XXV
Mettez-moy sur la mer, quand elle est courroucées Ou quand les vens légers soufflent plus doucement, Sur les eaux, en la terre, au haut du firmament, i^ers la ceinture ardante ou devers la j^locée.
Que ma fortune soit deçà delà poussée, Bien-haute aucunesfois, quelquébfois bassement i^ Que mon nom glorieux vive éternellement, Ou que du tans vainqueur soit ma gloire effacée.
Jeune ou vieil, près ou loin, contant ou malheureux, Que j'aye amour propice, ou fier et rigoureux. Que mon ame aux enfers ou aux cieux s'achemine ;
Jamais en mon esprit tant que seray vivant, On ne verra sécher cette plante divine Que des eaux de mes pleurs j*an*ose si souvant.
Grand Jupiter, ministre de l'orage, Pardonne-moy, si je ne puis penser Qu'une beauté t'ait jamais peu forcer, Espoinçonné de l'amoureuse rage.
S'il estoit vray brûlant en ton courage Pour la beauté qui me 'fait trespasser, Oi-es qu'en l'air elle «'ose hausser, Tu la prendrois, arrestant son voyage.
Mais las! madame, où voilez-vous si haut? Je n'en puis plus, une frayeur m'assaut, Craignant pour vous qui me faites la guerre ;
Jà n'est besoin que vous montiez aux cieux, Car vos beautez contraindront bien les Dieux Pour vostre amour de descendre en la terre.
Amour en mesme inistant m'aiguillonne et ra'arrcsle, M'asseure et me fait peur, m'ard et me va glaçant, Me pourchasse et me fuit, me rend foible et puissant, Me fait victorieux et marche sur ma teste.
Ores bas, ores haut, jouet de la tempeste, II va comme 11 luy plaist ma navire élançant; Je pense estre échappé quand je suis périssant, Et quand i'ay tout perdu je chante ma conqueslc.
De ce qui plus me plaist je reçoy déplaisir ;
LES AMOUBS 1> HIPPOLYTE. 13^
Voulant trouver mon ooevr^ j'égare mon désir, J'adore une beauté qui m'est toute contraire.
'Je m'empêtre aux Alets dont je me veux garder, Et voyant en mon mal ce qui me peut aider. Las ! je l'approuve assex, mais je ue le puis Ikire '.
Ol)eaux yeux inhumains, pourquoy m'embrazés-vous, Allumant d'un regard tant d'ardeurs en mou ame? Helas I je brûle assez sans accroistre ma flame : Pour Dieu faites-moy grâce et me soyez plus doux !
Brûlez vos ennemis, donnez-leur mille coups, Et les gardez de voir les beautez de ma dame : Hais moy qui vous adore et qui seul vous reclame, Beaux yeux d'un si grand beur ne me soyez jaloux.
N'estincelez pas tant, lors que je la regarde, *
Afin que vostre effort cet beur ne me retarde : Baissés vos cbauds regars, flambez plus doucement.
Puis, quand verrez mon ame en ces douceurs ravie, Tournez comme un éclair lancé soudainement, Je ne sentiray pas (|ue vous m'ostiez la vie.
Qui fait plainte d'Amour en doit estre ignorant, Kt n'a de sa nature aucune connoissance : De moy pour quelque orage ou malheur quim'olfanse, Jamais contre ce Dieu je ne vais murmurant.
Se faut-il estonner si Phœbus en courant, Comme il est près ou loin, des saisons fait muaiice? Si Neptune en hyver est plein de violance 1 Si fï-oide est la gelée, et le feu dévorant?
L'homme sage et constant qui en connoist la cause, Ne s'ébahit de voir l'effet en chaque chose. Et laisse tout passer d'un esprit arresté.
Or la cause d'Amour n'est que peine et martire : Si donc cent mille ennuis en nos cœurs il retire. S'en faut-il estonner? c'est sa propriété.
CHANSON
Pour vous aimer je veux mal à mon cœur. Je hay mes yeux, mon esprit et ma vie :
< Imité d'un sonnet de Pétrarque qui débute ainsi : Amor mi sprona in un tetnpo e affrena.
134 LES AMOURS d'hIPPOLïTE.
Et si ma mort vous peut rendre assouvie, Ce m'est plaisir de mourir en langueur.
Helas I je faux, vos yeux cruels et doux Par trop d'amour m'ostent la connoissanoe : Car me hayant sous vostre obéissance, Cest vouloir mal à ce qui est à vous.
Je ne faux point, je vous dois obéir : Comme il vous plaist je suis contraint de fai|e. Connoissant donc que vous m'estes contraire, Et me hayez, doy-je point me hayr?
Yoilà pourqùoy, si plein d'inimitié, Je me poursuy d'une guerre immortelle : Contre mon cœur mes désirs je rebelle, Et de mon mal je n'ay point de pitié.
Les yeux ouvers je cours à mon trespas, ^ Et suy Tadvis d'Amour mon adversaire : 0 malheureux ! faut-il donc que j'espère Que vous m'aimiez, quand je ne m'aime pas?
CHANSON
Quel feu par les vens animé.
Quel mont nuit et jour consumé Passe mon amoureuse flame?
Et quel oceau fluctueux Escume en flots impétueux Si fort que la mer de mon ame?
L'hyver n'a point tant de glaçons :
L'esté tant de jaunes moissons, L'Afrique de chaudes areines, Le ciel de feux estincelans.
Et la nuict de songes volans, Que pour vous j'endure de peines.
Toute douleur qui nous survient, Peu à peu moins forte devient.
Le tans comme im songe l'emporte ; Mais il ne faut pas espérer Que le t^ns puisse modérer Le mal que vostre œil nous apporte.
Rien n'est icy bas de constant Et tout se change à un instant Dessous le cercle de la luoe.
Les saisons, les jours et les nuits; Sans plus mes amoureux emiuis Sont hors de la reigle commune*
Ce jour me fut bien malheureux,
LBS AMOURS D HIPPOLTTB. 135 .
Que je vey -wa yeux rigoureux, Quand les miens, nouveaux tributaires, Rendirent mes sens et mon cœur Aux chaisnes de vostre rigueur Depuis liez comme forçaires.
Encor le forçaire arresté S'aiiege en sa captivité, L'espoir luy promet délivrance ; Mais, en mon emprisonnement, Je n'atten point d'allégement, La mort seule est mon espérance.
Comme le (Masseur va suivant La beste qui voUe devant, Laissant celle qui se vient rendre ; Ainsi la mort qui tout destruit, Chasse après celuy i|ui la fuit.
Et se dédaigne de me prendre.
Le jour que je fus asservy, Je vey bien, l(Nrsque je vous vey, Mille bemitez vous faire hommage, Mille amours, mille et mille appas; Mais, 6 chétif I je ne vey pas Mon mal peint en vostre visage.
Ravi de vos perfections, Je ne peu voir les passions Sortans des rais de vostre veuë; Non plus que le pasteur lassé, Qui, dessus les fleurs renversé, Ne voit le serpent qui le tué.
Ce qui rend mon mal plus amer, Cest qu'en soufflant pour vous aimer Douleur qui ne peut estre dite, Je n'en dots attendre aucun bien ; Car toute peine est moins que rien.
Eu égard à vostre mérite.
Si, vous aimant, j'ay trop osé.
Amour me doit rendre excusé, C'est un enfant sans connoissance; De raoy, quoy qu'il faille sentir.
Je ne me sçaurois repentir D'avoir commis si belle offance.
Le plus souvent, en vous voyml, La peur va mes sens effroyant, Et le désespoir qui m'estonne.
Tout froid contre mon cœur se joint; Et donroy» pour ne vous voir point,
Le plaisir que vostre œil me donne.
D'autres fois quand, tout abbattu, Je languy foible et sans vertu, Vostre beauté ma mort retarde ; Devant vous mes soucis s"en vont, Et du mal que vos yeux me font.
Je guary quand je vous regarde.
Le traistre, ennemy de ma paix.
Me voyant tomber sous le faix, A peur que trop-tost je finisse ; Et fait comme un bourreau cruel, Qui donne à boire au criminel Pour le reserver au supplice.
Ainsi pour plus me tourmenter, Quelquefois il me fait gouster D'un plaisir de peu de durée ; Mais, las I j'esprenve aussi soudain Que ce n'est qu'un songe incertain.
Et que ma paine est asseurée.
Mon cœur qui souloit paravant Voiler léger comme le vaut, Au gré de mille damoiselles, Voile autour de vous seulement, Comme oiseau pris nouvellement.
Auquel on a coupé les ailes.
Quelquefois lassé d^endurer, Je suis contraint de murmurer, Invoquant la mort inhumaine :
Mais, quand je la sens accourir, Je tremble, et ne veux pas mourir, De peur de voir mourir ma paine.
Mais en vain j'irois espérant De trouver remède en mourant.
Contre le désir qui m'enflame, Tousjours durera ma douleur; Car mon amoureuse chaleur Est de l'essence de mon ame.