‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 40 sur 155 · FANTAISIE · texte numérisé non relu

FANTAISIE

D'où vient qu'un beau soleil, qui luit nouvellemant, Soit à tous favorable, et à moy si contraire? Il m'esblouyt la veuë, au lieu qu'il leur éclaire; Il échauffe les cœurs, et me va consommant.

L'autre soleil du ciel n'offense aucunement Les lieux qui sont privez de sa flamme ordinaire : Mais ce nouveau soleil me cuit plus vivement, Quand loin de ses rayons je langny solitaire.

LES AMOURS D HIPPOLYTE. i%)

Je l'accuse, Natui'e, et me plains justement ; Car puis qu'il me devoit porter tant de nuisance, Attizant en mon cœur un feu si véhément, Que n'afr-lu pour mon bien retardé sa naissanoe?

Toutesfois si nosU*e âge, heureux par sa présence;, Ne pouvoit sans mon mal voir ses yeux clairement, Je pren tout consolé ma mort en patience : <iui meurt pour le public meurt lionorablement '.

Quand quelquesfois je pense à ma premier*^ vir, Du tans que je vivois seul roy de mon désir. Et que mon ame libre erroit A son plaisir, Franche d'espoir, de crainte et d'amoureuse envio.

Je verse de mes yeux une angoisseuse pluye, Et sens qu'un fier regret mon esprit vient saisir, )Faudissant le destin qui m'a fait vous choisir, Pour rendre à tant d'ennuis ma pauvre ame asservie.

Si je ly, si j'escry, si je parle ou me tais, Vostre œil me fait la guerre et ne sens point de paix, Combatu sans cesser de sa rigueur extrême.

Bref, je vous aime tant que je ne m'aime pas. De moy-mesme adversaire, ou si je m'aime, hélas ! Je m'aime seulement pour ce que je vous aime.

Vous me cachez vos yeux (las I trop cruellement) Apres qu'ils m'ont blessé d'une playe inhumaine ; Ces yeux, mon seul confort en l'amoureuse paine, Retouniez-les, madame, et voyez mon tourment.

Quand le chef d'une armée a valeureusement Desfait ses ennemis estendus sur la plaine. Par le camp des vaincus superbe il se promaine, Et regarde les morts plein de contentement.

Vous donc qui, par reflfort de vostre belle veuê, De mon cœur indonté la victoire avez eue, Laissant mon foible esprit en proye abandonné,

Si vous n'avez désir de m'estre favorable, Au moins tournez vos yeux dessus moy misérable, Pour voir le coup mortel que vous m'avez donné.

' Imité d'un sonnet italien qui commence par ces vers :

Deb! perche questo sole, che '1 suo lume Qua giù disceso novainente splende, A gli altri luce, a me foco rende, E nra (anti me sol par che consume?

130 LES AMOURS D^HIPPOLTTE.

Tay ianguy malheureux quatre longues journées» Sans voir les deux beaux yeux de celle à qui je suis; Uelas! non, quatre jours, mai^plustost quatre nuits, Sans clarté, sans liesse, à mon mal ordonnées.

Qu'ay-je dit? quatre nuits ; mais plustost quatre années Toutes pleines d'horreurs, de soucis et d'ennuis, Ou quatre mille morts que souflHr je ne puis, Par le ciel rigoureux contre moy destinéeL

Comme quand le soleil nous couvre sa clarté, On voit perdre le lustre à toute autre beauté, Tout se cache à nos yeux s'il retire sa flame.

Ainsi, lors que vostre œil sur moi plus ne reluit, Tout objet de la cour m'est une obscure nuit, Car je vous reconnois pour soleil de mon ame.

CHANSON

Que je suis i^evable aux cieux De ce qu'ils m'ont ouvert les yeux Et si bien purgé ma poitrine, Que rien plus ne me satisfait Qui ne soit divin et parfait Et qui n'ait céleste origine.

Tout ce qu'Amour sçauroit trouver D'attraits pour un cœur captiver, Tout ce que la beauté peut faire, Le destin et l'élection, Tout s'assemble en l'affection Qui rend mon esprit tributaire.

La gloire de mon seul penser Fait que rien ne peut m'offenser, Rigueur, prison, gesne et martyre ; Taime mieux un de mes tourmens Que les plus chers contentemens Qu*Amour reserve à son empire.

Mes fers me contentent si fort.

Que je ne hay moins que la mort L'estat que franchise on appelle ; Et si mon cœur trop arresté Escoute un mot de liberté, Je le puny comme rebelle.

Plustost juillet sera glacé.

Et l'hyver de fleurs tapissé i

LES AMOURS d'hIPPOLTTE. 131

Plustost sera firoide la flame Que je reçoive une autre loy :.

Ce seroit cesser d^estre moy, Que de cesser d'aimer ma dame.

Si je meurs blessé de ses yeux, Ha An me rendra glorieux, Donnant vie à ma renommée ; *

Et mourant j'auray le confort Du soldat, qui reçoit la mort Par la main du chef de Tarmée.

Las! que puis-je avoir fait, ô moy, pauvre insensé ! Qu'Amour de plus en plus mes douleurs renouvelle. Et qu'il croisse en rigueur plus je luy suis fidelle. Sans que de mes travaux il soit jamais lassé?

J'en sçay bien la raison, c'est qu'il est courrouc De trouver contre luy ma dame » rebelle ; Et, n'estant assez fort pour s'adresser à elle, Se décharge sur moy, qtii n'ay point ofiEénsé.

Il croit qu'il ne sçauroit plus d'outrage luy faire, Que de nuire à celuy qui l'adore et révère. Et qui se plaist pour elle A mourir en langueur;

Ou c'est qu'en la voyant dedans moy si bien painte. Il tire incessamment pour lui donner attainte ; Mais ses traits rigoureux donnent tout à mon coeur.

Ma bouche à haute voix chante assez liberté, Et dit que je suis franc d'Amour, mon adversaire; Mais mon cœur languissant tout bas dit le contraire, Soupirant sous le joug d'une flere beauté.

A mes pleurs, vrais amis, je tais ma volonté, Et quand loin de vos yeux Amour me désespère, Je feins d'estre contant, de rire et de me plaire, Monstrant moins de douleur, plus je suis tourmenté.

Tout ce qu'Amour cruel peut songer de martire Pour travailler un cœur rebelle à son empire, Il veut que je l'esprou^ve en ma captivité.

Je ne me plains pourtant d'une peine si dure ; Mais, helas I je me plains de ce que je l'endure, Non par rébellion, mais par fidélité»

15*2 LES AMOURS u'hIPPUL\TE.

Page 1