ta prospérité absorbent tous leurs vœux. Sans dissimulation, sans artifices, sans éveiller de haines par conséquent, ils vont droit au but qu'ils cherchent, avec la régularité de l'instinct. r<anfldents men'eitleux, dont les traits, dont les regards, dont le^ attilpdes, ne trahissent jamais le moindre blâme, ils bercent, ils calment, ils endorment de leur voix paisible et ddhce les consciences malades. Aussi les débauchés, les oppresseurs, les coupables de tout genre, les aiment-ils, comme Safil aimait la harpe de David. Ils se trouvent à l'aîse avec eux, il leiu^ semble qu'un baume réfrigérant humecte leure plaies et assoupit leurs douleurs. DespiHrtes, le favori de trois rois, de plusieurs ministres, dut son élévation à ce caractère insouciant et indulgent. 11 apaisait les remords, ilégayait les moments lucides : nos guerres intestines, les fureurs, les dilapidations de la cour, la Saint- Barthélémy elle-même, n'empêchèrent point de briller son flegmatique et riant esprit : au-dessus de la tempête, on voyait toujours reluire ce phare immobile. N'' est-ce pas ainsi, pour employer une autre comparaison, que le pétrel au' blanc plumage se joue parmi les vents déchaînés, domine sans effort le tumulte des vagues?
XVI PHILIPPE DRSPORTRS.
If
Bans le courant de l'année 1572, Desportes fit hommage à Charles IX de son Roland furieux ^ipoêma imité de l'Arîosle, qu'il jugea en harmonie avec lé caractère violent, (VénéHque du prince. II composa ensuite la Mort 4e Rodomont^ moitié traduite, moitié originale. Dédié au marquis de VilIcFoy, sous le ministère duquel fut assassiné Coligny, cet ouvrage semble contenir des allusions malveillantes à la fin tragique de l'amiral :
Le contempteur des dieux, Qui fit trembler, vivant, Tair, la terre et les cieux, Qui fit rougir de saog les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance.
Angélique el Méilor, rimé en troisième lien, parut à notre auteur devoir charmer la voluptueuse mollesse du duc d'Anjou, qui fut depuis llcnrî III *. Desportes suivait la mode et commençait par imiter ritalie.
Ses Irois poèmes furent imprimés en 157â, peu de temps après la Saint-Barthélémy, selon toute apparence. Charles IX lut avec euLhousiasme la Mort de Rodomont; quoique l'auteur ne lui en eût pas fait hommage, il se diargea de le récompenser et lui donna huit cents couronnes d'or, plus d'une couronne par vers, car le poème n'en contient que sept cent vingtdeux. Nous avons à cet égard un témoignage contemporain qui ne permet pas le doute*. Mais l'admiration ne fut peut-être pas la seule cause de cette libéralité. Desportes avait servi le roi dans ses amours, et les complaisances qui flattent les.passions vives rendent les hommes généreux. Dès les premiers temps de son admission au Louvre, Charles IX lui avait de-
* Do Radier avait déjà signalé j'adresse avec laquelle les sujets du premier et du dernier ouvrage sont adsiptés aux caraclàres des deux princ«H-
• Celui de Claude Gamier, qui avait connu personnellement Tauteur; il dit en elTet dans sa Mum infortunée (16S4) :
El toutesfois Desportes, De Charles de Valois, étant bien jeune encor, Eut pour son Rodomont huit cents couronnes d'or; Je le tiens de lui-même, etc.
Voyez Colletel, Oitcmrs sur le sonnet, page 117.
PHILIPPE DB8P0RTE8. XTI1
mandé des stances pour se réconcilier avec la belle Marie Touchet, la seule maîtresse qu'il ait eue. Le poète lui donna le nom fictif de CâlUrée. Il semble, 4*aprés ce morceau, que le jeune prince avait voulu se détacher d'elle; mais, ses efforts ayant échoué, il brûlait d'obtenir sa grâce. Desportes lui pr^tp néanmoins des accents nobles et fiers.
J'avoue avoir failli : la faute est excusable, Qu'un roi tel que je suis, courageux, redoutable, Qui sait bien commander à un peuple indoroté. Qui ne sait ce que c'est de service et de crainte. N'ait pu du premier coup fléchir sous la contrainte. Et se soit essayé de vivre en liberté. Moi que les cieux a(nis en jeunesse ont fait être De tant de nations le monarque et le maftrc, Se faut-il ét<mner si, m'élant vu domter Et ma libre vertu prisonnière être ndse, Je me soit eiTorcé de la mettre en franchite? Toujours le changement est fâcheux â porter.
Je confesse avmr fait, d'im rebeUe courage, . Tout ce que peut un prince ennemi du servage : Le repos ocieux en travail j'ai roué, J'ai comblé mon esprit de soucis et d'afbires. Et forcé pour un temps mes regards volontaires, Les privant â regret des yeux qui m'ont tué.
J'ai mille jours entiers, au chaud, â la gelée. Erré, la trompe au col, par mont et par vallée, Ardent, impatient, crié, couru, etc.
Atteint dans sa fuite, vaincu dans sa rébellion, Charles IX, un peu embarrassé, demande merci. L'aimable créature lui pardonnera-t-elle?
La royauté me nuit et me rend misérable; Jamais â la grandeur Amour n'est favorable. Si je n'étois point roy, je serois plus content ; Je la verroi» sans cesse, et.par ma contenance. Mes pleurs et mes soupirs, elle auroit counoiasance Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant*
Sa vaine résistance prouve, au surplus, la force de son amour; le poids d'un monde n'a pu le ctintrebalancer. 11 pleure, il gérait, accablé de chagrin : sera-t-clle pour lui un ange dé colère €»« un ange de miséricorde?
0 ma seule déesse I ô belle Gallirée! Comme dans votre temple en mon cœur adorée, Hélas! j'ay trop souffert, éloigné de vos yeux! Voyez ma repenlance et m'dtez hors de peine. Faillir aucunes fois est une chose humaine, •" Pardonner et sauver, c'est l'oRtce des dieux.
XVtlI PHILIPPE OESPQBTES^
li'intcrvenlion du poète ne Tul pas inulitc : la liellc nflrusée rendit au monarque ses amoureux privilèges, et il en n^suUa un fils, auquel l esporles aurait bien dû servir de parrain. Cet enfaut de l'amour, Charles de Valois, fut d'abord comte d'Auvergne, puis duc d'Angouléme. Varie Touchet, charmante et gracieuse personne d'ailleurs, était née à Orléans, d'une assez bonne famille, en 1649; son père exerçait les fonctions de lieutenant du bailliage et siège présidial. Elle survécut soixante-quatre ans au prince qui avait désarmé sa colère, grâce à Desportes, et, quand elle eut essuyé ses larmes, quand son chagrin fut un peu calmé, elle lui donna tout naturellement des sucoesFeurs. Elle eut donc bientôt une fllle, Henriette de Balzac d'Entragues, qui suivit l'exemple de sa mère ; Henri IV la prit pour maîtresse et lui témoigna un vif attachement; nommée par- lui marquise de Vemeuil, elle exerça une puissante influence. Le ciel lui accorda une héritière de ses vertus : mademoiselle d'Entragues devint célèbre par son intimité avec Bassompierre. En contribuant é installer Harie Touchet sur les gradins du trâne, Philippe avait bien mérité de plusieurs générations et préparé d'illustres amours. Qu'on essaye de nier ensuite l'influence de la poésie !
L'auteur courtisan rima bientôt une œu\Te plus singulière : on Y voit exposée dans tous ses détails la première a^-enture galante du jeune duc d'Anjou, qui devint Henri 111. 11 avait débuté comme on débute ordinairement, par être timide et embarrass«t avec les femmes. Son haut rang, son ^ge, sa gloire militaire (il avait gagné à vingt ans les batailles de Jamac et de Noncontour), sa bonne mine enfln, lui attiraient de nombreuses provocations; il s'y montra d'abord indifférent, lui qui devait plus tard succomber aux moindres agaceries. Un jour cependant il fut troublé par le regard d'une femme : Marie de Clèvès, princesse de Condé, avait enfin ému ce cœur insensible. Le roi futur, de son côté, fit sur elle une vive impression. Mais un obstacle grave les empêchait de se voir librement. Le mari de la princesse était jaloux» la surveillait sans relâche. l.e poète nous la représente donc dans le lit conjugal, méditant sur les périls de sa passion, pleurant même du chagrin de ne pouvoir la satisfaire. Elle en causait pendant le jour avec Marguerite de Valois, sœur de son amant, et lui témoignait une hésitation sincère ou feinte é goûter au fruit défendu. Marguerite.
Plus savante aux effets de l'amourease flaiiune, ni conseillait de bannir les scrupules et de ne pas^M^penlre
PHILIPPE DBSPOKTBS, lU
une si belle occasion. (TéUit agir en boiwe sœur que de travailler ainsi pour son Arére. Elle déterimmi la princesse, (fiii donna rendei-vons an dnedansnne salle retirée du vleiu fëlté*, une sorte de boudoir tombé en disgrâce, mais orné de peintures voluptueuses représentant le paradis des aatmU» fàrtunét; la voûle figurait un ciel* que parsemaient des nuées d'argent. La belle dame et le jeune prince devaient s'y rencontrer à midi, heure du repas principal, qui occuperait alors tout le monde. Camille, la suivante de la princesse, brûlait justement de se trouver en compagnie d'un beau garçon qu'elle adorait; il fut donc invité à la partie de plaisir. La princesse de Condé, voulant reconnaître les bons soins de Marguerite, fit avertir secfètement le dnc de Guise, qu'elle aimait et qui ne pouvait cacher sa tendresse pour elle; le fi-ére du roi et lui vivaient A cette époque dans la plus grande intimité.
Le jour venu, la princesse de Condé va voir Marguerite et lui propose de foire un tour de promenade. La jeune conseillère accepte; Marie de Clèves la dirige vers le vieux palais, puis la mène droit au boudoir où attendaient les trois amants. Alors eut' lieu une scène qui faillit tout gftter. En voyant le duc de Guise, la princesse royale manifesta une vive colère; elle éclata en reproches contre son amie et ce qu'elle appelait sa trahison. Le dnc d'Anjou essaya de lui inspirer des sentiments plus tendres; Te duc de Guise plaida sa propre cause av«; tristesse rt avec passion, employa toute l'éloquence du regard et de lii parole. La princesse de Condé chercha aussi à obtenir de Marguolite qu'elle se montrât moins sévère. Elle la priait A mains jointes, nous dit le poète; elle la nommait ton désir, sa lumière, ki v:e; elle lui embrassait te^ genoux, tant elle souhaitait voir le programme entièrement exécuté ! Elle lui rappelait d'ailleurs ses voluptueux conseils :
Où sont tous ces propos si- pleins de Téhémence Que vous ine souliet dire afin de m'enflniniiier, Avant que deux beaux yeux moussent força d'aimer? Quel elnmie ou quel démon à préisent vous tr-ivaillc Qu'an besoin làcbsoient te courage vous faiHe?
C'était mal de troubler une fête si bien organisée. Ressemblerait-elle aux soldats fanfarons» qui, apvés mainte bravade, se sauvent dès que l'oinemi approche?
Marguerite demeurant inflexible, les deux couples qiii s>ntendent prennent le parti de ne plus songer à Mie. le dur de Gnise continne vainement de la solliciter.
XX PHILIPPE DB8PORTE8
Jtandmt qu'il parle k elle^ ardent de miHe fbmmes,
Les amaas désireux et les deux jeunes daines
Entrent jiu paradis tant de fois souhaité,
Agréable s^our de leur félicité-
0 jeune enfant, Amour, le seul dieu des lieceeal
Toi seul pourrois compter leurs mignardes caresses,
Leurs soupirs, leurs regards, leurs doux raTissemens,
Et ces petits refus suivis d'emhi;assemens,
Ces propos enflammé», ces agréables plaintes,
Ces désirables morts et ces colères feintes:
Tu les peux bien compter, car lu y fus toujours.
Leur bonheur dura jusqu'au soir, jusqu'à là nuit close, .et le peête déplore que Tombre soit venue trop tôt les séparer.
Voilà un de ces épisodes que l'histoire politique ne raconte point et qui ne laissent pas d'avoir leur importance pour quiconque veut étudier les mœurs d'une époque. La scène caracté-. rise énergiquement la cour des Valois. Quelle eflrontariel que libertinage précoce { Un futur roi de France ne pas même res- .pecter sa sœur, lui conseiller la débauche, et se livrer devant elle à tous les emportements, à tous les caprices de la passion! Où trouver un pareil exemple de dévergondage, si ce n'est sous Louis XY? Et Desportes qui nous raconte ces égarements comme la chose la plus naturelle du monde! L'iiistorien vaut les acteurs *.
Brantôme Taconte indubitablement la même aventure dans ses Ùamt^s galantes *. « Ce fut une fille en uotre cour, dit-il, qui inventa et. fit jouer cette belle comédie, intitulée le ParatLs (Famouff dans la salle Bourbon, à kui» clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui servoient de joueurs et de spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent bien; elle ftit jouée par six personnages de irws hommes et de trois femmes; l'un étoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi; toutefois il l'aymoitfort : l'aultre estoit un seigneur,
> Dans le récit, les personnages portent des noms fictifs : le duc d'Anjou s'appelle Eurylas; b princesse de Condé^ Olympe; Marguerite de Valois, Pleur-de-Lys; le duc de Guise, Kirée; la suivante, CamiUe; et son ami de cœur, Floridant. On a voulu vrar dans Nirée Desportes lui-même : la manière dont il en parle rend cette hypothèse inadmissible.
Mais ce ne fut pas tout : Olympe qui savoit Qu'au sang de rleur-de-Lys Amour ses traits bvoit, Ayant en mille endroits sa poitrine enferrée Par les divins attraits du gracieux Nir^.,...
Un homme ne dit pas de lui-même qu'il a des attraits divins. Le. duc de Guise s'appelait Henri, mol qu'on retrouve dans Nirée,avec une h demoins et un é de plus, introduit pour l'oreille- * (^latrième discours.
PHILIPPE DB8P0IITBS. tXI
et celui-là joaoit avec la grande dame, qui estoit de riohe matière; le troisiesme estoit gentilliomme, qui s'appariott avec la flHe, car, gailante qu'elle estoit, elle vouloit jouer ion personnage aussi "bien que les aultres. Ainsi costuraiérement l'auteur d'une comédie joue son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute ftlle qu'elle estoit, le joua aussi bien, on, possible, mieux que les mariées. Aussi anoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays et, comme dit l'Espagnol : Hnfflmida en Feeobia (raffinée en Ségovie). qui est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en i^égovie. » Marguerite de Valois, selon Brantôme, n'aurait donc pas fliit la prude, comme l'assure Desportes, sans doute pour ménager la princesse. La narration du libre chroniqueur prouve, en outre, ^e les deux grandes dama étaient mariées; leurs npoes avaient eSÎBctivement eu lieu le même jour, en 1572. Gela donnerait jft la belle Chàteauneuf la priorité dans le cœur du duc d'Aqjou, malgré l'assertion du poète lyrique.
Le souvenir de cette aprés-dinée empêcha peut-être le prince royal de commettre un assassinat. Le duc de Guise, ayant tenu si prés de lui la femme qu'il aimait, contiima ses assiduités. 11 arriva d'ailleurs que le duc d'Anjou et lui se brouillèrent. Les galanteries du jeune homme furent interprétées par Catherine de Médicis comme un ambitieux désir de s'allier A la famille royale. Pour abattre sa présomption, elle ne trouva rien de mieux que de le faire tuer. Charles et son fir^re y consentirent; le duc d'Anjou se chargea même de l'exécution. « I>e fiût, nous dit Henri Estienne, le duc d'Ai^jou, qui i'avoit aimé ardemment et familièrement, l'attend en une galerie, résolu de luy donner d'une dague dans le sein quand il passeroit, dont toutefois il s'abstint, se ressouvenant des services de ceux de cette maison < : » La scène de libertinage, décrite par notre auteur, contribua peut-être beaucoup plus à l'arrêter que des services réels.
La princesse de Gondé n'enchaîna pas longtemps le duo d'Anjou. Une triomphante rivale le lui disputa, lui enleva le cœur du prince '; c'était une blonde ravissante, d'une illustre maison de Bretagne, Renée de Rieux, dite la belle Gbâteauneuf;
« UMmrimerveaieuxdêCatkerùi^ieMédieU,
s nous suÎTODs ici les indications de Desportes; mais eUes doivenl ftn fausses. Mademoiselle de Chàteauneuf précéda sa rivale dans les bonnes grâces de l'héritier présomptif. Notre auteur a supposé le conUraire pour flatter la princesse de Gondé. Au reste, cette chronologie de boudoir n'a-pas grande importance.
\\n PHILIPPE DESPORTES.
pUe avait alors une vingtaine d'années. EUe folâtrait autour rie Catherine de llédicis, parmi cet essaim de gracieuses personnes que la vieille reine entretenait à bon escient et qu'elle nommait ses filles d'honneur, pour qu'elles eussent un titre. On la regardait comme la plus parfaite beauté de la cour; pendant longtemps on ne crut pouvoir mieux louer une femme qu'«n la comparant avec elle. Son abondante chevelure, qui lui disait une couronne d'or, excitait l'admiration générale. Le duc d'Anjou ne put la voir sans la désirer, ne put la désirer sans chercher à l'obtenir. Pour lui plaire, il réclama les bons offices de Desportes. Le chantre voluptueux prit ausitôt sa plume et rima -sonnet sur sonnet. Uqe partie de ceux qui forment les AmùWH de Diane furent alors composés. Deux de ces opuscules ravirent surtout le prince.* L'un commence par le vers suivant :
0 Beaux nœuds crêpés et blonds, nonchalamment épars '
L'autre par ces mots :
Cheveux, présent falal de ma douce ennemie.
Ce ne sont pas assurément les meilleurs, et l'enthousiasme du duc ne prouve point en faveur de son goiU. On dit qu'il lut mainte fois, qu'il ne pouvait se lasser d'entendre le premier. L'accueil fait à ces deux morceaux contribua peut-être beaucoup au ravissement du prince. Quelques sonnets donnent lieu de supposer que la belle fit une certaine résistance. Desporles ne négligea rien pour lever ses scrupules et lui prêcha en beaux v<^i*s une morale très-facile à pratiquer :
Quand du doux fruil d'amour je me reods pour8uiv.inl, Le seul digne loyer de ma persévérance, Vous pensez m'arréter, m'opposanl pour défense Je ne sais quel honneur, qui est moins que le vent.
Hoi, je mets, comme humain, le plaisir en avant El le doux paradis de cette jouissance, Qui TOUS dtlt dégoûter de la feinte apparence De ce songe d'honneur^ qui vous va décevant.
Mais, parlons librement, et me dites, ma dame, Sentez'vous de l'honneur quelque perfection. Qui plaise au goût, au cœur, k fesprit ou à l'âme?
C'est une vieille erreur, qui aux femmes se trouve; Car leur hooneur ne gtl qu'en vaine opinion, Et le plaisir consiste en chose qui s'éprouvo.
* l.e sonnet font entier est une traduction du Bemho.
PHILIPPE DESPORTES. XUII
Ainsi endoctrinée, la belle Châteaiineuf céda aux ardentes sollicitations du prince le poêle n'y perdit rien, car le diic d'AnjoH lui donna trente mille livres comptant, sous prétexte de l'engager à publier ses poésies ^ C'était un cadeau magniûque, attendu que cette somme représenterait de nos jours une cen laine de mille francs, pour le moins. Jugex par là de l'importance ^ue le duc attachait à sa victoire !
Desportes ne se contenta point de parler à mademoiselle de ChâleauneuT pour son protecteur; il lui adressa lui-même des éloges et des félicitations^ comme un admirateur de sa beaulé sans doute, mais aussi comme un homme charmé d'avoir obtenu un .succès mémorable dans une entreprise importante et lucrative *.
Mais le duc d'Anjou ne put rester longtemps auprès de an maîtresse. En 1575, il fut obligé de partir pour aller commander le siège de la Rochelle. Le prince réclama les bons offices de Desporles et lui demanda un pathétique morceau d'adieu. I.es strophes que le poêle écrivit alors respirent la langueur et ont un caractère bien différent de ceHes qui avaient préparé l'amoureux triomphe de Charles IX. Ici encore notre auteur fit preuve de jugement et d'adresse. Le roi, préoccupé de sa gloire, luttait contre son amour; le duc s'y abandonne sans résistance et dédaigne même la renommée, pourvu qu'il soit heu* reux:
J'aimerois beaucoup mieux que le ciel iu'eûi fait naître Sans nom e( sans honneur, pourvu que je pusse êlra Toujours auprès de vous doucement langoureux. Baiser vos blonds cheveux et votre beau visage, Et n'avoir d'autre loi que votre dot» langage. J'aurais assez d'honneur, si j'êtois tant heureux !
Ce ne sont pas là les fiers accents de Charles l\ '.
* Claude Gamier tenait ce fait de Desporles lui-même, comme il nous rapprend dans sa Muse infortunée. Après les vers que nous avons cités plu» iiaut, il continue :
Je le tiens de luy-mesme, et qu'il eut de Henn-, Dont il estoit nommé le poète nvor)-,
Dix mille escus, pour faire Que tes premiers labeurs honorassent le jour,
Sous la bamiière claire Et dessous les blasons de Vénus et d'Amour.
* Voyez le sonnet à mademoiselle de Cbâteaunëu", page 4SS, et celui qui ronceme son nortrait, pages 4t6 et 4S7.
* La pièce ^e vers, dans l'édition de 1611, porte la date de ir>7t; Henri n'alla néanmoins prendre le commandement de l'armée que l<f 1 1 février ir.73 ;
XXIV PHILIPPE DBSPOftTBS.
Le siège de la Rochelle était une conséquence de la SMBt- Barthélémy, que le duc d*Anjou avait si fortement conseillée, à laquelle il avait pris tant de part. Ce hideux massacre, cette œuvre infernale exécutée au nom du ciel, ne semble pas a[ioir beaucoup ému Desporte^; il soupirait, comme on voit, des ptanites amoureuses pendant que son patron allait combattre* le» huguenots, qui ne voulaient point se laisser tranquillement égarger. Une de ses meilleures chansons, écrite sans le doute à cette époque, attendu qu'elle se trouve dans le livre des Atnours de Uiane, prouve encore son indifférence politique '. L'auteur y assimile complètement les tribulations lui cause l'amour à la guerre intestine qui déchire la Fi Une lutte si cruelle lui parait uniquement une source de m^ taphores. S'identiflant avec les huguenots dans ses vers sublilB, l'élégant poète tei-mine ainsi sa comparaison, adressée à «ne femme, bien entendu :
Qomine eux je suis troublé de rage,
Comnie eux je cause mon dommage . .
Pour plaire à mon opinion ;
Comme eux mon mal même j'ordonne,
Et pour vous je me passionne
Gomme eux peur leur religion.
L'un d'eux des honneurs se propose, L'un des biens, l'autre plus grand' chose, L'autre un paradis bienheureux :
Les biens, les honneurs et l'empire, Et le paradis où j'aspire, Ces! d'élre toujours amoureux^
Quelle insouciance révèlent ces strophes! Quel mélange de sang et de volupté, de galanterie et de carnage ! Desporles est bien de cette race française, qui joue avec la vie et avec la mort.
Après cinq mois d'un siège inutile et meurtrier, pendant lequel il avait été élu roi de Pologne, grâce aux manoeuvres de
mais le siège ayant commencé plus |dt et le voyage du prince ûianl décidé depuis quelques mois, les adieux Tiy^nl écrits avant le départ. 1 Voyez ce rooroesii, très-heureux de forme, pnf^e 59.
sa luérc. le Uuc d'Anjou était reveuu à Paris vers la lin du mois lie juin 1575; il y resla trois mois au milieu des fêtes. Daiis une de ces réjouissances fut déclamée VAutigone de Sophocle, traduite par Antoine de Balf. Desportes y glissa une allocution en l'honneur du prince, qui dénote sa complaisance sans limites et son extrême finesse. Dans la corruption profonde du roi de Pologne, il avait entrevu, comme dans un abime, un nouveau genre de dépravation, qui, lujttant d'abord contre son goût pour les femmes, devait 0nir pa^/le dominer. 11 affectait déjà de ])orter les ornemejits destinés à Tautre sexe, ignoble caprice qu'il porta aux derniers excès quand il fut roi de France. « L« roy, dit l'Estoile, faisoit force mascarades où il se trouvoil oi^ dinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint et découvroit sa gorge, y portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que les portoient les daines de la cour. •
D'Aubigoé, dans son style fi-énétique, peint avec plus de dé~ tail les singuliers costumes du roi trés-chrétien et ajoute :
Pour nouveau parement, il porta tout ee jotu* Cet habit momlraeux, pareÙ k son amour; Si, qu'au pnmuer abord, chacun étoit en peine. S'il Toyoit un roi femme ou bien un homme reine.
Eh bien I croirait-on que Desportes eut l'extrême oondesceurktiice (le flatter dés ses débuts, et de flatter en public cetle révoltante sophistication de l'amour? Il compare adroitement le prince avec Achille à Scyros, portant des habits féminins :
Lorsque le preux. Acliille étoit entre les daines. D'un tiabit féminin déguisé iinement, Sa douceur agréabhe, en cet accool renient, Altamoil dans les txBttrs mille amoureuses flammes.
En voyant ses attraits, sa façon naturelle, Les beaux lys de son teiut, .son parler gracieux, Les roses de aa joue et Téclair de aies y«iix. On ne reslimott jias autre qu'une pucelle >.
Nais Achille n'était pas seulement beau comme une jeune lillf, il était encore vaillant comme un héros. Le duc lui ressemble de tous points : il nous fait voir, dit le poète, Mars et Vénus ensemble *.
> Voyez la fin de la pièce, page 456;xin',l me soit permis de faire remarquer ce beau vers :
Les roses de sa joue el l'éclair de ses yeux, s C'est certamement ft Besportes que s'allaque d'Aûfaigné, quand il traîne
XXV» lULLfPPE DëSFOKTES.
C'ciA uiiisi-tlue la pratcctibii des Valois dégradait les taleiily. Leurs vices cori ompaient les sources diaphanes de la poésie et cliatigeaient en poisons ses flots s^acrés. Jamais peut-être, depuis la Kdme impériale, école de dépravation aussi odieuse et aussi complète n*infecta la ïUtérature de ses enseignements. Besportes aurait pu y apprendre le vol et le meurtre aussi bien que les voluptés contre nature. Pendant cette cour-te résidence de ti*pi8 mois, que le duc d'Anjou flt â Paris, eut lieu une sc'ne de brigandage bien capable de le former, s*il avait eu desdispositlons en ce genre.
* Le roi de Pologne, avant son départ, voulut marier la Cliûteauneuf, sans doute pour se disposer de renlrétentr durant son absence. 11 avait, dans cette intention, jeté les yeux sur un citoyen três-riclie, Buprat de Nantouillet, prévôt de Paris. Gct homme honorable se trou\*a peu flatté du l'oie qu'on lui destinait et rerusa péremptoirement la belle. Transporté de colère,'le prince résolut d'en tirer vengeance. S'élant concerté avec Charles IX et le roi ^de Kavarre, qui fut depuis Henri IV, il envoya dire au fier bourgeois qu'ils souperaient diez 4ui.. Les trois létes couronnées s'y^rendirent en effet, ayant pour escorte une bandit de courtisans, et l'on peut supposer que- noire auteur était du nombre, car il suivait partout le roi de Pologne. Après le repas, tes seigneurs fouillèrent les armoires et les coffres de NanloutUet, firent main basse sur ses deniers, sur sa vaisselle d'argent, lui volèrent iilus de. cinquante mille li\Tcs.
Le lendemain, le premier président alla trouver Charles IX et lui dit que toute la ville était émue de cette équipél nocfurae. Le prince jura qu'il n'y avait point figuré, qu'on ne pouvait le soutenir sans calomnie.
— J'en suis charmé, dit le roaçisirat ; je vais ordonner une enquête et punir les coupables.
— Non, non, s'écria le prince, ne vous mettez pas en peine de cette affaire : dites seulement à Nantouillet qu'il aura trop forte paiiie, s'il veut demander raison du dommage qui lui est advenu ^
Voilà comment s'exerçait le droit divin an seizième siècle, voilà comment on fortifiait le principe d'autorité.
les flatteurs des rois sur la claie, dans son effi-oyable sulit-e qui a pour lili'« Ut. Princes : ces ver-a le désignent cluireniinl :
Quand d'eux une Thaïs une Lucrèce eai dilc, Quand ils uoninicnt Aciiilte un infÂuiu l'bersilc, etc.
' Journal de Hewi lU, par rEsi^iie, t. I, p. Ql et fii, éditioa de Lcugk't Duh-e^noy.
PHILIPPE DK8P0RTES. XWIl
l^eudaiil que le duc d'Anjou cherchait i négocier le inariagc de la Châleanneuf, il portait au cou, devant tout le monde, le ]K>rtrait de la princesse de Condé; le roi d'ailleurs ne se gênait lK)int pour annoncer publiquement qu'il ferait tuer le mari. Ce dernier, loin de^ fuir la mort, semblait plutôt la chercher : au siège de la Rochelle, il avait montré un courage téméraire, qui annonçait le désir de trouver le repos à six pieds sous le gazon *.
Durant le séjour momentané du nouveau roi de Pologne dans la capitale, Philippe mit sous presse le recueil de ses vers, pour lequel le duc lui avait fait un si riche cadeau. Le privilège est du 28 juillet. Cette première édition, publiée en format in-4*, éclipse par son hixe toutes celles qui virent le jour plus tard. La beauté du papier, le soin de rexécution, la rendent précieuse : la bibliothèque de r.4rsenal en possède un exemplaire magni • llque. L'aspect du livre conflime donc le rapport de Claude Carnier. Celte édition princeps a encore cela de curieux qu'elle renferme les œuvres capitales de Desportes, sauf un très-petit nombre de morceaux ; il y manque les Amour» de Clionicf, le deuxième livre des Elégies, quelques pièces détachées; mais on y trouve ses meilleurs sonnets, ses plus belles chansons, ses peintures de la campagne les mieux touchées, son éloquente diatribe -contre le mariage. A vingt-sept ans, Desportes -avait donc franchi presque toute sa carrière poétique.
Du Radier a fait de grands eflforts pour découvrir quelles étaient les maltresçes chantées par Desportes sous des noms fictifs. La première était indubitablement Diane de Coné-Brissac, femme du prince de Vansfeld. Dans cette cour dissolue, on ne. tenait plus compte des rangs, comme le prouvent si bien les Dames galantes de Brantôme, peintre joyeux de désordres inouïs. Desportes d'aHleurs était un homme influent; le bruit couiiit même qu'il avait pour amie intime la sceur de Henri 111, in femme du roi de l^ïavarre, cette Marguerite que nous avons mic figurer dans une scène très-leste. Pour le rapprocher de la caste nobiliaire, on affectait d'écrire son nom en deux mots. Une liai* son avee Diane ne laissait pas d'avoir ses périls. Les Vansfcld étaient des hommes violants et implaeables. L'un d'eux, bâtard de leur maison, avait joue un rôle sinistre pendant la guerre de Trente Ans, et saccagé le nord de la France. Le mari de Diane lie montra |kis un caractère plus facile : ayant surpris sa femme avec un uutro autant, le comte de Naure, qui avait supplaiHii
I l'EAo'Ac. iik'iiic voluiiiot p. 6i et 0S«
XXVIII PHILIPPE IIËSPOHTES.
Despoiles, il les tua l'un et l'autre dans un accès de fureur '. Le poète rima l'épitaphe de la volage et charmante victime, mais sans faire allusion à son genre de mort. H gémit en outre sur sa fln tragique dans une pièce de cefit trente-six vers *.
Les deux livres des Amours de Diane fSm surplus, ne renferment pas uniquement les sonnets, chansons, allégories, complaintes et dialogues adressés à l'inconséquente et malheureuse princesse. L'auteur y a évidemment inséré une foule de morceaux composés pour Charles IX et^le duc d'Anjou, suivant un désir bien naturel aux écrivains de réunir leurs travaux épars.
Le sonnet A mademoiselle Jehnnè de Brissac se trouve dans celle édition et à la suite on lit des stances, que les imprimeurs en ont séparées depuis, mais qui lui servent de commentaires. Elles débutent ainsi :
Lorsque j'écris ces vers, il ne Taut que l'on {lense Que, trop audacieux, je a'aye connoissance El de votre grandeur et de ma qualité; Car je jure vos yeux et leur poissance sainte, ^ Que je garde en ceci le respect et la crainte, Dont il faut révérer une divinité.
Je veux bien croire à l'humble adoration du poêle, mais ces deux morceaux n'en prouvent pas moins qu'il courtisait une parente de Diane, pendsmt <que celle-ci agréait ses hommages et l'enivrait de caressés.
Du Radier forme des. conjecturés assez vagues sur la* seconde luailresse chanta par Dêsportes.' 11 croit que c'était Hélène de Surgéres, la même que llonsard a si hautement célébrée. Ck)mme le sonnet dont il s'autorise termine les Amours de Cléenlce^ il ne petit se rapporter qu'à cette dernière. Aussi le critique, dans son incertitude, paralt-il encore disposé à voir en die Hippolyte Bouchard, vicomtesse d'Aubeterre, nièce de Brantôme et alliée à la maison de Vivonne; mais il n'appuie d'aucune preuve cette nouvelle hypothèse. Or des indications précises, détaillées même, auraient seules de l'intérêt, en éclairant la biographie dç Desportes, en nous initiant aux mœurs de la cour, en faisant revivre pour nous ces aimables créatures, qui se sont depuis longtemps évanouies dans la région des fantômes.
Desportes se plaint souvent des rigueurs ou des infidélités qu'il éprouve. Sa figure contribuait sans le moindre doute à ces infortunes amoureuses. 11 n'avait pas la beauté qui séduit ou en-
' Du r.adier, loc. cit.
* Voyez à la fin du volume, p. 48i.
PUlLiUPS DKSP01ITË8. \%l\
cliaiiie les cœurs. Sur Téditioii de 1611, publiée par son Trare, on voit son busle, que couronnent Apollon et Vénus. Il a Tœil brillant, le front vaste et régulier : tout le visage respire l'attention et le jugement.' Mais le nez est volumineux, ^flé par le bout comme une massue; une large bouche confine à de lourdes mâchoires; le con peu développé met la tête trop prés des épaules* Le voluptueux rimeur porte un grand collet de toile rabattu, un pourpoint serré, avec de nombreux boutons, et une pelisse garnie de fourrure, que termine par le haut une sorte de palatine '.
Cependant Charles IX jugeait que le roi de Pologne différait trop longtemps son départ. Le monarque malgré lui dut se résoudre à quitter la France et la princesse de Condé. 11 chargea Déportes de mettre en vers ses adieux à Tune et à Tautre *. Le 28 septembre 157S, il commença enfin son voyag^ emmenant avec lui le poète. Des proscrits n'abandonnent pas plus péniblement le sol natal. Cet exil émut d'ailleurs toute la littérature : les écrivains perdaient un protecteur puissant, affable, qui aimait -à rendre service. Ce fkit un concours de lamentations. Germain Vaillant de la Guesle, Jean Daurat, Antoine Baîf. déplorèrent en latin son absence, dont on ne prévoyait pas la courte durée.
La vue de la Pologne et les mœurs des Polonais ne diminuèrent point l'affliction des voyageurs. Ces grandes plaines désertes, blanchies par ta neige et tourmentées par les vents, ces cabanes enfumées où des rustres vivaient pêle-mêle avec les bestiaux, la turbulence perpétuelle des hautes classes, la grossièreté des manières, une ivrognerie prodigieuse, des fanfaronnades interminables, un babil que rien ne lassait, leur causèrent un pénible étonnement. La corruption d*Un peuple à demi barbare choquait leur dépravation raffinée. Ils tournaient sans cesse les yeux vers la cour de France. Pour ne pas s'occuper des aflfaires de son royaume, le prince feignait d'être malade '. II écrivait à Marie de Gléves des lettres passionnées « avec le sang qu'il tirait de son doigt, » nous apprend l'historien Mathieu. Mais ces violents témoignages d'amour ne lui suffisant point encore, il faisait rimer par Desportes une compiainie sur les abattements, les tristesses, les désespoirs qu'il éprouvait loin
< Voyez, au commencement de fédilion aetuelle, le frontispice de 161t, reproduit avec la dernière exactitude par MM. David et Varin.
* Voyez p. i08, la Complainte pour monseigneur le duc d'Anjou, éleu roy de Poiogne, lorsqu'il partit de Franco.
s Henri Martin, BUtoire de Fnnee, t . IX.
XX\ PHILIPPE bKSPUK'JES.
du sa belle. A ses regrets, à ses tendres souvenii-s, se iiit'lail quelque peu de jalousie et d'inquiétude '.
Après neuf mois de séjour, le poète en eut assez. 11 obtint lu l>erinission de retourner dans sa patrie; mais, avant de quitter la Pologne, il lui lança des adieux foudroyants. Inspirée par la colère, cette diatribe est un de ses meilleurs opuscules. C'est mèrae un des morceaux les plus achevés qu'ait produits le seizième siècle : il a, sous le rapport des idées, comme sous le rapport du style, une allure toute moderne *. Le retour dé Des* portes fut une fête pour les savants et rimeurs, qui puisaient dans sa bourse et profitaient de son crédit. Jean Daural écrivit en latin deu.\ cliants de triomphe'.
11 venait seulement de partir, lorsqu'un courrier apporta la nouvelle inattendue que Charles IX était mort le 50 mai 1574** La couronné^ès lors, passait sur la tète de sou frère, le duc d'Anjou* te roi de Pologne s'apprêta donc à regagner son pays; mais il ne voulait pas y rentrer les mains vides. Aussi mit-il dans sa valise pour trois cent mille écus de pierreries, souvenirs précieur qu'il choisissait parmi les diamants de la couronne. Le tour exécuté, il partit à cheval, pendant la nuit du 16 au 17 juhi, escorté seulement de sept ou huit compagnons : ils firent xingt lieues d'une seule traite, poursuivis par une troupe de cavaliers qui ne leur permettait point de ralentir leur course. Ils eurent le bonheur d'atteindre la Moravie et de mettre leur proie en sûi*eté au delà des frontières autrichiennes. Noble évar sion pour un prince qui portait alors deux couronnes! Les Po> louais se décidèrent sans peine à proclamer sa déchéance.
Une fois à l'abri des poursuites, le prince traversa lentement l'Allemagne et l'Italie du Noitl; le 5 du mois de septembre seulemeut, il rentrait en France par le Dauphiné. Les amis et commensaux de Desportes attribuaient son retour auv chants du poète : comme la lyre d'Orphée mettait en mouvement les pierres et attirait les animaux sauvages, ils prétendaient que les accents du barde moderne avaient évoqué le roi de Pologne* Les diamants cachés dans sa valise, c'étaient des dons qu'il rapportait pour lui et pour les siens. Le littérateur officiel devait,
< Le mol de Mariet placé dans la neuvième strophe, prouve que ce morceau avait pour objet la princesse de Coude.
* Voyci p. 41V.
s Voye^p. 401 et Ï9i.
« La dcl*nièi-u !»lropl)e du Y Adieu à la Pologne prouve qu'il fui ccril .ivatil l'ui-i'ivéede l'estafette, qui cul lieu le là ou lu IV juin, licspvi-les n'était duiic pas^'eslé tout â fait neuf inois hoii) de son pavs.
PHILIPPE DKSPORTBS. XXXI
selon toute justice, en obtenir la meilleure part *. Cs qu'il y avait de certain» c'est qn*en montant sur le trAne il allait, pour ainsi dire, ftiire asseoir sur les marches son poète Tavorl. Le gpracieus rimeur devint un liomme considérable; sa fortune, qui jusqu'alors avait brillé comme une étoile, mais comme une étoile secondaire, dans le ciel de la cour, resplendit aussitôt parmi les astres de première grandeur. Est-ce alors qu'il reTusa la place de secrétaire des commandements? Je serais tenté de le croire : il se réservait pour des fonctions plus intimes. Gomme tous les poètes d'ailleurs, il fuyait les tâches trop lourdes, les occupations trop assidues*.
Henri III, ayant perdu beaucoup de temps dans le midi de la France, ne revit pas la princesse de Condé, qui mourut en couches, le 30 octobre 1574. Son amour était parvenu à un point d'exaltalion, qui lui donnait l'air d'une tendresse véritable. 11 voulait faire casser le mariage de la belle adultère, pour lui offrir la couronne. Sa douleur s'exprima d'une façon éti*ange : il parut quelques jours en public tout couvert de petites têtes de mort brodées sur ses habits : on en voyait même sur les cordons de ses souliers '. Le cardinal de Bourbon l'ayant invité à un festin, dans l'abbaye où reposait le corps de la jeune femme, le prince déclara qu'il lui serait impossible d'y entrer, si on n'éloignait ces témoignages d'un bonheur trop tôt disparu *.
I/C 15 février suivant néanmoins, il épousait Louise de Lorraine, fllle du comte de Taudemont.
Mademoiselle de Ghftteauncuf le disputa quelque temps à la nouvelle reine. Une fois encore il essaya de la marier; mais, l'ayant offerte au comte de Brienne, cadet de la maison de Luxeipbourg, le fier seigneur regarda cette proposition comme un outrage, et, plutôt qve de subir une alliance dégradante, il quitta la cour . Les faiblesses du prince continuér^t : mais un jour la favorite psa braver la reine dans un bal; Catherine de
1 Hagna via referens sibi prsBmia parla suisquc,
Ipse qupin regnum, dublicem sua (urba faTorrai. Nos iwer primum tibillusa fidelis honorem Jure ij^itt sibi quem non aemulus occupai aller.
Jo. Auratus, poetare0ws.
t m Baroque hac amlMtioaa tempestale spretas poleslaiis esMnpIo, primo ampUssimam noiarii sacranun jussionuni digaitalem, deinde Burdigalensem Arcbiepiscopatum recusavit.» Epitaphe de Desportes, par Thibaut son frère.
^ Henri Martin, I. IX, p. 410;— Nalhieii, p. I0<t. ■ * L'Esioik*, Jannal âe KenrllU.
XXXII PHILIPPE DESPORTES
Médecis intervint et demanda sa mise à la retraite. Pour le coup le prince lui signifia son congé.
Un sort tragique semblait menacer toutes les femmes que chantait Desportes. Dans sa colère, mademoiselle de Châteauneuf épousa un Florentin nommé Antinotti, capitaine des galères â Marseille : le successeur de Henri III et' de quelques autres peut-être ne se crut point tenu d'être fidèle. Hais la noble courtisane ne l'entendait pas ainsi, a L'ayant trouvé paillardant, nous dit un chroniqueur, elle le tua virilement de sa propre main '. n
Philippe Altovili hérita de la place qu'il occupait et de sa fou • gueuse moitié. En fiiveur de cette alliance, Henri III le nomma baron de Castellane. Hais lui aussi devait périr d'une façon tragique. Ayant écrit au roi, en 1586, que le bâtard d'Angoulême * entretôiait avec le maréchal de Montmorency des relations suspectes, le prince envoya sa lettre à l'accusé, grand prieur de France. Celui-ci, furieux, va trouver le dénonciateur, qui venait justement d'arriver â Aix pour l'assemblée des états. Le capitaine ne put nier le fait et demanda pardon au seigneur de l'avoir ii^ustement soupçonné. Mais, peu satisfait de ces excuses, le grand prieur tire son épée, dont il blesse Altoviti. Pour se mettre en garde contre de nouveaux. coups, l'Italien saisit son adversaire â bras le corps. Un gentilhomme du bâtard d'Angoulème survient au même instant, et, par excès de zèle, transperce Altoviti. Hais il enfonça trop son épée, qui atteignit le grand prieur et lui déchira les entrailles. L'Italien mourut aussitôt; son antagoniste expira sept ou huit heures après, désespéré de cette catastrophe inattendue. Ses biens, ses bénéfices, son prieuré passèrent au fils que Charles IX avait eu de Marie Touchet, sous les auspices de notre poète. Quant â la Châteauneuf, elle 'disparaît dès ce moment dans les bas-fonds* de l'histoire ; mais on suppose qu'elle termina son aventureuse carrière peu de temps après la mort du baron de Castellane.
Cependant la faiblesse, Tincapadté de Henri UI avait bientôt rendu sa position périlleuse; la Ligue s'était formée ponrsubsti-
1 L'Esloile, JoHrmt de Henri III.
* Fils de Henri H et de la beHe Levistoii, Ecossaise, qui fif(ura>l parmi in demoiselles d'honneur de Marie Sluart.
PHILIPPE desport: ^'. XXXIll
tuer à son indolence une action énergique, pour lui arradier le pouvoir par des moyens détournés. Une réunion des états généraux lui parut indispensable : convoqués à Blois, ils furent ouverts le 6 décembre 1576. Desportes avait suivi le prince, auquel il servait peut-être de secrétaire particulier, comme précédemment au marquis de Villeroy.
En même temps que lui était arrivé un jeune homme de vingt ans, qui allait, avec son aide, faire dans le monde un chemin rapide. Le comte de Matignon, député aux étals généraux et gouverneur de la basse I^iormandie, oiV résidait la famille du débutant, l'avait amené pour le présenter au roi comme une merveille de la nature. Ce n'était rien moins que Davy du Perron, le futur cardinal. 11 montrait une inlelligcnce si précocr, il avait déjà tant de savoir, que chacun l'admirait. Le comte en parla an prince, qui voulut le voir. La réception eut lieu pendant le diner. On adressa au jeune homme plusieurs questions sur diverses matières sérieuses, et ses réponses nettes, promptes, spirituelles, émerveillèrent les courtisans. Quelques-uns essayèrent de l'embarrasser; mais il se lira si bien d'affaire, que lYtennement l'edonbla. Les auditeurs furent unanimes pour le déclarer un prodige.
Desportes lui témoigna une bienveillance toute parliculièiT. Touchai'd, abbé de-Bellozane, et Joyeuse, uu des mignons du roi, lui firent aussi l'accueil le plus gracieux. Hais un obstacle essentiel empêchait qu'on lui accordât de sérieuses faveurs. Du Terron professait te calvinisme, pour lequel ses parents avaient souffert les persécutions et l'exil. Étant allé à Paris, après la clôture des états généraux, il y obtint de grands suceés en prononçant des discours publics. Cette vaine gloire cependant ne lui procurait pas le moindre avantage. Aussi Desportes voulut-il avoir un entretien avec lui.
« Qu*espérez-?ous, lui dit-il, de ces applaudissements qui flattent vos oreilles? N'ambitionnez vousiien autre chose qu'une futile renommée? Vous êtes jeune, vous avez besoin de faire fortune, et vous n'y parviendrez pas, si vous n'abjurez votre croyance. Moi-même, malgré toute mon affection pour vous, je n'oserais soutenir un ^cbismatique. Laissez donc là une opinion dangereuse, qui vous éloigne de la prospérité. »
Ces observations firent réfléchir le jeune Normand. Il Hit, diton, des livres de controverse, et un beau jour il vint déclarer au poète courtisan que la lumière s'était faite dans son àiiie, qu'il voyait son erreur et était prêt à renier la foi de ses pères. La cérémonie eut lieu quelque temps après; pouvant dès
xxïiv ^^lLlPPK DEsponiES.
lors le protéger sans se compromellre, Philipiie Dcspoi les le recomi^anda cbaudement au souverain. U n'eut d'abord d'autre fonction que de distraire le prince. Mais, ayant ^i obtenir ses bonnes grâces, il fut nommé son lecteur officiel, avec douze cents écus de pension.
Un changement s'était op^i'é dans notre auteur lui-même, dépuis 4]u'il avait trente ans 'révolus. Au tumulte, aux orages de l'amour succédaient chez lui les préoccupations de la politique et de l'intérêt, ou, pour mieux dire, ces louches visiteuses, qii^, reléguées au second plan, n'avaient encore osé sortir de l'ombre, vinrent se poster à sa droite et à sa gauche, comme d'avides et morves conseillères. Besportes nous a expliqué celte métamorphose, dans un sonnet que nous devons reproduire, comiiie faisant partie essentielle de sa biographie.
Celte fureur d'amour, de raison la maîtresse, Aveiigle, impatiente et qu'on ne peut cacher, Veiller, pieu rar, jurer, s'apaiser, se fâcher, lettres, faveurs, regards, ce sont tours de jeuness<>.
, J'en ai fait le voyage, et faut que je'confesse
Qlie jamais jeune cœur ne se vit mieux loucher, VA n'eusse jamais cru qu'on me p(\t arrncher . 1/aiguiilon qui, dix ans, m'ai oui'menté saas cesse.
Mais 6ix lustres si Idt n'ont iuon Age borné, Que du chemin passé je me suis détourné, IViul honteux que si tard j'aie été variable;
tX dis, quand de quelqu'une k tort je suis repris : «Qu'âmouf à l'homme mûr n'est que perle et mt'pris, . Au lieu que sa folie -au jeune est profitable. »
Mais, si les passions de Desportes se calmaient avant l'âge, celles de Henri III prenaient, au contraire, une odieuse intciiiSité. Avec l'admiration des anciens, leurs lévoltantes débducheis semblaient avoir pris possession de la cour. Les sieurs d'O et de Villequier présidaient à ces impures saturnales, pourvoyaient le roi de sujets des deux sexes. Eux-mêmes partageaient les goùls infâmes du prince. Pour s'y livi'er sans obstacles et sans témoins, Henri III avait acheté une maison de campagne isolée, à Ollainville prés d'Arpajon *. C'était son parc aux cerfs, où il attirait le» jeunes gens que distinguaient leurs avantages exté-
* Le monarque y bfliit méhie un diâteau : U avait acheté la maison soixante mille livres, du trésorier Nilon. Voyez l'Esloile, In Conffst^m df Sanm. Us
PHILIPPE oesponTBs. nxv
rieurs et surtout leur grftee féminine. D'Aubijné peint ces hon* teux caprices en termes brûlants comme un fer chaud :
Si bien qu'à la royale il vole des enfants, Poar's'échaolfer sur eux à la fleur de leurs ans, incitant soa amour, autre que natorelle, Aux uns par la beauté et par la grâce belle, Aulres par Tentregenl, autres par la valeur; Et k vertu au vice bile ce lâche cœur. On a des noms nouveaux et de nouvelles formes Pour croître et déguiser ces passe-temps énormes i .
Et le poêle, continuant ta description en termes que nous ne pouvons reproduire, atteste qu'on employait, pour corrompre les jeunes victimes, les promesses, les menaces, les dons et la violence. Imitant même la démence de Nérouj le prince épouM plusieurs de ses favoris, entre autres Quélus et le Grand de fiellegarde; les contrats ftirent signés de son propre sang et du sang (TO^ qui assistait comme témoin. Dans son cabinet, à Paris, plusieurs femmes suoeombérent à ses attentats, que d'ignobles circonstance» aggravaient encore. Le meurtre d'ailleurs se mêlait au libertinage, le crime assaisonnait la volupté.
Eu 1577, à Poitiers, dans le château royal, une scène tragique rappela les ferO^tts des empereurs romains. La dame de Villequièr ayant médit du prince en public, ou même, suivant t'Estoile, lui ayaoi refusé ses faveurs, quoique du reste elle n'en Ittt point avar^ et que son mari, comme tant d'autres à cette épocpie, ne bJamÂt point ses mœurs licencieuses, sa mort fut résolue entre le digne personnage et son auguste maître. Un jour donc, Yillequier enirc chez elle, au moment qu'elle sortait de son lit et qu'une de ses caméristes lui tenait le miroir pour l'aider à se flriser. 11 lui reproche ses excès, l'accuse d'avoir voulu l'empoisonner, de concert avec un amant, puis se jette sur elle, quoiqu'elle fût enceinte, et la poignarde. Quand on examina le corps, on trouva qu'elle était grosse de deux enfants. Nulle poursuite ne fut exercée contre le scélérat : il obtint même son pardon avec une facilité qui rendit évidente la secrète approbation du roi. Peu de temps après, en 1579, Henri le nomma gouverneur de Paris et de riIc*de-Franceé
Un manuscrit de la Bibliothèque impériale * prétend que Desportes aida le souverain dans une une bonne partie de et* 0alâ»'
* I^es Tragiqueê, par d'Aubigné, p. los, édition Lalanne.
* AnecMes Urées de la bouche de divers grands personnages et nniammfi^ de U. lechanceUerén T'fl/r., recueil de Pupuy, volume S61.
XXXVl PHILIPPE DESPORTES.
teries. Cette imputation d'un auteur anonyme ne mérite pa une pleine confiance. Mais, s*il est douteux que le poète facilitât directement les plaisirs du prince, il est positif que même son libertinage contre nature ne lui inspirait ni colère ni dégoût. Ses poèmes ne laissent, à cet égard, aucune incertitude. Nous l'avons déjà vu tlattef la coquetterie hermaphrodite du roi trés-chrétien. Le duel célèbre, où périrent Quélus et Maugiron, lui donna lieu de manifester publiquement son extrême indulgence pour les goûts ténébreux de son seigneur .e' maître. L'élégie intitulée : Aventure neamde : Cliophon \ nous dépeint en phrases poétiques cette lutte sangUuite.
Le 26 avril 1578, Quélus, mignon du roi, et le jeune d'^ntragues, appartenant à la faction des Guises, ayant eu un léger débat dans la cour du Louvre, priroit rendez-vous pour le lendemain matin. A cinq heures, ils se trouvèrent sur le marché aux chevaux, qui occupait le terrain actuel de la Plâc&^ayale. (iuélus était accompagné de Vaugiron et de Livarot; d'Entragues avait amené au combat deux ligueurs, Riberac et Schomberg. Ils en vinrent aux mains avec tant de fureur, que laugiron et Schomberg restèrent morts sur le champ de bataille; Riberac traîna jusqu'au lendemain ; Livarot demeura six semaines couché; l'irascible Quélus, premier auteur du duel, reçut dix-neuf coups; d'Entragues, le plus lieureux, en fut quitte pour une égratignure. On transporta Quélus dàifk l'hôtel de Boissy, peu distant du lieu fatal, le malheureux languit trente-trois jours. Le roi ne quittait pas sa chamlnre; il aidait à le panser, il le servait de ses propres mains. Écoutons Desportes :
Ce grand roy le console* et, d'un plaisant langage, Voile de son ennui, lui remet le courage, Voit de ses coups divers sonder la profondeur, Etf pour le secourir, met au loin sa grandeur.
Nul divertissement sa douleur ne déçoit ; Des yeux ni de l'esprit le somme il ne reçoit (Tant cet ennui le point), donne, promet et prie, N'estime rien trop cher pour racheter sa vie : D'autour de son chevet il ne se peut bouger, Et de sa blanche main il lui donne à manger.
Il avait fait tendre des chaînes dans là grande rue Saint-Antoine, de peur que le bruit des charrettes ne l'importunât et ne lui fût
* Dans quelques éditions de Desportes^dans celle de 1587 notamment, on a rais cette aventuré la première; c'est une erreur évidente.
PHILIPPE DESPORTES. XXXVlI
nuisible. Au pauvre moribond, il promettait cent mille écus; aux cbirurgiens, cent mille francs s*ils le sauvaient. Vais, après avoir langui trente-trois jours, il expira sous les yeux du prince. « Il mourut, dit TEstoile, ayant toujours en bouche ces meta, même entre ses derniers 80upirs,^pi'il jetait avec grande force et grand regret : — Ah 1 mon roy ! mon roy ! » sans parler autrement de Dieu ni de sa mère. »
Le prince baisa les joues glacées des deux mignons, fit couper leurs blondes chevelures pour les garder; il èta de sa propre main les pendants d'oreille qu'il avait donnés et attachés lui-même à Quélus. On exposa leurs corps sur des lits de parade, et toute la cour eut ordre d'assister A leurs ftinérailles. Le prince s'enferma pendant plusieurs jours, permit qu'on lui adressât des consolations, comme s'il avait perdu sa mère ou sa femme. De splendides tombeaux, élevés dans l'église Saint- Paul, reçurent les défunts, tombeaux ornés de statues, détruits plus tard par les ligueurs. Bonsard, Desportes et Amadis Janmyn^ furent chargés d'exprimer en vers le deuil du roi. Outre le morceau dont nous avons parlé tout à l'heure. Desportes en écrivit trois autres qui offirent tous les caractères d'une galanterie équivoque. Le poète loue ces jeunes gens comme on louerait des femmes : ce sont les termes, les images que l'on emploie ordinairement pour peindre un amour licite. On attribue à Desportes l'invention ou la naturalisation dans notre langue du mot pudeur; il faut convenir que ce mot charmant a eu là un singulier patron.
Peu de temps après, le 21 juillet de la même année, Saint- Mégrin, autre mignon du roi, qui avait séduit la duchesse de Guise, ayant été assassiné, piar l'ordre du mari, au moment où il quittait le Louvre, le pnnce désira que son poêle ofDciel lui rimât une prière pour ces trois victimes bien-aimén. Il la fit écrire dans son livre d'heures, après l'office des morts.
Donne que les esprits de ceux que je souspire, N'esprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire; Fay leur part en ta gloire, ainsi qu'à tes esleus ; Gancelle leurs péchés et leurs folles jeunesses, Et reçoy, 8*il te plaist, en suivant tes proniesaes, En ton sein Mangiron, Saint-Mesgritt etQueUis*.
* Voyez les vingt-quatre sonnets de cekii-ci dans ie Journal deBeHrilU , par l'Estoile.
* Trois ans auparavant, Desportes avait ciianlé un nuire migncm de Henri III, Louis du Gast, que le duc d'AIençon et Marguerite de Navnire avaient fait assassiner le si octobre 1575.
XXXVIII PHILIPPE DfiSPORTES.
Ainsi le prince unissait une piété apparente au liberlinagn 1r plus immonde; il demandait à Dieu les gloires de son chaste paradis pour d'effrontés Ganymédes. L'ardent catholique, le principal instigateur de la Saint-Barthélémy, profanait sans pudeur les mystères de cette religion q|t) avait voulu faire triompher par le meurtre. Le passé, il faut bien le reconnaître, a généralement de tristes protecteurs. Ces hommes corrompus, qui soutiennent la cause de la mort, semblent porter en eux-mêmes la putréfaction des cadavres. N'était-ce pas du sein d'une abominable dépravation que les empereurs romains calomniaient et persécutaient les apôtres de l'Évangile? Vous voyez quelles infamies étalaient au grand jour les modernes champions du fanatisme. Le diz-huitiéme siècle nous a montré tous les vieux pouvoirs plongés dans la bouc, avant que la révolution les couvrit de ses flots vengeurs, purifiât la société de son déluge expiatoire. Aussi quand les chefs de la routine, les conservateurs du mal, les princes des ténèbres succombent enfin sous le poids de la raiaon et de l'équité, leur chute inspire une joie sans mélangé. I»eur caractère étant aussi vil que leur intelligence est méprisable, que pourrait-on regretter en eux? Leurs sépultures sont d*infeot8 charniers dont on s'éloigne avec dégoût, tandis que les pieuaes fleurs de l'attendrissement et du souvenir parfument les tombes des lièros, des penseurs et des justes. • . I^a mort dea trois mignons ne porta aucim pr^udice à la fortune de leur complaisant panégyriste. Anne, vicomte de Joyeuse, et la Valette, tous deux issus de grandes familles, les remplaoèrait dans l'alcôve du roi. Le premier surtout exerça bientôt une influence irrésistible. L'année même où avaient péri ses trois prédécesseur», lors de l'institution de l'ordre du Saint-Esprit, en décembre 1578, le prince voulut qu'il portât un vêtement de même couleur et de même forme que le sien. Trois ans après, il lui fit épouser Uarguerite de Lorraine- Yaudemont, sœur de sa propre femme. Les réjouissances durèrent dix-sept jours et coûtèrent ime somme qui vaudrait à notre époque trente millions. Or c'était un jeune homme doux^ spirituel, affable et généreux. Son caractère et celui de Desportes ayant beaucoup d'analogie, leurs relations devinrent promptement très-amicales. Ce fut alors que l'étoile du voluptueux rimeur atteignit son point culminant. Le favori, créé duc et pair, lui demandait avis presque en tonte chose*. Il lui donna, an rapport de BaUac, une ahhaye
* Tnll^manl ri«s RAniix.
IMIlLIPPi: DESI'OUTES. \x\n
pour un soiiiiet '. Ce fut sans doute à l'époque do sou mariage, où Ronsard et BaTf, ayant compose des vers destinés aux mascarades, jeux et tournois de la fêle, comme Desportes luioméiiic, reçurent chacun «lu roi deux mille écus, outre les costumes splendides que leur avait offerts le jeune seigneur. L'abbaye pour un sonnet devait être celte d'Auriltac, échangée plus tard contre celle des Vaux de Cemay. En 1582, le souverain y ajouta l'abbaye de Tiron, au diocèse de Chartres, qui rapportait neuf ou dix mille livres de revenu. L'année suivante, Desportes obtint un canonicat de l'église de Chartres; mais, comme ce bénéfice l'obligeait à la résidence, il aima mieux Tabandonner. On le nomma, en compensation, chanoine de la Sainte-Chapelle, ï^ 13 février 1389, le prince lui octroya encore l'abbaye de Josaphat, au diocèse de Chartres, liais le cadeau le plus important de Henri 111, ce fut l'abbaye de Bonport, située sur la rive gauche de la Seine, dans la haute Normandie, à trois lieue de Rouen. Cette maison rapportait au dix-huitiéme siècle vingt mille livres de rente.
Notre poète reçut-il les ordres ? Cela me parait douteux.- Les statuts du concile de Trente exigeaient, à la vérité, que tout laïque pourvu d'une abbaye en commende se fit adjoindre au . corps ecclésiastique dans l'année de ses provisions, s'il ne voulait encourir la déchéance, l.c Saint-Siège toutefois dispensait aisément de la prtHrise. Les revenus des monastères allaient ainsi, hoi-s du cloître, servir aux passions les plus mondaines. Les jolies filles recevaient une bonne part des écus provenant de pieuses fondations. Les grasses prébendes de Desportes versaient chaque année dans sa caisse trente mille livres qui, de nos jours, en vaudraient cent mille *.
* Apres avoir raconlé ce fait daiis ses Entretienst fialzac ajoute : « Dans celte même cour où Ton exerçott de ces libéralités, où l'on faisoit deces forlunes, plusieurs poètes étoient morts de faim, saas compter les orateurs et Ks historiens, dout le destin ne fut pas meiUeur. Dans la mi'me cour, Tor-
Îuato Tasso a eu besoin d'un écu et l'a demandé par avunùae k une damt e soconnoissance. Il rapporta en Italie rhabilfement qu'il avoit apporté er* France, après y avoir lait un an de séjour. Et toulesfois je m'assure qu'il n 'y a point de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant, pour le moins, que le sonnet qui valut à Desportes une abbaye. »
« Nous adoptons, le chiffre de Régnier, mais Tallemanl des Uéaux d t qualjml« mille. Vo} ez la satire neuvième de ftt'gnicr, wn iOi. Du Verdicr, dans sa Bibliothèque frMçoise, nous donne quelques détails lelalivcmenl aux laveurs qu'obtenait Desportes ; «Et n'a-t-:l pas eu ces bénéfices par vacance m mort de» abbés; ains par la résignation qu'ils en ont faite entre ks mains de Sa Majesté, qui leur a domté récoinpfnse plus grande, alin de le potU'\oir selon son désir. »
XL rUlLIPPË DESPOJITUS.
Ce fut alors surtout qu'il mena cette grande existence, admirée comme un prodige par les auteurs contemporains et ù laquelle il les associait généreusement Sa table, richement servie, leur était toujours ouverte; ils puisaient dans sa bourse, les pauvres déshérités, qui n*avaient pas su, comme lui, remplir leur escarcelle. 11 faisait aussi libéralement les honneurs de sa vaste bibliothèque. « Nul ne surpassait la délicatesse, Fopulence de ses festins, nous dit Scévole de Sainte-llarthe ; nul ne prit plus de soins, ne Ùi plus de dépenses pour réunir une collection de livres; nul n'étala une plus grande somptuosité dans le train de sa maison '. » Admirable causeur, il animait, il égayait l'entretien. Il semble d'ailleurs avoir détesté les bavards prodigues de mots et vides de pensées. Le maréchal de Keti, qui passait pour un grand politique, lyi déplaisait par son insignifiante conversation; il lui reprochait de parler beaucoup sans rien dire '.
(Àligeant et afltecteux. Desportes se servit de son influence pour améliorer le sort des écrivains; il leur faisait obtenir des places lucratives, des bénéfices, des pensions, des avantages de toute nature. Yauqueltn de la Fresnaie lui dut l'intendance des côtes de la mefi qui lui fut octroyée par le duc de Joyeuse, nommé grand amiral de France *. Non content de lui avoir ainsi procuré une belle position, il voulut pousser plus loin sa fortune et lui écrivit dans ce but une lettre curieuse, dont son obligé lui-même nous offre l'analyse. Une satire dé son livi'e 1" n'est en effet qu'une réponse à la missive et aux propositions de Tadroit négociateur, que précède un résumé de son billet.
Desportes, dont la discrète prudence Des plus prudents la prudence devance •
yous me dites que je devrais trouver moyen de présenter au
i Nullus enim eum vel hospttalis mensae liberalibus epulis, vel inslaurandtt bibliothecae sumplu et studio, vet omni denique ciTilis vit» splendore superavit. {Eloges des hommes illustres, I. V.)
t Voyes les notes de Lenglet Dufresnoy sur le pamphlet intitulé : BiblUh Uiique de madame de MoiUpensier (issi). Les dîners de Desporles sont chaleureusement décrits par lacques de Hontereul, dans le Tombeau., que nous reproduisons à la tin du volume.
^ La Fresnaie explique tout au long dans ses œuvres (derni re satire dit livre r')ce service que lui a rendu notre poCte :.
Sa faveur^int de la bienveillance Que Desportes portoit aux bon<i dès sa naissance, J*aimerois beaucoup mieux pouvoir m'en revancher Par quHques bons effets, que ses vertus preschei-.
PHILIPPE DBSPORTES. XU
roi les beaux vers jusqu'ici renfermés dans mes tii-oirs; que, si je veux, vous me ferez mander par un seigneur de la cour lequel, sous le prétexte du bien public, se chargera de ni'inlroduire, parlera de mes faits d'armes, des services de mon père sous les drapeaux. Saisissant l'occasion, vous «goutcrex que je SUIS en outre un habile rimeur.
Car, dites-vous, qui seulement se dit Esire poêle, il perd tout son crédit, Estant tenu comme une {girouette :
En cour n'est qu'un eslre fol ou poète. Mais feindre faut qu'on n'y prend point plaisir Si le public i n'en donne le loisir.
• Vous ajoute^, poursuit Vauquelin de la Fresnaie, que je connais nombre de seigneurs, qui tous me viendront en aidr me feront nager dans le bien-être et obtenir des conunisl sions; n'y en eût-il pas à distribuei*, on en inventerait. 11 faut avoir perdu le sens pour blâmer ce système commode usité au delà des Alpes. Ne voiUon pas tous les jours des notables de Paris puiser à ces sources abondantes de richesse? Les uns vendent les biens communaux et les landes; les autres afferment des bois, trafiquent sur la coupe des forêts, sur les entrées, sur les impôts. • Cela remplit les bourses vides, . et comme je suis en province, que je pourrai diriger les opérations, mes coffres se rempliront d'auUnt plus vite. Vous terminez par ces remarques :
Qu'il vaut bien mieux estre marteau qu'enclume. Quand a mal faire un chacun s'accoutume, Et que combien qu'exerçant mon estât, Je puisse «icor toucher quelque ducat Avec honneur, pourtant c'est peu de chose Au prix du bien qu'en la cour on propose. Et qu'en peschant dedans une grande eau, On prendra plus qu'en un petit ruisseau. »
A cette morale du suecès, du lucre et de la jouissailce. Vauquelin lui opposait la modestie de ses désirs. Sa place lui fourmssait abondamment de quoi vivre, lui assurait l'estime du monde : il a.mait d'aille«ps la nature, il craignait les inlriLes de la cour. Bref, il aimait mieux se contentl de mo!!;^^?":: pas aventurer sa barque sur des ttots orageux.
Cette épitre importante nous montre quil y avait au seizième siècle des hommes d'affaires, comme de nos jours; qu'on spé-
* Les affaires publiques.
XLIl PBlLU't'E DEï>I*ORTES.
entait à cette époque sur les denrées, sur les gabelles, sur les terres, sur les fournitures faites au gouvernement. Desportes était expert dans ce trafic, et, par intérêt pour les écrivains, cherchait à les enrôler parmi les agioteurs.
11 semblait avoir adopté comme régie de conduite les avis moqueurs exprimés dans le faite conrlisan, de Joachim du Bellay :
Mais qui des grands seigneurs veut acquérir la grâce.
Il ne faut que les vers seulement il embrasse :
Il faut d'aulres propos son style déguiser
Et ne leur faut toujours des lettres deviser.
Bref, pour être en cet art des premiers de ton âge.
Si tu veux lioemenl jouer Ion personnage,
Entre les courtisans le savant tu feras.
Et entre les savans courtisan tu seras.
Ce faisant, tu tieodras le lieu d'un Aristarque,
El parmi les savants seras comme un monarque.
Tu seras bienvenu entre les grands seigneurs.
Desquels tu recevras des biens et des honneurs,
El non la pauvreté, des Muses l'héritage.
Laquelle est réservée à ceux-là en partage
Qui, dédaignant la cour, fâcheux et mal plaisants:,
Pour alktnger leur gloire accourcisseat leurs ans.
Du Bellay eût voulu peindre Desportes et ses habiles façons d'agir, qu'il n'eût pas employé d'autres termes. ' Son succès, comme poète, avait été très-rapide.
11 fut tout aussitôt reconnu par la France Un foudre de bien dire, nn torrent d'éloquence. Et, brusquement porté sur l'aile de ses vers. Du clair bruit de son nom il remplit l'univers.
nous dit en assez bon style {acques de Montereul. Ses œuvres eurent un grand nombre d'éditions pendant sa vie. Celle de 1583 est la première qui offre son troisième recueil de sonnets galants, publié sous ce double titre : Cléùnice, Dernières AmourSé Le poète avait juré trop tôt que la passion ne l'entraînerait nlus; il s'éprit encore d'une grande dame, et, comme elle lui tient la dragée haute, il recommença de plus belle ses langou*reux gémissements. Son ardeur ne laissait pas de lui surexciter l'imagination.
Je laisse au philosophe et aux gens de toisir A mesurer le temps |iar mois et par jgurnées; Je compte, quant à moi, le temps par le désir.
CoUtilet, dans sa Vie de Ronsard^ prétend que la dame chan*
PHILIPPE DESPORTES. sun
tée sous le nom de Cléonice pourrait être Hélicttc de Vivoimc de la Chastaigneraie. Du Radier fait raloir celte hypolhése et nous donne quelques renseignements sur la jeune fille. Son père était Charles de Vivonne, baron de la Châtaigneraie, qui avait pour femkne Renée de Yivonne, sa parente. Héliette épousa, le 10 juillet 1580, Louis de Monlberon, seigneur de Fontaine-Chateaudray, et mourut en 1025. Le sonnet de Ronsard, joint aux Amours de Clionice, semble la désigner d'une manière évidente. Un sonnet placé à la fin des Amovn diverses porte aussi son nom. Pourquoi dans ce morceau trés-virie poète n'al-il pas employé le pseudonyme? C'est ce que je ne saurais deviner. Plusieurs passages prouvent d'ailleurs que ces opuscules s'adressaient à une femme mariée, avec laquelle Desportes entretenait un commerce platonique. Un homme si fin, si positif, s'était laissé prendre à une affection idéale, qui devait, tout au plus, lui valoir de temps en temps un coup d'œil, un serrement de main. Que voulez-vous? II était poète et il imitait Pétrarque. Et puis il n'avait sans doute pas prévu qu'il trouverait une si énergique résistance. De là ses pleurs véritables et cette ode mélancoli<}ue placée à la fin des sonnets.
Adieu, cliansons, adieu, discours.
Adieu, nuits que j'appelois jours.
En tant de liesses passées; Mon cœur, où logeoieut les amours.
N'est ouvert qu'aux tristes pensées ï
Les CEnVres chtesliemes de Desportes sont généralement regardées comme un produit de sa Vieillesse : on les confond A cet égard avec les psaumes, dont les soixante premiers parurent en 1592, chez Mainert Pâtisson. Hais, quand on suit chronologiquement les travaux du poète, on volt qu'il a eu en tout temps de pieuses inspirations. Dés l'âge de vingt-quatre ans, il avait touché la harpe sainte; pendant ses jours de bonheur et d'ivresse, il la reléguait dans un coin, pour la reprendre aussitôt que la fatigue et l'ennui voilaient à ses yeux Içs riantes perspectives où se complaisait d'ordinaire son imagination. Plusieurs morceaux religieux, qui terminent l'édition de 1570, manquent à l'éditior
XUV PHILIPPE 0E8P0RT.BS.
de 1573. D'année en année le poète augmentait son pieux recueil. C'était la mode,alors. de mêler la dévotion à la licencer le Tanalisrae aux orgies; on affectait même le libertinage, alin de se mettre en opposition avec la rigidité protestante '.
Ainsi nous lisons dans le Journal de l'Estoiie que, le 31 octobre 1585, le roi s'en alla chez ses confrères les Hiéronymites de Yincennes, pour célébrer avec eux la Toussaint, faire ses pénitences et oraisons sous les auspices des moines. Le dernier jour du mois précédent, il avait eu la fantaisie de monter en chaire, de leur adresser une exhortation. Quelques jours auparavant, c'était Desportes lui-même qui, à l'instigation du roi, leur avait débile une homélie *. Voilà de beaux prédicateursr en vérité, pour soutenir les âmes chancelantes, purifier les cœurs et aplanir les voies du salut ! -
Ce prince dévot, qui s'était flagellé en public, faisait dans les rues de Paris de véritables bacchanales. Pendant les jours gras de 15812, escorté de son frère, le duc d'Alençon, et de leurs intimes, il effraya la populeuse cité de SQn brutal dévergondage. Les honnêtes compagnons, déguisés en marchands, prêtres, avocats, bref, portant des costumes de toute espèce, masqués d'ailleurs et montés sur des chevaux, parcoururent la ville, bride abattue; ils renversaient les uns, frappaient les autres de perches et de bâtons, principalement ceux qu'ils rencontraient la figure masquée, le roi voulant avoir ce jour-là le privilège du masque. Ils se précipitèrent ensuite au milieu de la foire Saint- Germain, s'y livrèrent à mille insolences et rôdèrent toute la nuit jusqu'au lendemain dix heures. Ils raccolaient en chemin une foule de mauvais garnements.
La même année où Henri 111 admonestait lesHiéronymitesde Yincennes, le digne monarque avait eu un autre caprice. Chose étrange! il s'était passionné pour le bilboquet au point d'en jouer partout, même dans les rues. Voulant le flatter et lui
* Dreux do Radier, article du Cotuervatettr.
* Journal de Henri III, par TEstoile. Palma Gayet, dans le livre I" de sa Chronologie novenairet nous donne des renseignements curieux sur cet ermitage du bois .de Yincennes : a Le roy avoit faict faire dans le parc du bois de Yincennes, autour de Têglise des Minimes, plusieurs bastimens et oratoires pleins de riches tableaux, d'ornemens d'église, reliques, croix, saincts, calices et chandeliers d'or, d'argent et de cristal, avec des armoires pleines de plusieurs habits d'escarlatte rouge et violette, de bréviaires, d'heures et au'.res livres d église qu'il avoit fait imprimer. Bref, c'esloit le lieu où il esperoil faire d'ordinaire sa soUtude avec les Ilieronymiles, ou confrères de Nostre-Damenle-Vie-Saine, que Ton nomme Vhiuennes, lesquels faisoient le service dans la haute église des Minimes. »
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plaire, les ducs de Joyeuse et d'Épernon s'emprcssérrat de l'imiter. Les autres seigneurs suivirent leur exemple; les gentilshommes, secrétaires, pages et laquais de ces derniers les singérent à leur tour. Les rues étaient donc pleines de gens qui faisaient leurs courses et leurs visites en jouant du bilboquet '. 0 majesté des rois, de quel respect tu frappes les historiens!
liesportes suivait>il Henri III dans ses escapades nocturnes? Pour conserver ses bonnes grâces, feignait-il de rafoler du bilboquet? Cela me parait évident, car le madré poète ne quittait guère le prince ni ie dac de Joyeuse. Admirable influence des cours sur le talent !
Ces royales distractions, par bonheur, étaient loin d'absorber tout le temps de Desportes. L'historien Jacques de Tliou, dans ses Mémoires, nous le montre occupé d'affaires plus graves. Ayant été lui- même nommé maître des requêtes, son oncle voulait qu'il se fit recevoir président ai survivance. Augustin de Thou occupait cette charge au parlement et ne l'avait acceptée, disait-il, que dans l'espoir de la transmettre à son neveu. Mais Jacques n*aimait ni les sollicitations ni les démarches, et craignait de ne pas réussir. Pendant que l'oncle se dépitait, François Chocsne, lieutenant général de Chartres, arriva Tort heureusement à Paris. Cétait un homme judicieux, qui avait occup4> un emploi dans l*ambassade française, à Rome, qu^nd le neveu y remplissait d'autres fonctions. Ils s'étaient liés tout naturellement. Un jour donc, il vint rendre ses devoirs au président de Thou. Celui-ci, connaissant l'amitié qui existait entre les deux jeunes gens, lui confia son déplaisir. Il le pria ensuite de voir son neveu, de lut remontrer qu'il avait tort de négliger ses intérêts. Choesne accepta volontiers la commission, persuadé qu'il ferait une action agréable au vieux magistrat, utile à son ancien collègue et honorable pour lui-même. *
Il alla donc trouver aussitôt Jacques de Thou, et lui exposa le sujet de sa visite.
— Mon Dieu I lui répliqua l'historien futur, je vous suis fort obligé de votre empressement. Je reconnais aussi la bonne volonté de mon oncle. Mais attendons, je vous prie, un moment plus favorable. Vous savez combien les v)1licitations me répugnent, combien les assiduités que demandent les grands s'accordent peu avec mon humeur. Ce qu'on achète par des prières me semble toujours trop payé. Or on ne peut rien obtenir de nos jours sans multiplier les instances et les démarches; il faut
> JatrMl de rSsMle, année 1S8S.
XLVl PHILIPPE DE6PORTE8.
plaire d'abprd aux favoris du roi, eux seuls disposant de toutes les grâces qu'il veut bien octroyer.
Jacques de Thou allait développer ses raisons, mais Ghoesne l'interrompit :
— Moins on sait profiter du temps, plus on craint de le perdre. Si vous jugez les sollicitations malséantes pour votre dignité personnelle et pour votre charge, si vous appréhendez un échec, laissez-moi faire. Vous connaissez Philippe Desportes; vous n'ignorez point qu'il est de mes parents et de mes amis: vous savez en outre quelle influence il exerce sur le duc de Joyeuse, qui lui-même est tout-puissant auprès du roi, dans les affaires relatives à la magistrature. Eh bien, ils seront charmés l'un et l'autre que je les emploie à vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
Comme il achevait ces mots, il alla en droite ligne chez le poète diplomate, qu'il trouva sur le point de sortir, avec son portefeuille sous le bras, ni plus ni moins qu'un ministre : le duc de Joyeuse l'attendait pour travailler. Choesne le tira un peu à l'écart, lui dit ce qui l'amenait; l'opulent rimeur prit note de sa requête, sans lui faire la moindre objection, et, comme ceci avait lieu le matin :
— Venez tantôt diner avec moi, dit-il au solliciteur par procuration; je vous instruirai de ce qui aura été fait.
Choesne ne manqua point au rendez-vous : il apprit alors avec étonnement que l'affaire était conclue.
11 se hâta d'en avertir Jacques de Thou, que sa diligence et la prompte solution obtenue par Desportes surprirent à son tour. U regretta de n'avoir fait aucune démarche auprès du jeune seigneur et de son conseiller, ne fût-ce que dans un but de politesse. Il exprima son repentir à Choesne, ajoutant qu'il ne pouvait assez reconnaître un aussi grand service.
Et sur-le-champ il alla trouver Desportes, s'excusa de n'avoir point fait lui-même sa demande et attribua son retard au zélé de Choesne, qui l'avait prévenu. Le poète ne souffrit point qu'il se disculpât plus longuement et lui répondit avec une certaine grandeur d'âme :
— Vous êtes, je le sais, du nombre des personnes auxquelles il sied mieux de témoigner leur reconnaissance pour les bons oCflces que de prendre la peine de les solliciter. Quand vous m'avez employé pour vous auprès du duc de Joyeuse, soyez sûr que vous nous avez obligés l'un et l'autre : on se fait honneur, dans des occasions pareilles, quand on rend service â un homme de mérite.
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De Thou pria le gracieux auteur de le mener aussilât cliez le duc de Joyeuse, pour le remercier.
^ — Vous ne le trouverez point, lui répliqua Desporles. H vous a d'ailleurs obligé de si bonne grâce, qu'un reraerciment précipité lui semblerait peut-être importun. Le duc ne trouvera pas mauvais que vous y mettiez moins de. promptitude'.
Sur ces entrefaites, le duc de Joyeuse partit pour son gouvernement de Normandie, où il se rendait chaque année aux fêtes de Pâques. 11 fut convenu que l'on attendrait son retour.
Cependant les proteeteurs de l'habile écrivain allaient périr l'un après l'autre d'une mort tragique. Le 20 octobre 1S87, le duc de Joyeuse fut fait prisonnier é la bataille df Coutras et tué de sang-froid par deux capitaines réformés. U avait liû-méme, quatre mois auparavant, fait massacrer cinq cents huguepots» qui s'étalent regdus à condition d'avoir la vie sauve* : son crime i-etorobait sur sa tête. La nouvelle de sa fln prématurée accabla Desportes, suivant Jacques de Thou. 11 éprouva le besoin de fuir le monde, d'aller dans la solitude chercher des forces contre la douleur. Il se retira donc à Saint -Victor, diez Antoine Ba!f. Ce dernier poète, admirateur passionné des Grecs et des Romains, possédait au faubourg Saint-Marceau une maison où Charles IX lui avait plusieurs fois rendu visite, où Henri 111 et le duc de Joyeuse avaient établi une sorte d'académie, morte en bas âge pendant les guerres religieuses*. C'était un asile tout à fait convenable pour tin auteur. De Thou, reconnaissant de la bonne grftce avec laquelle le défunt l'avait obligé, vint y voir Desportes et mêler sa tristesse aux regrets de l'ingénieux courtisan. Le roi était tombé dans un profond chagrin : un mignon toutefois lui restait, un peu mùr sans doute, mais agréable encore; toute sa tendresse se reporta sur le duc d'Épemon'.
Notre poète ne semble pas avoir recherché la protection du puissant favori. Aucun morceau ne lui est dédié, n'atteste un effort pour lui plaire. 11 avait dû exister entre les deux amis du prince une rivalité qui ne permettait pas de les courtiser ensemble. Et Desportes, ayant suivi la fortune de Joyeuse, se trouvait sans doute paralysé après le drame de Coutras. U n'eut
< A Saiiit-Maixent, le t8 juin 1587.
* CuUetet, Vie mamscrtu d'Antoine BaSf.
' « Les nouTelles de ceUe mort et route arrivées, le roy en a fait an grand deail, même n'a pas voulu ouïr les gentilshommes, qui lui étoient envoyés de la part du roy de Navarre, pour recevoir les excuses de ce qui s'étoit passé, et, après avoir repris ses esprits, il a fait présent h M. d'Epenum de Inute la dépou lie du défunt, je veux dire de l'amirauté et gouvernement de Normandie. » Pasquier. lettre xiv ânAivrell.
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guère le temps d'ailleurs de faire volte-face, quoicpie ces mouvements s'exécutent très-vite dans les cours. Le duc ne tarda , point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq ans, c'était beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta eiiân de ses charmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on avait surtout t\levé des barricades en haine de son favori. D'^pemon ftit sacrifié, n'échappa même à la mort que par son courage et ses • promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale, les troubles du mois de mai 1588 nous auraient fait perdre un doturoent de la plus haute importance. Notre auteur écrivait en chiflfres, c'est-à-dire en signes à lui connus, les faits et gestes de Henri 111; pendant l'insurrection, i) eut peur et brûla le précieux ouvrage. II aurait éclipsé les autres renseignements que nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommes qui n'avaient pas vu de leurs propres yeux, comme le poète*.
Ce Alt alors que le dernier se retira dans son abbaye de Bonport, en Normandie, le plus avantageux de ses bénéfices. Il éprouvait par moments à la cour des lassitudes extrêmes : elle% lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient ses yeux vers les sereines beautés de la nature et la calme existence de la province. Dans son affliction, il soupirait alors des vers pleins d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisans et doux. A vie heureuse el sainte, •
Où, francs de tout souci, nous n*avons point de crainte
D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux
Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux!
Où nous vivons contens, sans que la chaude rage
D'avancer en crédit nous brûle le courage <;
Où nous ne craignons point l'effort des médisons.
Où nous n'endurons point tant de propos cuisans,
Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire
Et ployer le genou, même i noire adversaire ;
Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'affections.
De veilles, de travaux, d'ennuis, d'ambitions.
De gênes, de regrets, de désirs, de misères.
De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères,
De remords inhumains et de soucis mordans,
Comme loups affamés, ne nous rongent dedans,
Nous jaunissant la face; et la dépite envie
D'une seule douleur ne trouble noire vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et l'auteur, avec
* Volume 661 des roanuscriis de Dupuy, ayant pour titre: Reaieil d'ànedoki Urin de la amvertoHon de divers grands personnage^.
* Cmragf, au seizième siècle, était synonyme de ronr'
PHILIPPE DE8P0RTES. XUX
son imagination poétique, devait désirer prendre sa reirai kt. Jacques ^e Thou, qui le connaissait bien et qui le fréquentait alors, comme nous l'avons vu, nous apprend qu'il réalisa son ^'œu à cette époque *.
Mais il ne jouit pas longlerops de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un coup mortel, avant même qu'il eût pu rattacher son haut-de-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Henri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonistef. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait effectivement jamais succédé aux Valois''. Un homme .qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les huguenots, l'n dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait In Havre>de-Grâce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la so-' ciété de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait pailui fut que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le mo • naslère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Nonoacdie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé Rollet, gouverneur dx^ Pont-de-l' Arche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Béarnais'. Pour n'être point capturé par Iom huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le temps de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fier, emporté, brave, ambitieux et bon-
* « Lorsque le duo de Joueuse eut été tué, â la bataille de Coutras, Desportes quitta la cour et se remit à Tétude. Ce fut alors qu'il travailla à sm paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage Irès-estimable. » Histoire miverselle, livre CLXXXY.
s a Tontes tes chances étaient pour le Ligue, et pas une pour le Béarnais. » Binaire de Tranee, par M .Michelël, t. X, p. S55.
3 L'Estoile, Jùurml de Hmri W.
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néle ^ Ptîut-étre manquaiUil de finesse, comme tous les hommes de ce caractère. L'adroit rimeur sut l'apprivoiser, le dominer, le conduire. Yillars avait fait sur mer des prises considérables : il obtenait chaque année de la Ligue des sommes importantes, pour rester fldéle au parti. Ses cofAres pleins ne le laissaient manquer ni d'hommes ni de bâtiments. Aussi voulait-il élever sa fortune le plus haut possible, et notre auteur ne l'en dissuadait pas.
Un jour donc, les Rouennais Airent bien surpris de le voir remonter la Seine avec une galère et quinze vaisseaux armés, qui portaient quinze cents soldats. Il fit descendre mille hommes dans une Ile, d'où l'on pouvait canonner Rouen et où les intrus se fortifièrent. Le duc de Mayenne, généralissime des troupes catholiques, fut obligé d'accourir; un gentilhomme alla de sa part demander au hardi capitaine le motif de cette invasion menaçante. Yiilars répondit qu'ayant été leurré par maintes promesses et désespérant de leur réalisation, il avait pris les armes pour se faire sa part 11 exigeait en conséquence le gouvernement de Rouen et la lieutenance générale de Normandie, sans quoi il se joindrait aux royalistes. Force Ait de lui accorder les titres et avantages qu'il sollicitait d'une manière si belliqueuse. En juillet 1591, le hautain personnage entra donc dans la ville, non pas comme un protecteur et un chef régulier, mais comme un véritable conquérant. Desportes s*y installa près de lui pour le diriger*. Le bruit courant d'ailleurs que le prince calviniste reparaîtrait bientôt sous les murs, avec des lansquenets allemands, Yillars se hftta de faire des préparatifs.
Pendant qu'on amenait des vivres, abattait les faubourgs, rassemblait de nouveaux soldats et augmentait les fortifications, la rumeur populaire l'accusa de nouer des intelligences avec le cardinal de Bourbon, qui présidait le conseil du roi, et d'employer pour ces manœuvres Philippe Desportes. On prétendait que plusieurs conférences avaient eu lieu entre le poète et un abbé de Saint-Aubin, émissaire des antiligueurs. L'affaire avait même été portée si loin, qu'on avait proposé en plein conseil de rendre à Desportes ses bénéfices et abbayes : mais, ceux qui les occupaient ayant refusé de s'en désaisir, l'auteur diplomate rompit avec dédain les négociations. Une belle idée qu'on avait
* Éanumit* rotal»^ t. VI. — Ckromlogiê waoemirt de Palroa Cayet.
s a II avott pour conseil auprès de luy Philippe Desportes, abbé de Tyron, docte personnage, qui tenoit sa fortune du feu roy. » Palma Gayel, Chronologie novenaire* Ce rdle valut à Desportes, dans la tatirtUénipp^e, quelques railleries peu inordantes.
PHILIPPE DESPOBTES. il
là de croire qu'il prêterait les mains à un traité on Ton ne tiendrait pas compte de ses intérêts! Il en garda même un vir ressentiment, et montra, depuis « ce que peut un liomrae de conseil, quand il rencontre un homme d'exécution *. »
Une partie de ces manèges s'étant divulguée, le peuple jeta les hauts cris, et un rassemblement eu lieu devant Ip porte du négociateur. On disait qu'en ce moment même il était réuni avec deux évéques, entrés dans la ville sous un faux costume; que ces trois personnages, autorisés par Villars, se concertaient pour livrer Rouen aux hérétiques. On voulait donc saisir les deux agents mystérieux, afin de les expulser. Mais, comme on ne les ■ trouva point, l'émeute s'apaisa. Le poète diplomate en fut quitte pour une alejrte un peu vive. Les incidents du siège qui commença bientôt après donnèrent une autre direction aux pensées de la foule.
Cette affaire n'ayant pas réussi, le gouverneur et sou conseiller intime déployèrent une vigilance d'autant plus grande : des subalternes ne pouvaient-ils pas concevoir un plan analogue et Texécuter dans l'ombre? Stimulé par Desportes, Villars prit k sa solde un avocat nommé Mauclerc et le chargea d'espionner les royalistes, en affectant de partager leurs opinions. Le faux frôre se glissa dans leurs conciliabules et obtint connaissance d'une intriguCt qui avait pour but de livrer aux assiégeants la porte Cauchoise. Un huissier des comptes, un procureur et un sergent militaire, se trouvaient parmi les meneurs : sur l'accusation du mouchard, ils furent arrêtés, mis â la torture et condamnés par un tribunal à être pendus, sentence que l'on exécuta le 4 janvier 1592, quelques semaines api*ès la tentative échouée de Villars et de Desportes. Le 7, une proclamation menaça de la même fin quiconque favoriserait en aucune aorte le parti de Henri (le Bourbon. 0 justice humaine, voilà ton impartialité!
Le roi vint à plusieurs reprises commander lui-même le siège. Mais les deux chefs, car on peut qualifier ainsi Desportes, avaient si bien organisé la défense, que la ville demeura imprenable. La lutte qu'ils soutinrent forme, avec les batailles d'.4rques et d'Ivry, avec les opérations sous les murs de la capitale, l'un des faits militaires les plus importants qui aient signalé cette longue campagne.
Villars et l'ingénieux abbé cependant se mettaient en garde contre la mélancolie. Entre deux attaques des royaux, comme on disait alors, entre deux sorties du vaillant capitaine, ils fai-
< Palma Cïiyet.
saient bonne chère, ils se livraient aux passe-temps d|aiiiour. Desportes avait séduit jadis, sans efforts surhumains, une des jeunes personnes que Catherine de Médicis réimissait en galant cénacle, pour lui servir à plusieurs fins. Elle était agréable, spii^ituelle et passionnée. De son commerce avec le poète résulta une fille* Ne pouvant la mettre au monde chez la reine, mademoiselle de Vitry alla, un matin, accoucher dans le faubourg Saint^Victor, et, le soir, pour ménager l'opinion publique, se trouva au bal du Louvre : elle y dansa même, et l'on n'aurait pas deviné sa faiblesse, sans une perte de sang qui lui prit. On croyait alors i]u*^une ceinture, riiise en contact avec l'image de sainte Marguerite, diminuait et abrégeait les douleurs de l'enfantement. La joviale pécheresse disait que les femmes légitimes pouvaient s'en passer, puisqu'elles avaient lé droit de crier à pleine poitrine; mais qu'elle était nécessaire aux filles, qui n'osaient pousser un pauvre hélas * ! Cette incartade, suivie probablement de plusieurs autres, ne l'empêcha pas de trouver un mari : elle devint madame de Simiers *.
Or, pour se distraire pendant le siège, Desportes avait emmené avec lui cette fringante maltresse. Elle cultivait la littérature & sa manière; les idées lui venaient facilement; mais non les rimes. Elle envoyait donc sa prose à l'abbé de Tiron pour qu'il la mit en vers. Elle ne put se rompre aux exigences du mètre qu'après avoir atteint sa quï^'antième année. Lorsqu'elle s'enferma dans la ville de Rouen, elle n'était point encore parvenue à cet âge respectable, qui. loin de la corriger, augmenta la verve de son esprit et l'ardeur de ses passions^. Yillars. voyant tous les jours cette leste et provoquante personne, ne put s'abstenir du péché de convoitise; madame de Simiers n'ayant pas la moindre envie de se montrer cruelle, l'accord fut bientôt fait : Desportes en pensa ce qu'il voulut. Comme on partage les provisions pendant une famine, les deux rivaux se partagèrent les bonnes grâces de leur divertissante compagne. Fut-ce alors, ou dans une occasion semblable, que le poète écrivit le sonnet suivant? 11 a pu éprouver plusieurs fois la même déconvenue,
Prince, à qui les destins en naissant m'ont soumis. Quelle fureur vous tient d'aimer cette infidèle ? li'air, les flots et les vents sont plus arrêtés qu'elle. Puisse une 'telle erreur troubler mes ennemis!
* Tallemant des Réaux.
* Louise de l'IIÔpital-Titry (c'était son nom de demoiselle) fut épousée par Jacques de Simiers, grand maître de la garde-robe du duc d'Alençon.
s Tallemant des Réaux.
PHILIPPE DeSPORTBS. MU
Son œil, par qui tant d'heur vous est ore promis Abusa mon esprit par b roénae cautelle; Ce corail souriant, qui les baisers appelle, Mille fois ses trésors à souhait m'a permis.
Comment peut en Taimant votre Ame être assurée? Ile laissant pour vous prendre, elle s'est parjurée; Ce cœur, qu'elle dit vdtre, était naguère i moi.
Elle eut pour me dompter toutes les mêmes armes : C'étaioit ntéraes serments, mêmes vcrax, mêmes larmes* Vous pourrez- vous lier à qui n'a point de foi?
Rouen ne capitula pas aussi vite que madame de Simiers. L'audacieux courage du gouverneur et la circonspection de Des* portes rendirent la lutte sanglante. Le roi lui-même y courut, en mainte occasion, les plus grands périls. Convaincu enfin qu'il n'obtiendrait pas l'avantage, il résolut de traiter. Dans la cuisine de Villars régnait un certain Lafont, qui avait antérieurement présidé à la manœuvre des casseroles chez le duc' de Sully. Le judicieux ministre ne dédaigna point de l'employer, faute d'un plus noble intermédiaire. Le chef consulta madame de Simiers : la coquette, toujours facile, lui promit son aide et obtint en effet l'assentiment de ses deux protecteurs pour ouvrir des négociations. Elle s'ennuyait sans doute d'un internement volontaire qui ne finissait point. Après quelques retards, Sully vint à deux lieues de Rouen, chez un nommé Saint-Ronnet, d'où on l'introduisit dans le fort Sainte-Catherine. Pendant cinq jours, il eut avec le gouverneur de secrets entretiens. « La plus grande difficulté ne roulait pas sur l'intérêt, nous apprend-il lui-même; Villars cherchait moins à satisfaire de cupides intentions qu'à obtenir la cftrtitude que le roi, en traitant avec lui, ne désirait pas simplement gagner un chef-lieu de province, mais voulait s'attacher un homme capable de le servir et animé envers lui des meilleures intentions^. » Les négociateurs finirent par tomber d'accord, mais le ministre, n'ayant pas de pleins pouvoirs, dut retourner auprès du roi et obtenir son assentiment.
Il revint au bout de quelques semaines, en plein jour et avec une sorte de pompe : Villars avait fait préparer pour lui et sa suite la plus belle hôtellerie de la ville, où il fut traité splendidement. Un de ses gentilshommes alla visiter de sa part le gouverneur, Desportes et madame de Simiers : sa politesse lui fut aussitôt rendue; on le pria de se reposer tout le jour et on lui dit
* économies rofialest t. il, p. S70, édition de 1745.
qu'on entrerait le lendemain en conférences. Mais, le soir même, le malin poêle arriva chez le duc : il lui apprit que son absence avait failli tout perdre. Un envoyé de l'Espagne et un émissaire de la Ligue étaient venus faire des propositions au commandant. 11 y aurait peut-être cédé, si des lettres fort vives n'eussent fjcercé ime influence contraire, Tune écrite par le cardinal de Bourbon au gouverneur; l'autre par le marquis de Yitry à madame de Simiers, sa sœur^ la troisième par l'évêque d'Évreux, du Perron, au courtois diplomate qui l'avait lancé dans la carrière. Le prélat ne lui parlait qu'avec un ton d'extrême déférence; nos lecteurs, l'ayant vu débuter sous le patronage de Desportes, n'en seront point surpris. L'abbé montra ces pièces au duc, le mit en garde contre les emportements de Villai's, prépara le succès de l'entrevue par d'habiles conseils.
Sully trouva le rude capitaine moins bien disposé que la première fois. Mais il ne tint pas compte de ses airs superbes et alla droit au fait. Le commandant exigea pour lui la dignité d'amiral, que lui avait octroyée l'Union catholique; legouvenienient de Rouen, de son bailliage et du pays de Caux, sans être soumis à l'autorité du gouverneur de la province; une somme de cent vingt mille livres et une pension annuelle de soixante mille; la restitution dé Fécamp, livré aux huguenots par Dois- Rozé, qui l'avait conquis pour la Ligue avec une audace prodigieuse, mais que l'ingratitude de Yillars lui-même avait jeté dans le parti contraire. Enfin, le vaillant lutteur demandiait que l'on mit à sa disposition les abbayes dé Jumiéges, Tiron, Bonport, la Yalace, Saint-Taurin et Montiviliers. La dernière devait enrichir une sœur de sa maltresse. Tiron et Bonport revenaient de droit à l'ancien titulaire, qu'on en avait dépouillé, Yillars comptait sans doute lui offrir les trois autres monastères, pour le dédommager des bénéfices saisis par les ligueurs, que les propriétaires actuels ne voulaient point rendre
Comme le duc de Montpensier, gouverneur de Normandie, avait droit de juridiction sur le bailliage et la ville jie Rouen, sur 1^ pays de Caux, et ne pouvait en être dépossédé sans son aveu ; comme la dignité d'amiral appartenait au duc de Biron et que Fécamp avait été remis entre ses mains, le secrétaire d'État se vit obliger d'interrompre la négociation. Le prince devait être consulté sur ces articles. Pendant que l'on attendait sa décision, une foule de contre-temps et de manœuvres faillirent encore annuler ce travail de Pénélope. Un des meneurs fut même pendu à une croisée de l'hôtel qu'habitait Yillars. II fallait que Desporfes, madame de limiers, Lafont, travaillassent perpétuelle-
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menti calmer le foufpieux aroiraP. Le consentement du Béarnais étant arrivé enOn, on dressa un traité dans les régies, et il fut convenu que Henri IV ferait une entrée solennelle à Rouen, après avoir pris possession de la capitale. Sully se hâta de l'aller rejoindre, pour firanchir avec lui les barrières.
Avant de s'y installer ofllcieUement, le Bourbon était d^à maître de Paris. Le duc de Mayenne avait dû fUir à Soissons, et le parti royaliste dominait dans la ville. Aussi le 18 mars iSBA, le prince envpya-t-il le frère de Desportes saisir tous les meubles que le duc avait laissés derrière lui : le sieur de BéviUiers, muni d'un bon passe-port, enleva jusqu'aux petits tableaux et menues bardes. 11 en fUt récompensé libéralement par le souverain, qui lui donna commission d'aller remontrer au duc de Mayenne qu'il devi'ait cesser la lutte et ne pas se faire ensevelir sous les ruines de la France. Cette note de YEslohle* provoque la curiosité. On se demande si Thibaut Desportes avait, contrairement à son frère, ceint l'écharpe royaliste dès les débuts, ou si le poète l'avait expédié sous les murs de Paris, comme un agent lidèle, pour soigner ses intérêts. On aperçoit ou on devine une finesse dans toutes les actions du madré politique.
liC 22 mars, le roi entrait à Paris. Bientôt après Villars proclama son autorité sur la grande place de Rouen, au son de toutes les cloches, au bruit d'une imposante canonnade. Une lettre du roi, où il le nommait son cousm^ le pressait de venir A la cour. Mais le tler capitaine ne voulant y paraître qu'en grande pompe, ses apprêts retardèrent son voyage. 11 se raidit enfin au Louvre, emmenant avec lui plus de cent gentilshommes, dont quelques-uns appartenaient à la première noblesse de France, et il éclipsa tous les autres seigneurs. Pour ses bons offices. Desportes obtint une grasse abbaye et plusieurs autres doua'. Il ne se laissait jamais oublier.
Il ne fit qu'une perte, mais elle l'attrista sans doute fort peu. Madame de Simiers, voyant la splendeur de l'amiral, lui donna décidément la préférence. Elle le brouilla môme avec Desportes, en lui disante l'oreille que, si on les voyait toujours ensemble, on le croirait mené par lui et le jugerait même incapable de rien faire sans le malin abbé. Ses cajoleries, ses manières vives et piquantes, son entretien spirituel, poussèrent jusqu'à l'exaltation l'amour de son impétueux chevalien Mais ce triomphe ne
* On peut lire dans SuUy toute cette longue histoire. ' Journal de Henri IV, année 1594.
' Palma Cayet, ChrOM^ogie novenaire.
LVI PHILfPPE DESPORTES.
dura guère. Le vainqueur d'ivry n'était pas homme à laisser dans l'inaction un capitaine si intrépide. Dés le commencement de Tannée suivante, il le plaça en Picardie pour tenir tête atix Espagnols, avec les ducs de Bouillon, de Nevers et de Saint-Paul. C'était là que devait se terminer sa courte et brillante carfiére. Les généraux ayant marché, pendant le mois de juillet, au secours de Dourlens qu'assiégeait Fuentés, Bouillon gravit une colline pour examiner le camp ennemi. Grande fut sa surprise de voir l'armée entière s'avancer en ordre de bataille à sa rencontre. 11 envoya aussitôt un gentilhomme prier Villars de le secourir. L'amiral, qui ne connaissait' point l'hésitation, arliva bride abattue. Son associé )ui dit alors qu'il fallait arrêter l'ennemi par une charge furieuse. Villars saisit l'occasion, se précipite avec ses cavaliers sur les bandes espagnoles. 11 met en déroute un escadron de six cents hommes qui lui barrait le passage; mais, n'étant point secondé par son collègue, il a bientôt l'armée entière sur les bras. Le vaillant capitaine ne songea même point à la retraite; et, pendant que son escadron fuyait, il soutint avec un petit nombre de braves une lutte follement héroïque. Enveloppés de toutes parts, ils furent tués ou faits prisonniers. Des Napolitains saisirent l'amiral, qui leur ofinrit cinquante mille écus pour sa rançon : mais un capitaine espagnol, nommé Contreras, ayant voulu leur enlever cette proie et n'ayant pu y réussir, frappa le vaincu de son épée : d'autres imitèrent son exemple, et Villars tomba percé de coups; fln déplorable pour un homme si habile et si énergique*.
Tallemant des Beaux affirme qu'avant de partir pour Dourlens Villars baisait un bracelet de cheveux qui lui venait de sa maltreâse. Comme le duc de Bouillon blâmait cet enthousiasme excessif à l'égard d'utie personne très-légère, le fougueux seigneur lui répliqua : « S'il faut parler sans détour, je crois en elle, comme je crois en Dieu ! » Après la mort du vaillant amiral, madame de Simiers n'en poursuivit pas pioins le cours de ses aventures galantes.
* Suivant l'Estoile, la rancune ne fut pas étrangère à cette catastrophe : tt La haine que loi portoient les Espagnols, dit-il, pour avoir autrefois été des leurs et n'ea être plus, ayant pris le parti du roi et abandonné celui de la Ligue, fut la vraie cause de la mort de ce seigneur lrè»-valeareux. »
PHILIPPE DBSPORTES. LVII
Plus heureux que Villars, Desportes s'était retiré dans son abbaye de Bonport. Là, au milieu d'une douce quiétude, il reprit sa traduction des Psaumes. L'interprétation du texte sacré ne l'absorbait pas entièrement : deux jeunes femmes annotaient* dit-on, ses vers, madame Patu et madame d'Aigrontin^ U faisait aussi des voyages à la cour et y prenait part aux fêtes royales. Dans une de ces visites, le Béarnais lui dit un jour, avec sa libre gaieté, devant la princesse de Conti : « Monsieur de Tiron, il faut que yous aimiez ma nièce : cela vous ranimera et vous fera produire encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune. » La princesse répliqua non moins librement : «Je n'en serais pas fâchée, je vous assure; il en a aimé qui étaient de meilleui'e maison que moi. » Elle entendait Marguerite de Valois, l'abbé passant pour avoir été au mieux avec elle, avant qu'elle fût reine de France *.
Les provocations d'ailleurs ne manquaient pas au riche bénéficiaire; mais, toujours clairvoyant, il ne se faisait point illusion sur les motifs qui inspiraient les aimables coquettes. L'une d'elles, le poursuivant de ses agaceries intéressées, le vieux poète calma son ambition par un charmant sonnet :
Ah ! je vous entends bien I Ces propos gracieux, Ces regards dérobés, cet aimable sourire, Sans me les déchiffrer, je sais qu'ils veulent dire : C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux.
Quand je compte mes ans, Tithon n'est pas si vieux ; Je ne suis désormais qu'une mort qui respire; Toutefois votre cœur de mon amour soupire, Vous en faites la triste et vous plaignez des cieux.
Le peintre éloit un sot, dont l'ignorant caprice Nous peignit Gupidon un enfant sans malice, Garni d'arc et de traits, mais nu d'accoutremens.
< Aussi trouve-t-on dans le pamphlet qui a pour titre : BiblMhique dé madame de Montpatstêir, le passage suivant: —Article 75. Psaumes mis en rimes'par Philippe Desportes, revus et corrigés par madame Patu, avec les annotations et sonnets de madame d'Aigrontin.
* Tallemant des Réaux.
LYIII PHILIPPE DESPORTES.
Il falloit pour carquois une bourse lui pendre, L'habiller de clinquans, et lui faire répandre Rubis à pleines mains, perles et diamans.
Ainsi rien ne troublait la lucidité de son esprit ou le calme de son Ame. 11 dominait les événements, flairait les pièges et savait toujours se rendre aussi heureux que possible. Un de ses amis intimes, Jacques de Hontereul, a parfaitement décrit son invariable sérénité :
L'âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour à sa maison. Port de félicité aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme lui. Tranquillité d'esprit, Dont on a tant parlé, dont on a tant écrit. Que chacun cherche tant, que personne ne trouve. Vrai nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve, Douce paix de notre âme, :i bon droit avois-tu Choisi pouf la demeure une si grand' vertu. Jusqu'au dernier soupir, rette compagne chî-re Me l'abandonna point ; avec elle sa mère, La bonne conscience, éloit à son côté*
Ses Psaumes, dont il avait publié une soixantaine à Paris, chez Mamert Pâtisson, dés 1592 et pendant le siège même de Rouen ^ furent terminés en 1595 : on les réimprima en 1598 et 1604^. Du Radier vante beaucoup l'exactitude de la version; je ne le contredirai pas, mais le style ne mérite certainement aucun éloge. Avec la meilleure volonté du monde, je n'ai pu découvrir une strophe élégante ou remarquable dans tout le volume. L'âge avait de bonne heure répandu ses ombres sur le talent du poète et rassemblé autour de lui ses brouillards. Ses amis, ses protégés, ses connaissances, flattèrent ses oreilles de leur complaisante approbation; de Thou, dans son // solre m» verselle^ Tessier, Sainte-Marthe, exagèrent la valeur do ces stances caduques. D'autres murmurèrent tout bas un jugement plus . vrai, comme Du Perron. Le hautain Malherbe exprima son avis d'une façon brutale.
Un jour qu'il dinait chez Desportes, avec le neveu de celui-ci, et que le potage se trouvait déjà sur la table, le vétéran lui parla de ses Psaumes et voulut lui en offrir un exemplaire. Comme il se disposait à l'aller chercher, le Normand l'arrêta tout court :
< Bmiathique fraaçotte, de l'abbé Goujet, t. xiv. * Denis Gaigniel, musicien du maniuis de Villeroy, les niit en irmsiqiie à plusieiu-s parties; son travail fut imprimé chez Pierri* Uallnrd, en 1607.
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c Laissez, laissez, lui dtt-il, YOtre potage vaut mieux que vos Psaumes. » Desportes ne releva point cette grossièreté, mais ne souffla mot pendant tout le repas : au sortir de table, ils pri» rent congé l'un de l'autre et ne' se revirent Jamais. L'éplucheur de syllabes n'en fut pas quitte pour cette rupture. La verve moqueuse de Régnier lui inspira un désir de vengeance qu*ll ne put comprimer : l'ennemi mortel des enjambements reçut en pleine poitrine la neuvième satire, qui a d'ailleurs l'importance d'un manifeste littéraire. L'auteur y dit de notre poète :
Or, Rapin, quant à moy, je n'ay point tant .d'esprit. Je vay le grand chemin que mon oncle m'apprit, Laissant là ces docteurs, que les Muses instruisent En des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent, De ses fautes un livre aussi gros que lé sien, Telles je les croirai quand ils auront du bien, Et que leur belle Muse, à mordre si cuisante, Leur don'ra, comme & luy, dix mille écus de rente, De l'honneur, de l'estime, et quand, par Tonivers, Sur le luth de David on chantera leurs vers; Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable, Et qu^ils sçauront rimer une aussi bonne table.
Malherbe n'osa faire bâ tonner le neveu d'un homme influent, comme il avait fait rouer de coups le poète Berthelot, pour se venger d'une parodie '. Sa colère s'épancha sur les œuvres mêmes, et, d'une main crispée, il barbouilla tout un exemplaire de ses notes critiques ou soi-disant telles. Ce griffonnage passa dans la bibliothèque du fameux Balzac, puis dans celle du président Bouhier : il se trouve maintenant à l'hôtel Mazarin. Charles Nodier en possédait une copie. Les remarques du lourd pédant n'ont aucune valeur. Il s'en exhale un parfum d'épicerie, une odeur de savon et de suif, qui dénote la vocation réelle du censeur : pourquoi Malherbe n'a-t-il point trôné dans un comptoir, ne s'est-il point prélassé dans une arrière-boutique?
Mais, si l'école des arrangeurs de mots ne traitait pas bien notre poète, les marques de déférence ne lui manquaient point : on l'en obsédait même, comme la plupart des hommes illustres. On lui apportait une foule d'ébauches, qu'on le priait dv« juger, avec la ferme espérance qu'il les trouverait admirables. Un avocat lui ayant ainsi confié un gros poème, le malin abbé transmit la tâche à son neveu. L'auteur disait dans un endroit :
Je bride ici mon Apollon.
* Observations de Ménage sur les poésies de Nnlherbe, p. 517.
Régnier, suivant le témoignage de Tallemant des Beaux, écrivit à la marge :
Faut avQ.r le cerveau bien vide Pour brider des Muses le roi ; Les dieux ne portent point de bride, Mais bien des ânes comme toi.
Quelque temps après, le rimeur vint chercher son œuvre, que Desportes lui remit avec force compliments. Hais voilà que le lendemain notre homme arrive tout boufA de colère :
— On ne se moque pas ainsi du monde, dit-il à Despoi'tes, mon manuscrit, à vous entendre, contenait de fort belles choses : elles sont belles, en vérité, celles que j'y ai découvertes I
Et il lui montre l'épigramme : Desportes reconnaît aussitôt l'écriture de son neveu et se confond en excuses, n'ayant garde de ménager son extravagant auxiliaire. L'oncle et le neveu ne se ressemblaient point et ne devaient pas non plus avoir le même sort : Régnier se fit tout jeune de nombreux ennemis. En vain son père le sermonnait, en vain il lui recommandait de ne pas écrire ou d'imiter la sagesse de son habile parent : ses avis échouaient contre un naturel indomptable *.
Pendant la vieillesse de Desportes, on lui offrit l'archevêché de Bordeaux; mais il préférait sa quiétude et son bien-être. 11 objecta qu'il ne voulait point avoir charge d'âmes.
— Mais vos moines? lui dit-on.
— lies moines? répliqua-t*il ; oh ! ils n'en ont point ! Il les connaissait de vieille date.
Enfin le gracieux rimeur tomba malade de sa dernière maladie. L'Ëstoile prétend qu'il ne croyait point au purgatoire, non plus que M. de Bourges : et, comme celui-ci n'avait point ordonné de messes pour le salut de son âme, le poète enjoignit de chanter seulement après sa mort deux psaumes qui attestaient son feiTne espoir d'une éternité bienheureuse *. C'était le seul point de doctrine où il ne fût pas d'accord avec Home II laissa, dit-on, échapper ces mots de regret : « J'ai trente mille livres de rente, et je meurs ' ! » Après avoir ainsi fait ses adieux au monde, il ne témoigna plus que des sentiments chrétiens : il était trop habile pour se mettre mal avec le Dieu régnant. Lorsqu'il eut communié, il dit d'une voix tranquille : « O'der-
* Bibliothèque françotse, de l'abbé Goujet, t. IIV.
* 0 quam dilecia tabernacula tua, Deus yirtuUiml — l.aetatus sum in his quae dicta sunt raihi : in domura Domini ibimus.
3 L'Estoile, Journal de Henri IV, année lfl06.
PHILIPPE DBSP0RTB8. Ul
nier jour, tu ue m'as point surpris! Je savais que la mort ne nous é])argne pas longtemps. J'ai mené une-vie douce et heureuse, S0US un ciel favorable, et, à peine âgé de soixante ans. j'arrive au bout de ma carrière. Je n'en murmure point; j'abandonne le monde sans douleur et sans inquiétude, persuadé que le dieu paternel, qui nous tend la main pour nous sauver, recevra ma pauvre âme dans ses bras. Exauce ma prière, ô souverain maître I J'ai souillé en moi ton image ; fais disparaître jusqu'aux moindres vestiges de mes erreurs et ouvre-moi le ciel*.» Comme il achevait celte phrase, il rendit le dernier soupir. G était le 5 octobre 1606 : Desportes avait en conséquence soixante ans et cinq mois.
Son frère Thibaut le fit enterrer dans l'abbaye de Bonport, où il valait de fermer les yeux pour toujours, et mit sur son tombeau l'épilaphe suivante :
« A Philippe Desportes, abbé commendalaire de ce couvent, célèbre par l'aménité de ses mœurs, par la délicatesse de son esprit, par tous les genres de savoir et de qualités, si érainent d'ailleurs par son talent comme poète, que les Muses semblaient avoir découvert tous leurs seci-ets à un seul individu. Ces mérites supérieurs en avaient fait, suivant l'opinion générale, le piince des poètes français de son temps, l'égal des poètes anciens de Aome ou d'Athènes. Us le rendirent si agréable aux rois très-chi-ètiens Charles IX, Henri 111 et Henri lY, que la libéralité de ces souverains dépassa de beaucoup ses vœux, la nature lui ayant donné une extrême modération. Par un exemple rare de désintéressement à une époque ambitieuse, il refusa d'abord la charge importante de secrétaire des commandements du roi, puis le siège archiépiscopal de Bordeaux. Quoique, ])arroi tant de titres divers, son excellente traduction des Psaumes de David pût sufQre à sa gloire éternelle, Thibaut Desportes, par affection et par reconnaissance pour un frère si bon, qui l'avait obligé, a voulu lui consacrer ce monument, oi\ il repose dans Tespoir d'une résurrection bienheureuse. 11 vécut soixante ans et cinq mois, et mourut en 1606, le troisième jour des nones d'octobre *.
* Le Tonlfeau de DesporUs, par Jacques de Monlereul. Les dernières paroles semblent ph>uT«r que Desportes ne croyait pas plus à l'enfer qu'au purgatoire.
* Vote} le texte lal'.n de celte èpitapbe, que nous a conservée Niceron, dans ses Mémoirn jxHir tenir à Vhistoire ie* fumisn illustre», t. XXV :
« Phiiippo Portaeo, iiujusca monaslerii abbeti c«niin«nda(ario, moruiii suavitalti, elesrantia ingenii, omnique erudilionis ac virtutis génère prau-
TaUeinanl des fléaux prélrnd que DespoHcs avait eu la fantaisie de posséder ^out le patrimoine de sa Hiinille. Trois sœui*s ne voulurent point lui vendre leur part : il en garda rancune et détourna d*elles ses bienfaits, qu'il répandit exclusivement sur son frère et sur ses trois autres sœurs.
Un fils naturel, qui avait hérité de sa précieuse biblioUiéque, la dispersa et gaspilla, comme l'ignorant de la fable. Une partie seulement fut sauvée par les Jésuites, qui la transportèrent rue Saint-Jacques, dans leur fameux collège de Clermont*.
Régnier obtint, après la mort du poète éiégiaque, une i)ension de deux mille livres sur son abbaye des Vaux-de-Gernay. 1) la dut à la protection du maréchal d'Êslrèes *.