‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 42 sur 155 · LE COURS DE L'AN · texte numérisé non relu

LE COURS DE L'AN

L'an, comme un cercle rond qui tout en soy retourne, En soy-mesme revient tousjours en mouvement, Et du point de sa fin reprend commencement, Courant d'un pié glissant qui jamais ne séjourne.

Ma peine en est ainsi, peine, helas! trop cruelle ! Qui change à son plaisir mes saisons et mes jours ;

LES AUOIIA.S n'iIIPPOLYTK. IV

Oar au puiiit qu'elle arrive à la Nn de son conxfi, Comme l'an, par sa fin, elle se renouvelle.

Que l'an donc à son gré diversement tournoyé, Et que le clair soleil marche par ses maisons ; Amour dedans mon cœur fera quatre saisons, Et mon cruel tourment tiendra la mesme voye.

Quand le bel œil du ciel, clair d'une douce flame, Entrant au Mouton d'or les lleurs reverdira* Amour, fils du Printans, dans mon cœur entrera, Faisant naistre et fleurir les soucis en mon ame.

Et comme on voit alors coulm* toute fondue L'eau que le froid hyver en glaçons resserroit, Amour, touchant mon cœur, qui glace demeurott, lie fera fondre en eau par mes yeux espandu^.

Si du porteur d'Europe aux Jumeaux il arrive, Et sortant du printans il croisse les chaleurs, Amour renforcera ma peine et mes malheurs, Sans que je sorte, helas ! du joug qui me captive.

Et s'il laisse, arrivant au Lyon effroyable. Le Cancre ardant de chaud, et de soif altéré, Lors mon cœur, tout brûlant d'un feu démesure Sentira malheureux un esté trop durable.

Durant cette saison le laboureur s'appreste A cueillir le doux fruit des travaux endurez, Moissonnant tout joyeux les espis blons-dorez. Dont la mère Cerés va couronnant sa teste.

Et moy, pour tant de peine, helas 1 trop mal semAe Au terroir infertil de vostre cruauté, Je n'espère cueillir en l'amoureux esté, Sinon perte de tans et de ma renommée.

Si, passant par la Vierge, il entre en la Balance. Et qu'aux jours tempérez il égale les nuits. Amour, sans modérer mes durables ennuis, Hendra ma peine égale à ma persévérance.

Comme en cette saison la verdure s'efTace, Que l'hyver puis après fait mourir en passant, Ainsi l'Amour cruel rend mon teint palissant. Attendant que la mort de tout point me deface..

Et quamd du Scorpion courant au Sagittaire, Vei-s le cercle hyvernal Phœbus s'adressera, Amour de mille peurs mon espoir glacera, Ayant pour mon hyver vostre rigueur contraire. Passant le Chévre-come et l'entant de Phrygic, S'il va d'un mesme cours les Poissons traverser, Quel tropique assez froid lors pourray-je passer, Amour, pour rendre en moy ta chaleur amortie?

138 LES AMOURS d'iIIPPOLYTE.

Durant ces nieis derniers que la t^re est gelée, Portant neige et frimats au lieu de belles fleursr' Les vens par leurs soupirs, et le ciel par ses pleurs Regrettent la richesse au printans estalée.

Et raoy, versant des yeux une éternelle pluye, Et laschant maint soupir par les vens etaporlé. Je me plains, ne voyant la divine beauté, Qui, comme un doux printans, faisoit fleurir ttia mp.

Autour du Zodiac le soleil se promeine, Tousjours «n mouvement légèrement dispos. Madame, autour de vous, je tourne sans repos» Et du point de sa fin recommence ma peine.

Ayez le cœur d'un tigre ou d'une ourse cruelle. Soyez, s'il se peut faire, aussi fiere que belle, Riez de tant de pleurs sans profit respandus Et des pas qu'après vous si souvent j'ay perdus; Que vos yeux, dont les traits ma jeunesse ont desfaite, Se dédaignent de voir la prise qu'ils ont faite. Gomme basse conqueste, et ne méritant pas Que si brave guerrière en doive foire cas ; Envenimez ma playe, et durez inhumaine.

Avec tant de rigueurs, c'est perdre vostre paine, De penser qu'à la fin mon cceur, d'ennui lassé, . Cesse dé poursuivir le chemin commencé.

Amour pour mon malheur croist sa persévérance ; Puis de faire autrement je n'ay plus d€ puissance, Semblable au marinier par les vents emporté, Qui ne peut retourner au port qu'il a> quitté; Ainsi ma course, helas ! ne peut estre arrestée, Le trait est décoché, la chance en est jettée, Et sans espoir de mieux, il faut persévérer : C'est heur au malheureux de ne rien espérer.

Lors que de vos regards mon ame fut éprise. Et que j'osay penser la superbe entreprise De vous offrir mon cœur, si je m'estoy promis Quelque douce faveur de vos yeux ennemis, J'auroy juste raison d'accuser sa promesse. Rechargé coup sur coup de nouvelle tristesse; • Mais lors que je vous vey, ce grand maistre des dieux, Pour mieux vous contempler, me débanda les yeux , Et voyant que mon ame erroit toute égarée Parmy tant de beauté de luy-mesme adorée. Pour retenir mon cœur tout prest à déloger,

LES AMOURS d'HIPPO|.YTB. i39

He flst voir anssi-tost mon apparent danger,

Non malheur, tout certain, mon audace et ma perte.

Et ma prochaine mort de vos beautex couverte.

< Voy bien ce que tu fois (dit cet aveugle enfant) Car si ses deux beaux yeux vont ton ame échauffiint, Et malgré la raison te forcent de me suivre, Chasse au loin tout plaisir, n'espère plus de vivre, Banny-toy de toy-mesme, et, triste désormais, Ne pense plus gouster de repos ny de paix; Et pour comble de mal, en prison si crudle, Désespère plus fort, plus tu seras fidelle. »

Assez d'autres propos Amour me sçeut tenir. Amour, prophète seur de mes maux à venir; Hais il n'avança rien. Ha volonté forcée Suivit obstinànent sa course encommencée, Résolu d'endurer tout ce qu'on peut penser. Et lasser les tourmens plustost que me lasser.

Aussi, belle Hippolyte, au milieu du martire Un soupir seulement de mes flancs je ne tire. Je ne me plains jamais de tant de cruautés; Nais, quand vous me tuez, je chante vos beautés. Et ne vous blasme point de m'estre si rebelle, Car je me suis promis que vous me seriez telle. Et n'atten pas de vous un plus doux traitement, Que mourir sans pitié servant iklellement.

Quand le soleil doré laisse nostre hémisphère, Tournant ailleurs le cours de ses chevaux allez, S'il paroist peu souvent, si les jours sont gelez, Le désir des humains par l'espoir se modère.

Nais après son retour, qu'on s'attend qu'il éclaire, Si d'un nuage épais ses rayons sont voilez. Hommes, bestes, oiseaux, en sont tous désolez ; Et les <!hamps trop baignez ne font que se déplaire.

Ainsi, quand loin de moy mon soleil se tenoit. Bien ^e mon mal fût grand, l'espoir me soustenoit. Et, 8oufi)rant constamment, j'attendoy sa présence.

Nais, voyant qu'au retour il m'est toujours caché, Je me noyé en mes pleurs, languissant et fàsché, Et plus je vay avant, moins j'ay de patience.

Deux clairs soleils, la nuict estincelans. Et une main trop belle et trop emelle

140 LES AMOURS n'mPPOLYTE.

Me font ensemble une guM-re immortelle.

Comblant mon cœur de désirs violans. .

Las ! je n'esteins par mes pleurs ruisselans De ces beaux yeux une seule estincelle ; Et ceste main dont la blancheur me gesle, N'échauffe point par mes soupirs brûlans.

Si je suis près, la main de près m'enserre. Et les beaux yeux de loin me font la guerre, Perçans mon cœur comme un blanc qui est mis.

Belle Hippolyte, ardeur de mon courage, Vous me prenez trop à vostre advantage, Me combattant avec trois ennemis '.

En pire estât ma fortune est" venue, 0 tristes yeux, helasi qu'elle n'estuit,

* Lors que le ciel, bénin, vous permet toit Voir la beauté de moy tant reconnue.

Car si l'ardeur où mon ame est tenue.

S'en approchant, d'heare en heure augmentoii. Son œil piteux mon mal reconfortoit.

Rendant ma vie en espoir maintenue.

0 tans heureux 1 quand je peu, la servant, Luy découvrir mes ennui» si souvant.

Pleurer, crier, blasmer sa rigueur forte I

Las! maintenant je languy sans confort, Et de la mort qu'absent d'elle je porte, Hien ne me peut délivrer que la mort.

Jamais foible vaisseau, deçà, delà porté, Par les fiers aquilons ne fut tant agité L'hyver en plaine mer, que n^a vague pensée Est des flots atnoureux haut et bas élancée.

Ainsi qu'un patient, dont l'esprit est troublé Par l'effort rigoureux d'un accez redoublé, Flotte en songes divers; l'humeur qui le tourmente Fait chanceler son ame, et la rend inconstante;

* Imité d'un sonnet italien qui commence par cette strophe :

Due vaghi occhi et una man bella, ma cruda. D'accorao son per far mia vita brève ; Quei con ftaoco mi fan, quelta con ne\'e Guerra, onde il eorpo aflHtio àgghiaccia e suda.

TES AMOURS D II I l'POf. V TE, Ml

Un débat après l'autre en l'esprit lui revient. Ainsi je rêve, helasi quand ma fièvre me tient, Chaude fièvre d'Amour inhumaine et contraire, Dont je ne veux guarir quand je le poun<oy faire.

J'erre égaré d'esprit, Âirieux, inconstant, Kt ce qui plus me plaist me desplaist A l'instant ; J'ay froid, je suis en feu, je m'asseure et défie , Sans yeux je voy ma perte, et sans langue je crie, Je demande secours, et m'élance au trespas; Or' je suis plein d'amour, et or* je n'aime pas. Et couve en mon esprit un discord tant extrême, Qu'aimant je me veux mal de ce que je vous aime.

H fan^ en m'efforçant, cette pointe arracher Qu'Amour dedans mon cœur a sçeu si bien cacher ; Esteignons toute ardeur en nostre ame allumée, F t n'attendons pas tant qu'elle en soit consumée.

De^à je connoy bien que jo sers vainement, C'est de ma guarison un grand commencement; Mais las I qu'en foible endroit j'assié mon espérance ! Aux extrêmes périls peu sert la connoissanoe. Si je connoy mon mal je n'en pers le douleur ; Gonnoistre et ne pouvoir, c'est un double malheur. J'embrase ma fureur, la pensant rendre étainte, Et voulant n'aimer plus, j'aime, helas ! par contrainte; Mais, si je pers mon tans sous l'amoureuse loy, Quel autre des humains l'employé mieux que moy ?

L'un à qui le dieu Mars aura l'ame enflammée, Accourcissant sa vie, accroist sa renommée; L'autre moins courageux, d'avarice incité. Cherche aux ondes sa'mort, fuyant la pauvreté; L'autre en la cour des roys brûlé de convoitise. Pour un espoir venteux engage sa franchise; L'autre fend ses guerets par les coultres trenchans. Et n'estend ses désirs plus avant que ses champs. Bref, chacun se travaille, et nostre vie humaine N*est que l'ombre d'un songe et qu'une fable vaine.

Je suis donc bien^heuraux d'avoir sçeu mieux choisir, Sans loger icy bas mon céleste désir : Un puissant dieu m'arreste et, pour gloire plu's grande. Il me met sous le joug d'une qui luy commande : Sçachant ne pouvoir rendre autrement captivé Mon eâprit, qui tousjours au ciel s'est élevé.

L'aigle, courrier du foudre et ministre fidelle Du tonnant Jupiter, roy des oyseaux s'appelle, Pource que sans fléchir il soustient de ses yeux Les traits éblouissants du soleil radieux,

Ui LES AMOURS d'hIPFOLTTE.

Bt que d*ime aile pronte, au travail continue, S'élevant sur tout autre il se perd dans la naê.

Hoy donc, qui dresse au ciel mon vol avantureux, Doy-je pas me nommer l'aigle des amoureux ? Car, si l'aigle regarde un soleil plein de flame, Je soustien fennement les deux yeux de ma dame, Deux soleils flambloyans de rayons éclaircis, Et qui d'ombreuse nuit ne sont jamais noircis.

Lorsque sans y penser par fortune j'advise ' Ces amans abusez, qui ont l'ame surprise De quelque autre beauté, je me sens bien-heureux D'estre ainsi que je suis pour ses yeux langoureux. Et plains leur passion comme mal despenduê, Croyant qu'en autre part toute peine est perdhê ; Et dy en m'estonnant : Dieu ! quel aveuglement Trouble si fort leurs yeux et leur entend^nent Qu'ils n'aiment pas ma dame I Amour, qui les offinace. Se monstre en leur endroit enfant sans connoissance.

De moy, rien que cet œil ne m'eust sçeu faire aimer, L'ardeur d'autre désir ne pouvoit m'enflamer, Un trait moins acéré n'eust mon ame blessée. Et de moins blonds cheveux ne l'eussent enlacée : Autre amoureux propos ne m'eust pas enchanté, Et n'eusse point languy pour une autre beauté : Amour, je te pardonne, et ne fay plus de plainte. Puis que si belle flèche en mon sang tu as tainte. Car, pris en si haut lieu, j'aime tant mon tourment, Qu'en l'assaut des douleurs je me plains seulement Que si tard sa beauté mon ame ait retenue, Et porte envie aux yeux qui devant îîioy l'ont vue.

Ah ! qu'Amour m'a fait tort de m'avoir tant cdé L'heur où le ciel m'avoit en naissant appelé ! Amans désespérez qui l'avez tant servie, Chargez de mille ennuis, que je vous porte envie! Las ! pourquoy. malheureux, ai-je tant attendu ? Je voudroy, comme vous, m'estre plustost perdu, Sans avoir si long-tans fait errer mon courage Au gré de mille amours, inconstant et volage.

Nais je me* plains à tort : mon bon-heur a soufiBert Que j'aye aimé devant, pour estre plus expert. Et sçavoir mieux couvrir mon amoureuse flame. Quand les yeux d'Hippolyte auroient forcé mon ame : L'expérience apprend. En ce commencement. Pour estre un jour parfait j'apprenoy seulement : Helas ! pour mon malheur j'en ay sçeu trèp apprendre ! Heureux qui n'y sçait rien, et n'en veut rien entendre!

LES AMOUES d'hIPPOLTTE. i43

Or je sçay reconnoistre Amour pour mon vainqueur, Comme on vit en aimant sans esprit et sans cœur, Comme on peut receler une douleur mortelle : Je sçay brûler de loin et geler auprès d'elle : Je sçay comme le sang, vers le cœur s* amassant, De honte ou de frayeur rend un teint pal lissant: Je sçay de quels filés la liberté s'attache, Je sçay comme un serpent parmy les fleurs se eaehe, Comme on peut sans mourir mille morts esprouver, Chercher mon ennemie et craindre à la trouver.

Je sçay comme l'amant en l'amante se change. Et comme au gré d'autruy de soy-mesme on s'estrange, Comme on se plaist au mal, comme on veille endormant, Comme on change d'estat cent fois en un momaot : Je sçay comme Amour voile, errant de place en place. Gomme il frape les cœurs avant qu'il les menace, Comme il se paist de pleurs et de soupirs ardans, Enfant doux de visage et cruel au dedans. Qui de traits venimeux et de fiâmes se joné, Et comme instablement il fait tourner sa ronê. Je sçay des amoureux les changemens divers. Leurs pensers incertains, leurs désirs plus couvers, Leur malheur asseuré, leur douteuse espérance, Leurs mots entre rompus, leur prontç meffianoe, Leurs discordans accords, leurs regrets et leurs pleurs, Et leurs trop cours plaisirs pour si longues douleurs.

Bref, je sçay pour mon mal, comme une telle vie, Inconstante, incertaine, à tous maux asservie, S*égare au labyrinth de diverses «reurs, Svgette à la rigueur de toutes les fiireurs. Et comme un chaud désir, qui l'esprit nous allume, Enflelle un peu de miel de beaucoup d'amertume.

Amour, à qui j'ay fait tant de fois sacrifice De mon cœur tout sanglant réduit sous ton pouvoir. Si la voix d'un mortel peut les dieux esmouvoir, Tens l'oreille à la mienne, et te monstre propice.

Je ne demande pas que mon mal s'adoucisse, Que tu blesses ma dame on change mon vouloir, Je sçay qu'un si grand heur je ne puis recevoir. Et que jusqu'à la mort il faut que je languisse.

Pour fruit de mes labeurs donne moy seulement Que son nom glorieux vive éternellement, Et que mes vers plaintifs, courriers de son mérite,

m LES AMOURS D*J11«P0LÏTE.

Façeat qu'après raille ans les François estonnez Gardent le souvenir d'une belle Hippoiyte, Plaignant les coups mortels que ses yeux m'ont donnez.

Ce jour un pauvre amant triste et désespéré, L'ame en feu, l'œil en pleurs, le cœur plein de tristesse, Et la bouche en regrets, éloigne sa déesse. Forcé du ciel cruel contre luy conjuré.

Helasl à ce depatt s'il se voit séparé De ce qui l'a fait vivre heureux en sa destresse : Que ne meurt-il soudain sous le faix qui l'oppi'essi', ^'affranchissant du mal trop long-tans enduré?

Aussi seroit-il morl : une si triste absance Eust finy prontement sa vie et sa souffrance : Mais le grand dieu d'Amour, juste vangeur du tort,

Pour plus le tourmenter le fait vivre sans aine ; Car l'amant qui se peut éloigner de sa dame, N'est pas assez puni par une seule mort.

0 mon cœur plein d'ennuis que, trop pront. j'arraohé, Pour immoler à une, helas ! qui n'en feit conte ! 0 mes vers douloureux, les courriers de ma honte, Dont le cruel Amour ne fut jamais touché !

0 mon teint pallissant, devant l'ftge seiche. Pur la froide rigueur de celle qui me donte ! 0 désirs trop ardans d'une jeunesse prontel 0 mes yeux dont sans cesse un fleuve est espanché !

0 pensers trop pensez, qui rebellez mon ame ! 0 débile raison I ô lacqs ! ô traits ! ô flapie ! Qu'Amour tient en ses yeux trop beaux pour mon malheur.

0 douteux espérer ! ô douleur trop certaine ! 0 soupirs embrasez, témoins de ma chaleur! Viendra jamais le jour qui doit finir ma peine 1

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Durant qu'un feu cruel dedans Rome saccage Tant de paîais dorez, tant de superbes lieux. Et qu'un bruit tout confus fait retentir les cieux. Les Romains malheureux lamentant leur dommage,

Néron, fusil de meurtre, et de flamme et de rage. Se rit de leurs regrets, cruel et furieux.

LES AMOURS D ilIPPOLYTE. 145

Et chante en regardant le feu victorieux, Laissant de sa rigueur à jamais témoignage.

Celle qui de mon cœur tient 16 gouvernement, Fait ainsi l'inhumaine eu mon embrasement: Elle rit de mes pleurs, mon malheur est sa gloire.

Son bel œil s'esjouyt de me voir tourmenté, Et se plaisl de laisser en mes vers la mémoire De ma flamme étemelle et de sa cruauté ^

Loin du nouveau soleil en mes vœux adoré, Qui pour luire autre part sa clarté m'a ravie, Gomment puis-je tant vivre éloigné de ma vie, ' Sans ame et sans esprit, palle et défiguré?

Mille plus fors que moy n'eussent pas tant duré. Et la mort aussi-tost leur tristesse eût bannie : Pourquoy donc du trespas n'est la mienne finie, Veu que pour mon secours je Tai tant désiré?

J'en sçay bien la raison : Geste mort trop cruelle, Voyant dedans mon cœur vostre image si belle. Se retire étonnée et retient son effort.

0 destin rigoureux d'un amant misérable ! En peinture et de loing vous m'estes favorable : Hais vraye, et près de vous, vous me donnez la mort.

Si ceste grand' beauté, tant douce en appai'ence, Ne couvre, ô ma déesse 1 un cœur de diamant, Vous plaindrez mes douleurs, quand vous verrez comniant Amour m'a travaillé loin de vostre présence.-

Mais, las ! je m'entretiens d'une vaine espérance : Car, si mon foible esprit dure assez longuement Pour vous revoir, madame, une seule influence Du soleil de vos yeux guarira mon tourment.

Mon ame ores tenue en langueur inhumaine, Oubliant sa douleur paroistra toute saine. Et les rais de vos yeux mes pleurs iront seichant.

Voilà comme un bel œil de deux sortes m'offance. Me blessant à la mort et puis en m'empeschant Que je ne puis monstrer ma mortelle soufft'ance.

Imité d'un sonnet italien de Jean Moicaiillo qui débute ainsi :

Neutre i superbi teUi a parte a parte Ardean di Koina, etc.

U6 LES AMOUKS D HIPPOLÎTE.

Quand premier Hippolyte eut sur moy la victoire. Et que j'ouvry mes yeux au jour de sa beauté, Je ne sçay qu'il m'advint, je fus si transporté, Que de moy-mesme, helas I je perdy la mémoire.

Mes sens estoient ravis en l'amoureuse gloire, Et mon œil esblouy de trop grande clarté. Craignant ses chauds regards, s'abaissoit arresté Sur son beau sein d'albâtre et sa gorge d'yvoire.

Je senty mal et bien, chaud et froid à l'instant : J'esperay sans espoir, j'eu peur, j'osay pourtant. Et parlay dans mon cœur mainte chose inconnue.

Je le fortiftay pour les maux à venir, Et, pour mieux y penser, chassay le souvenir De toute autre beauté que devant j'avoy veuê.

^ Je ressemble en aimant au valeureux Persée,

Que sa belle entreprise a fait si glorieux, Ayant d'un vol nouveau pris la route des dieux, \ Et sur tous les mortels sa poursuite haussée.

i Emporté tout ainsi de ma haute pensée,

Je vole avantureux aux soleils de vos yeux, Et voy mille beautez qui In'ele vent aux deux, Et me font oublier toute peine passée.

Mais, helas ! je n'ai pas le bouclier renommé* Dont contre tous périls Vulcan l'avoit armé. Par lequel sans danger il peut voir la Gorgonne : Au contraire à l'instant que je m'ose approcher • De ma belle Méduse, inhumaine et félonne,

Un trait de ses regards me transforme en rocher.

0 doux venin mortel ! ô guide tromperesse ! Ô Toubly gracieux des plus griéves douleurs 1 0 laz subtil d'Amour» couvert de belles fleurs! 0 nouvelle sereine ! ô douce enchanteresse !

0 paix instable et fausse ! ô puissante déesse, Qui fais durer l'amour, et qui crois ses chaleurs* Espérance, où es-tu ? las au fort des malheurs Maintenant sans pitié ton secours me délaisse !

Ce fus toy qui me fis folement hazarder.

LES AMOURS d'hIPPOLYTB. WÎ

En la gueiTe d'Amour, et tu fuie sans m' aider, Me laissant aux dangers compagne peu fldelle. Heks ! yfbume à moy, console mon trespas, Mais je t'appelle en vain. On ne console pas Avec peu d'espérance une douleur mortelle.

Tant d*otttrageux propos, de courroux et d'orage Que le ciel rigoureux dessus imoy fait pleuvoii-. Sont autant d'aiguillons qui poignent mon vouloir, Au lieu de l'arrester l'animàns davantage.

Ma foy, comme un soleil fendant l'obscur nuage Des brouillards amassez, monstre mieux son pouvoir, Seulement je me plains que je n'ose plus voir Ces deux flambeaux divins, astres de mon voyage.

Du cie! en ce seul point j'accuse la rigueur : Tous les autres malheurs ne me font point de peuf , Renforçans mon ardeur plustost que de i'estaindre.

Car, quand à vous servir je me suis préparé, Je n'ay de mon amour aucun firuit espéré : Si je n'espère rien, rien ne me fera craindre. "

Avoir pour toute guide un désir téméraire, Et comme les Titans au ciel vouloir monter, Sûr un mont de pensers l'espérance planter, Puis voir tout renverser par fortune contraire ;

Connoistre assez son mal, ne s'en pouvoir distraire, Chercher obstinément ce qu'on doit éviter. Se nourrir de douleui>s, nuict et jour lamenter, Et, fuyâns ses amis, croire à son adversaire;

Ourdir pour s'empestrer mille nouveaux liens, Bstre serf d'un tyran qui rit du mal des siens, Et jamais à leur foy, trop ingrat, ne regarde;

Ce sont les lois qu'Amour de ses traits écrivit Sur le roc de nboh cœur, le jour qu'il m'asservit, Et sans espoir de grâce il faut que je les garde.

A pas lens et tardifs tout seul je me promaine. Et mesure en rêvant les plus sauvages lieux : Et, pour n'estre apperçeu, je choisi de mes yeux lies endroits non frayez d'aucune trace humaine<

148 LES AMOURS D^HIPPULYTE.

Je n'ay que ce rampart pour defifendre ma paine, Et cacher mon désir aux esprits curieux* Qui, voyans par dehors mes soupirs fîirieux, Jugent combien dedans ma flamme est inhmnaine.

Il n'y a désormais ny rivière ny bois, Plaine, mont, ou rocher, qui n'ait sçeu par ma voix, La trampe de ma vie à toute autre celée.

Hais j'ai beau me cacher, je ne puis me sauver En désert si sauvage, ou si basse valée, Qu'Amour ne me découvre, et me vienne trouver.

Aspre et sauvage cœur, trop flere volonté, Dessous une douce, humble, angelique figure, Si par vostre rigueur plus longuement j'endure, Vous n'aurez grand honneur de m'avoir surmonté.

Car soit quand le printans découvre sa beauté, Soit quand le froid hyver fait mourir la verdure, Nuit et jour je me plains de ma triste advanture, De ma dame et d'Amour sans repos touimenté.

Je vy d'un seul espoir, qui naist lors que je pense Qu'on voit qu'un peu d'humeur par longue accoustumance Cave la pierre ferme et la peut consumer.

Il n'y a cœur si dur, qui par constante preuve, Pleurant, priant, aimant, à la fin ne s'esmeuve, Ny vouloir si glacé qu'on ne puisse enflamer.

Je crois que tout mon lict de chardons est semé, Qu'il est rude et mal fait. Ué Dieu 1 suis-je si tendre, Que je n'y puis durer ? je ne fay que m'estendre Et ne sens point venir le somme accoustumé.

Il est après my-nuit, je n'ay pas l'œil fermé, Et mes membres lassez repos ne peuvent prendie. Sus, Phœbus, leve-toy, ne te fay plus attendre, Et de tes clairs regars rens le ciel allumé.

Que la nuit m'importune, et m'est dure et contraire! Mais pourtant c'est en vain, ô Phœbus que j'espère D'avoir plus de clarté par ton nouveau retour;

Car je serai couvert d'une eflfi'oyable nuê, Tant qu'un plus beau soleil, qui me caclie &a V6uê, Vienne luire à Paris et m'apporte le jour.

LES AMOUBS d'hIPPOLTTE. 149

0 champs, cruels volleurs du bien qui me tourmente ! 0 prez, qui sous ses pas vous peignez de couleurs! 0 bois, qui fus tesmoin de mes gricves douleurs, L'heureux soir que j'ouvry ma poitrine brûlante !

0 vent, qui fais mouvoir cette divine plante, Te jouant amoureux parmy ses blanches fleurs! 0 canaux tant de fois desborUez de mes pleurs, Et vous, lieux écartez où souvent je lamante !

Puis qu'un respect craintif m'a de vous séparé, Puis que je ne voy plus l'ceil du mien adoré. Puis que seuls vous avez ce que seul je désire.

S*il ne m'est pas permis par la rigueur des cieux, Champs, prez, bois, vent, canaux, et vous, sauvagfs lieux, Faites luy voir pour moy l'aigreur de mon martire.

La mort, qui porte envie aux plus rares beautez, Couvrant toute clarté d'un ténébreux nuage, Voulut fermer les yeux qui m'ont mis en servage. Et punir d'un seul coup cent mille cruautez.

Amour, qui dans ses yeux prend ses traits indontez, Tout aveugle qu'il est, conneut bien son dommage: 0 mort! s'escria-t-il, si tu fais cet outrage, Tu nous rendras tous deux cent fois moins redoutez.

Laisse-moy dans ces yeux qui font que je commande, Je feray désormais ta puissance plus grande. Et rendray par mes traits ton bras victorieux.

La mort s'arresta court, oyant cette promesse : Et le cruel Amour du depuis n'a eu cesse, Faisant mourir tous ceux qui regardent vos yeux.

CHANSON

Blessé d'une playe inhumaine.

Loin de tout espoir de secours.

Je m'avance à ma mort prochaine.

Plus chargé d'ennuis que de jours.

Celle qui me brûle en sa glace.

Mon doux fiel, mon mal et mon bien, Voyant ma mort peinte en ma face, Feint, helas ' n'y connoistre rien.

Comme un roc à l'onde marine, Elle est dnre aux flots de mes pleurs:

150 LES AMOURS d'hIPPOLYTE.

Et clost. de peur d'estre benine, L'oreille au son de mes douleurs.

D'autant qu'elle poursuit ma vie, D*ennins mon service payant, Je la diroy mon ennemie, Mais je l'adore en me bayant.

Las 1 que ne me puis-je distraire, Gonnoissant mon mal, de la voir?

0 ciel rigoureux et contraire 1 (Test toy qui contrains mon vouloir.

Ainsi qu'au clair d'une chandelle Le gay papillon voletant, Va grillant le bout de son aile.

Et perd la vie en s'esbatant ; % Ainsi le désir qui m'affole, Trompé d'un rayon gracieux, Fait, helasi qu'aveugle je voile Au feu meurtrier de vos beaux yeux.

CHANSON

Que n'ay-je la langue aussi pronte.

Lors qu'en tremblant je vous raconte L'ardeur qui me l'ait consumer, Que je fus pront à vous aimer ?

Quand vostre œil de moy se retire, Je conte si bien mon martire Et l'effort de vostre rigueur.

Qu'il n'y a rocher si sauvage.

Bois si dur, ne si sourd rivage, Qui n'ait pitié de ma langueur.

, Mes yeux deux rivières coulantes, Mes paroles toutes brûlantes.

Mes soupirs menus et pressez, Ma douleur tesmoignent assez.

Mais, dés que de vous je m'approche, Mon cœur se gelle et devient roche ; Devant vos Atraits gracieux Je pers esprit, voix et haleine ; Kt, voulant vous conter ma peine, Je ne sçay parler que des yeux,

STANCES

Si je languy d'un martire inconnu, Si mon désir jadis tant retenu,

LES AMOURS d'hIPPOLYTE. IKt

Ores sans bride à son gré me transporte, Me doy-je plaindre ainsi comme je fais? Uu nouveau mal fait de nouveaux effets, Plus de beauté plus de tourment apporte.

En ma douleur c'est pour me consoler Que j'aye osé si hautement voler, Et que la peur mon courage ne change; Par les hazards l'honneur se doit chercher. Quand le malheur me fera trébucher, L'avoir osé m'est assez de louange.

L'homme grossier, en la terre arresté, He peut nommer plein de témérité ; J*aime trop mieux estre veu téméraire, Que de cœur lasche et d'esprit abbatu, Un seul sentier n'est clos à la vertu. Et au couard rien n'est facile à faire.

Les grands palais sont plus battus de vans, Et les hauts monts, vers le ciel s'élevans. Presque toujours sont frappez de l'orage; Mais c'est tout un; du ciel nous approchant, Cherclions la mort, plustost qu'en nous cachant Vivre et monstrer qu'ayons peu de courage.

Bien souvent Hippolyte, à grand tort courroucée, Arme son cœur de glace, et d'éclairs ses regards, Preste à lascher sur moy tant de feux et de dards, Que la mort pour me prendre a la main avancée.

Nais, voyant de frayeur mon audace abaissée, Ha force évanouye et mes sens tous espars. Elle qui fait trophée et d'Amour et de Mars, Dédaigne une despoûiUe à ses pieds renversée.

Elle appaise son ire et rend l'un de ses yeux Aussi doux et serein que l'autre est furieux. Faisant luire une paix au travers de ma gu^re.

Puis6é-je un jour au ciel ce miracle envoyant, Apprendre à Juppiter le grand Dieu du tonnerre. Comme il peut estre doux mesme en nous foudroyant.

L'eau tombant d'uif lieu haut goûte ajoute a puissance Contre les marb^es durs, cavez flnablement; Et le sang du lion force le diamant.

Bien qu'il face h l'enclume et au feu résistance.

152 LES AMOURS d'hIPPOLYTE.

La flamme retenue enfin par violance Brise la pierre vive, et rompt l'empeschement; Les aquilons mutins, soufflans horriblement, Tombent le chesne vieux, qui fait plus de defiPance.

Mais moy, maudit Amour, nuict et jour soupirant, Et de mes yeux meurtris, tant de larmes tirant. Tant de sang de ma playe, et de feux de mon arae ;

Je ne puis amollir une dure beauté.

Qui, lasl tout au contraire accroist sa cruauté Par mes pleurs, par mon sang, mes soupirs et ma flame.

LU

Bien que le mal d'Amour, qui me rend furieux, Passe tout desespoir d'un amant misérable. Si ne m'en plains-je point, et le trouve agréable, Car ce qui vient de vous m'est tousjours gracieux.

Je reçoy plus de bien à mourir pour vos yeux, Qu'à vivre au gré d'une autre à mes vœux favorable; Tant peut l'affection d'une chose honorable, Qui fait aimer sa perte et en estre envieux !

Hais si, vous adorant d'un obstiné courage. Vous ne croyez, madame, à mon palle visage, A mes pleurs, à mes vers, et à mon déconfort;

Quel espoir désormais faut-il plus que je suive. Fors mourir devant vous! Mais la preuve est tardive, Quand le mal seulement se connoist par la mort.

STANCES

Quand au matin le grand flambeau descieux, Père du jour, commence sa carrière, La nuit s'envole, et sa belle lumière Mille thresors ouvre devant nos yeux.

Quand au premier le flambeau de mon ame. Mon beau soleil à mes sens éclaira, Tout bas désir de moy se retira, Bavi de voir les beautez de ma dame.

Mais, comme on voit Phœbus en s'avançant Sur le midy plus de chaleur espandre, Les vens cesser et la terre se fandre Aux rais du chaud, nostre œil esblouyssant.

Ainsi la flamme éprise en igon courage. Aux premiers jours blûettant doux;emant.

Est creûe en force et me va consumant, Troublant ma veuê au cours de mon voyage.

LES AMOURS d'hIPPOLTTE. 155

Fnfin la nuict, à son tour commandant, Par sa fraîcheur esteint l'ardeur cuisante, Couvre de noir' toute chose plaisante, Et le sommeil va sur nous respandant.

Ainsi la mort, de ma flamme cruelle, Flamme d'Amour, la fureur esteindra ; Et pour jamais le sommeil me tiendra.

Couvrant mes yeux d'une nuit étemelle.

LUI

Bien qu'une fièvre tierce en mes veines bouillonne, De cent troubles divers mon esprit agitant, • Médecins abusez, ne dites pas pourtant Qu'une humeur cholericq' ces tempestes me donne.

Je suis trop patient, je n'offence personne. Et vay de mes amis le courroux supportsmt, Tout paisible et tout coy, sans qu'en me despitant Je remasche un venin, qui le cœur m'empoisonne.

Celle dont l'influence altère mes humeurs. Qui fait par sa rigueur qu'avant l'âge je meurs, Est cause dema fièvre, et non pas la colère.

Las! je n'ay point de fiel! car je voudroy donner Cent baisers, en mourant, à ma belle adversaire, Pour monstrer que ma mort je sçay bien pardonner.

S'il n'y a rien si fi^oid ne si glacé que celle Qui me fait par ses yeux sans pitié consommer. D'où peut-elle en nos cœurs tant de flammes semer, Veu que le sien est pris d'une glace éternelle?

C'est un estrange cas que l'ardeur immortelle Qui a source en ses yeux, ne la puisse allumer; >'emblable au beau soleil qui peut tout enflamer, Bien qu'il n'ait point en soy de chaleur naturelle.

Seroit-ce point Amour, le tyran sans mercy. Qui, frappant de ses traits sur son cœur endurcy, Fist saillir tout ce feu pour consommer nos âmes?

Comme on voit un caillou refrapé malntesfois Par force avec du fer, servir d'amorce au bois, Et sans devenir chaud faire jaillir des fiâmes.

Vous n'estes point mes yeux, ô trompeuse lumière Par qui le trait d'Amour dans le cœur m'est venu ;

154 LES AMOURS d'rIPPOLTTE.

Si VOUS estiez mes yeux, vous n'eussiez mescounu Celle qui tient mon ame à son gré prisonnière.

Las vous estes mes yeux ! mais la fiaute première, Et l'ennuy que par vous je sois serf devenu, Rend vostre ardant désir sagement retenu, Et vous fait abaisser pour ne voir ma guerrière.

Cest trop tard, pauvres yeux, c'est trop tard attendu, La sagesse vous vient lors que tout est perdu, Un conseil tout divers désormais il faut prendre.

Regardex^a sans cesse, admirez ses beautés, Et flamme dessus flanmie en mon cœur apportez, Afln que sans languir je sois réduit en cendre.

Ayant trois ans entiers toute Rome asservie L'invineible César, du beau sang de Cypris, Quelques vaillans Romains, à servir mal apfvis, Trencherent par le fer son empire et sa vie .

Amour depuis trois ans ma franchise a ravie, Régnant comme un tyran, sans peur d'estre repris, Et mes lasches peusers n'ont encore entrepris D'exécuter un meurtre, où rhonneur les convie.

Quand le Triumvirat tramoit ses factions, Rome ne veit jamais tant de proscriptions, Tant de saccagemens, tant d'injustes supplices,

Comme Aniour dedans moy fait de maux in&iis. Ce n'est que sang, que pleurs, que meurtris, que bannis; • U voile, il chasse, il brûle et fait mille injustices.

Autour des corps, qu'une mort avancée Par violance a privez du beau jour.

Les ombres vont, et font maint et maint tour, Aimans encor leur dépouille laissée.

Au lieu cruel, où j*eu l'ame blessée Et fu meurtri par les flèches d'Amour, J'erre, je tourne et retourne à l'entour, Ombre maudite, errante et dechassée.

Légers esprits, plus que moy fortunez, Comme il vous plaist vous allez et venez Au lieu qui clostjrostre dépouille aimée.

.Vous la voyez, vous la pouvez toucher. Où, lasl je crains seulement d'approcher L'endroit qui tient ma richesse enfermée.

LES AMOURS D HIl'l'OLYTK. Km

Lvin

Tourne, mon cœur, ailleurs ton espérance, Laissant 4e bien vainement désiré; Pour un mortel c'est trop haut aspiré, 11 faut couper l'aile à notre arrogance.

Amour ingrat, est-ce la recompance ^

D'avoir souffert, servy, prié, pleuré, Kt sans fléchir si long-tans enduré, Qu'on me reproche aujourd'huy l'inconstance?

Plein de fureur, je ne fay que songer Que je doy faire, afin de me venger Des fiers courroux d'une ame si rebelle.

C'est le meilleur de me donner la mort ; Car je ne puis luy faire plus de tort, Qu'en la privant d'un qui est tout à elle.

COMPLAINTE

Quelle maoie est égaie à ma rage?

Quel mal se peut à mon mal comparer?

Je ne sçauroy ny crier ny pleurer.

Pressé du deuil qui grossist mon courage.

Bêlas! j'estouffe, et la fureur soudaine Me clostl'Guye, et m'aveugle les yeux; Mais ce m'est heur de ne voir plus les cieux, Les cieux cruels, coupables de ma paine.

Au vase estroit maintenant je ressemble, Qui^ tout plein d'eau, goûte à goûte la rand ; Mon œil aussi larme à larme respand Ce qu'en mon cœur de rivières j'assemble.

Maudit Je jour que premier je vey luire. Pour estre esclave à si forte douleur ! Le ciel alors pleuvant tout son malheur, Versa sur moy ce qu'il avoit de pire.

.\stres maudits, qui trop pleins de licence^ Maux et plaisirs aux humains destinez, Puis qu'en naissant de nous vous ordonnei. Que nuist la faute, ou que sert l'innocence? " Helas l de rien ! j'en puis servir de preuve. Qui n ay jamais un tounnent mérité ; Et toutesfeis par vostre cruauté Plus misérable ay monde ne se treuve.

Tout est bandé pour me faire la guerre. Par mes amis mille ennuis je reçoy ;

i56 LES AMOURS D HIPPOLTTB.

Que (loy-je faire? Il n'y a point pour moy De dieux au ciel, ny de fortune en terre.

Dans ]es enfers cherchons donc allégeance, Parmy Teflft'oy, les fureurs et les cris, Accompagné des malheureux espris,.

Qui pour ma peine oubliront leur souffrance.

Hastons la mort, seul but du misérable ; Mais, tout ainsi que mes jours ont esté • ' Couverts d'ennuis, d'horreur, d'obscurité, Soit mon trespas horrible et détestable.

Amour, si j'ay souffert, fidelle à ton empire. Sans me lasser de toy, tant d'ameres douleurs; Si je t'ay tant de fois abbreuvé de mes pleurs, Et si tes plus beaux traits en mon cœur je retire;

Voile vers la beauté qui me tient en martire. Et qui fait que tu as tant de force en nos cœurs, Amolli son courroux, adouci ses rigueurs. Et fay que son bel œil recommence à me luire.

C'est le douzième jour que cet œil courroucé Entre mille dangers sans clarté m'a laissé, N'ayant pour me guider que ma flamme immortelle.

De grâce, en ma faveur, Amour, va la Masser; Ou si tu la crains trop, et ne m'en veux laisser, Tire de mon cœur mesme et frappe la cruelle.

Si les pleurs que j'espans, si le triste langage. Dont la nuict et mon lict sont témoins seulemant, N'ont pouvoir d'amollir un cœur de diamant, Et ne font de pitié pallir son beau visage»

Pourquoy me reservé-je à languir davantage De Fortune et d'Amour l'horrible esbattemant? Plustost dedans le sang noyons nostre tourmant, Et nous sacrifions à cette ame sauvage.

Je l'accuse à grand tort ; car son cœur de rocher De mes poignans regrets se laisseroit toucher, Si je pouvoy me plaindre alors qu'elle est présente.

Mais le son de ma voix se change en la voyantv Mon œil se rassérène et n'est plus larmoyant. Et ma langue se taist bien que mon cœur lamente.

LES AMOURS d'hIPPOLYTE. 157

Depuis deux ans entiers que j'aime une beauté, Perle unicque du inonde et sa fleur la plus belle, Trois fois tant seulement j'ay peu parler à elle; Voyez de mon malheur Testrange cruauté !

Encor ce doux loyer, que j'avois acheté Par tant de passions et de peine immortelle. Trois fois m'est empesché par la force cruelle Du malheur envieux, dont je suis surmontée

Cest, peut-estre, mon bien dont je n'ay connoissance; Car, si son œil divin m'oste toute puissance. Me ravit^ me transporte, et me rend furieux;

S'il fait que sans espoir mon amour continué, Que feroient ses propos favorisez des yeux? Helas ! pour me tuer, c'est assez de la veuê l

LXH

Pour tant d'ennuis divers, tant de flamme et de glace, Qui font en mon esprit un si contraire effort. Pour mon repos perdu, mes pleurs, mon déconfort. Et pour tant d'autres maux dont l'amour me menace :

Pour votre doux orgueil vainqueur de mon audace, Pour avoir conjuré des premiers à ma mort, Et fait que mon désir se maintienne plus fort, Quand plus le desespoir luy veut donner la chasse;

0 beaux yeux qui pleurez tant de feux et de traits! Je ne demande pas que m'accordiez la paix ; Que vous soyez plus doux, que jettiez moins de flames :

Pour tout bien je requiers, que, croissans en rigueur, Pour butte à tous vos traits vous choisissiez mon cœur, Et que vous dédaigniez de blesser d'autres araes.

J'estoy dans une sale ombragé de la presse. Pour voir, sans estre veu, ma dame qui dansoit : Le peuple à l'environ tout ravi s'amassoit, Louant d'ame et de voix cette unique déesse.

En vain la voulant voir, sur les pieds je me dresse. Car mon foible regard assez ne s'avançoit : Mais mon cœur, s'enflammant ainsi qu'elle passoit, Remarqua sans mes yeux les pas de ma princesse.

Dieu 1 que j'aime mon cœur, bien que, mal conseillé,

11 ait reçea l'amour dont je suis travaille ! Le plaisir qu'il m'a fait mes douleurs recompense. Aussi bien mes deux yeux couverts d'obscurité ITeussent peu soustenir sa divine clarté» Tant ils sont aveugles de pleurer mon offense '.

Si doucement par son regard me tuê Ce basilic de ma mort désireux, Que je le cherche et me sens bien-^heureux En mon malheur d'estre près de sa veuô.

D'aise et d'ennuy mon ame est toute émue, Quand je puis voir ces beaux yeux amoureux ; De cent couleurs mon visage se mué, Je tremble tout, et suis avantureux.

Qui penseroit d'une mesme fontaine Pouvoir couler le repos et la paine, Peur, hardiesse, ennuy, contentement!

Gomme au chaos tout se mesloit ensemble. Ainsi cet œil cent contraires assemble Dans le chaos de mon entendement.

Si la fureur d'amour, rendant l'ame agitée, La ravit dans le ciel de son corps l'élevant. Et si l'ame rebelle et qui s'en va privant, Tousjours foible et pesante en terre est arrestée ;

Que n'aimez-vous, déesse, afin d'estre portée Par la fureur d'amour dans le ciel en vivant? Plein de ravissement je vous iroy suivant, Et mon ame à son gré seroit lors contentée.

Cette ombre de beauté, qui vous fait renommer, Quand vous seriez au ciel, se verroit transforma* En la beauté parfaite et d'essence éternelle ;

Tout volage désir en moy seroit es teint, Regardant vostre cœur je m'y trouveroy peint, Et vous verriez au mien votre image si belle.

* Imité d'un somet itattlBn qui commence par cette strophe

Giunlo-nel tempo ove. fra mille belle, Madonnâ in loco occulte si sedea, Vdlsi f(li occhi a guardar s' io la vedea, Ghe '1 sol conoscer seglio infra le ttellé.

LES AMOCKS DIIIPPOLYTE. 159

Vouloir ambitieux, espérance interdite, Désirs pronts à tnon mal qui m*avez sçeu forcer,- Peu durables desseins, mal asseuré penser, Courage, helas ! trop grand pour forée si petite;

Et vous, rares beautés de la jeune Hippolyte, Qu'Amour fait si souvent par mes yeux repasser. Pour Dieu, mes ennemis, veuillez un peu cesser, Et que vostre rigueur à pitié vous invite.

Ne voyei-vous comment trop tost vousf me tuez? Je ne languiray point si vous continuez. Une extrême douleur ne peut estre durable.

Et c'est ce qui* me trouble et me fiait soupirer ; Car mon cruel tourment m'est si fort agréable, Que je tasche à durer pour le faire durer.

Bien que ma patience et nia foy vous ennuyé. Et que la fermeté vous fasche extrêmement. Je ne me puis garder de vous faire un serment. Tout prest de le sceller du sang et de la vie;

Et que vos yeux divins, qui mon ame ont ravie, Cessent de m'éclairér si je pense autrement : Cest qu'en despit du ciel, de fortune et d'envie, Vif et mort je seray vostre éternellement.

Les courroux, la rigueur, le tans et la distance, Serviront de rampart pour garder ma constance. Que vos nouveaux désirs ne pourront entamer.

Je ne fay rien pour moy d'user de ce langage ; Car je sçay qu'on ne peut vous fascher davantage. Que de vous menacer de tousjours vous aimer.

STANCES

Quand j'espreuve en aimant les rigueurs d'une dame. Qui jeune et sans amour se mocque de ma flame, Et demeure cruelle au son de mes douleurs, Ferme je continué et souffre en patiance, Espérant à la fin par ma persévérance Caver * son cœur de roche, amolli de mes pleure.

Tant plus une entreprise est haute et mal-aisée.

* Ci-euser.

160 LES AMOURS d'hIPPOLYTE.

Plus fn la poursuivant mon ame est embrasée ! La peine et la longueur ne me peut retenir, Contre tous les malheurs j'oppose ma constance, Et pour m'encourager il sudlit que je pense Que nul autre que moy n'espère y parvenir.

Car mon cœur généreux à rien ne se peut plaire, Que j'estime qu'un autre ait espoir de parfaire; Un Dieu pour compagnon je ne puis recevoir ; Je veux suivre tout seul ce que je me propose, Et encore en amour, plus qu'en toute autre chose, Je fuy les compagnons et n'en veux point avoir.

J'aimeroy beaucoup mieux supporter la rudesse. Et l'orgueil dédaigneux d'une flere niaistresse^ Qui mesprisast tout autre au fort de mon esmoy, Qu'estre dessous le joug d'une plus pitoyable, Qui pour me retenir se rendist favorable, Mais qui fayorisasl les autres comme moy.

Ainsi qn'ui^ grand torrent qui les plaines menace, S*écoulant en ruisseaux perd sa première audace. Et l'effort qui d'orgueil lé faisoit escumer ; Ainsi l'aipour d'un seul est plein de violance. Hais quand on le divise il perd toute puissance. Qui aime en plus d'un lieu nç sçauroit bien aimer.

D'une seule lumière en la nuict allumée L'ombre entière se fait, qui se perd consumée Par les rayons espars des flambeaux d'alentour ; Ainsi d'un seul désir la vraye amour est faite, Qui s'affoiblist par nombre et demeure imparfaite. Le désir divisé ne se peut dire amour.

J'acconipare une dame en cent lieux embrasée, Au miroir qui reçoit toute image opposée, Et n'en retient pourtant aucune impression; .\insi dans son esprit de légère nature, Ce qu'elle voist luy plaist, elle en prend la figure, Mais le perdant des yeux le perd d'affection.

Je ne m'estonne plus d'ouyr tant de complaintes De ces amans légers, dont les amours sont faintes, . Kinissans aussi tost qu'ell' ont commencement; L'homme n'en est pas cause, encor qu'il soit muable; Mais il ne sçauroit rendre un bastiment durable. De la foy d'une femme ayant fait fondement.

Deux beaux yeux, un beau teint, une bouche vermeille, Un propos qui ravit les hommes de merveille. Rendent bien un amant du feu d'Amour espris : Mais, pour nourrir sa flamme et la faire étemelle, Il le faut asseurer d'une amour mutuelle,

LES AMOURS d'hIPPOLYTE. 161

C'est ce qui le retient quand la beauté l'a juis.

Qu'on n'estime jamais qu'une dame inconstante, Qui veut embrasser tout et de rien n'est contante, Conserve un seul amant qui soit sans fiction ; Toute ardeur qu'elle allume est moindre que ftimée, Car il faut bien aimer pour estre bien aimée, Et de deux cœurs unis naist la perfection. '

N'adorer qu'une chose et ne penser qu'en elle, Ne Yoir que par ses yeux, la trouver seule belle. Ce qu'elle a dans le cœur le sentir tout ainsi, Gouster par sa présence une douceur extrême, Mourir ne la voyant, c'est ainsi comme j'aime; Mais je ne dure pas si l'on ne m'aime aussi.

Les sanglots continus, l'ardeur, Timpatienee, Dont jamais vostre cœur ne peut estré touché, Le grand feu qu'en l'esprit jusqu'icy j'ay caché. Et qui ne s'esteignoit pour tans ny pour absence;

Vos injustes courroux, vostre méconnoissanco, Par qui je me suis veu tout espoir retranché ; Et ces longues froideurs, qui mon âge ont séché, Ne me pouvoient sortir de vostre obéissance.

Tant de vœux faits au ciel n'esteignoient point mon feu, La force ou le conseil y servoient aussi peu, Tout appareil rendoit ma playe envenimée :

Mais en fin les dédains l'un sur l'autre amassez M'ont si bien garanti des martyres passez. Qu'à peine il me souvient de vous avoir aimée.

A mon terrestre ciel j'ose faire la guerre. Comme un nouveau géant que l'orgueil va touchant: Mes traits sont mes désirs, mais, en les décochant, De haste et de fureur c'est moy seul que j'enferre.

Au lieu de mont sur mont haut élevé de terre, Espoirs, songes, pensers l'un à l'autre accrochant, Je pense estre bien-haut, quand en vous approchant, Sur moy vostre bel œil mille foudres desserre.

Je vous estime heureux, Titans audacieux, Bien qu'en fin vous fussiez le triomphe des dieux, Vostre orgueilleux désir cessa quand et la vie ;

Le mien ne cesse point, et pour estre brûlé.

162 LES AMOURS d'HIPPOLïTE.

Pour trébucher cent fois, foudroyé^ désolé, Je ne puis voir chetif la fin de mon envie.

Soucy chaud et glacé, que la crainte a foit naistre, Et qui, craignant plus fort, devient plus violant, Et pendant que la flamme et le gel va menant. Troubles, pers et détruis tout ce qu'amour fait croistre*.

Puis qu'en si peu de tans tu t'es rendu mon maistre. De cent chaudes fureurs mon esprit martelant, Va, retourne au Cocyte et me laisse dolant, Comme un tigre enragé de ma chair me repaistre.

Sur les glaces d'enfer passe, entre mille ennuis, Sans lumière tes jours et sans sommeil tes nuits, Non moins troublé du faux que des seures nouvelles.

Va t'en : tout ton venin est entré dedans moy. Je n'ay point d'autre sang ; helas 1 doncque pourqnoy Me viens-ta retroubler par ces larmes cruailes?

Espouvantable nuict, qui tes cheveux noircis Gbuvres du voile obscur des ténèbres humides. Et, des antres sortant, par tes couleurs livides De ce grand univers les beautez obscurcis;

Las ! si tous les travaux par toy sont adoucis Au ciel, en terre, en l'air, sous les marbres liquides, Or' que dedans ton char le Silence tu guides, Un de tes cours entiers enchante mes soucis.

Je diray que tu es du ciel la fille aisnée, Que d'astres flamboyans ta teste est couronnée, Que tu caches au sein les plaisirs gracieux ;

Des amours et des jeux la ministre fidelle, Des mortels le repos : bref, tu seras si belle. Que les plus luisans jours en seront envieux ^

^ LXXIl

Quand je voy flamboyer cette heureuse planette, De notre âge imparfait l'admirable ornement;

* Imité d'un sonnet italieh qui débute par ces vers :

Orrida notte, che, rincbiuso il negro Crin solto 'i vel del l'umide ténèbre, ])a sottera esoi, e di color funèbre Aramanti il monde e spogKlo d'allegro.

Bien que mon oœur d'ailleurs n'attende allégement» Si fout-il que de crainte à trembler je me mette.

Car ainsi comme on voit la fatale comète, Flambante en longs cheveux, n'apparoir nullement Sans la mort d'un monarque, ou sans un diangement, Quand quelque seigneurie est près d'estre sigette.

De mesme, helas ! je crain que ce divin flambeau De ma foible raison présage le tombeau, Ou qu'au moins je verray ma liberté restraindre.

J'ay peur qu'en pire estât on me fasse changer. Mais, à moy désolé 1 j'en suis hors du danger. J'ay tant et tant de maux, que plus je ne doy craindre.

Comme quand il advient qu'une place est forcée Par un cruel assaut du soldat furieux, Tout est mis au pillage, on voii en mille lieux Feux sur feux allumez, mort sur mort amassée.

Mais si ne peut sa gloire estre tant rabaissée, Qu'un arc, une colonne, un portail glorieux N'eschappent la (Ureur du feu victorieux. Et ne restent entlo'S quand la flamme est passée.

Ainsi durant les maux que j'ay tant supportez, A la honte d'Amour et de vos cruautez, Depuis que par vos yeux mon ame est retenue;

En dépit du malheur contre moy coiguré, Mou cœur inviolable est toiyours demeuré, Et ma foy jusqu'icy ferme s'est maintenue.

LXXIY

CeUe qui de mon mal ne prend point de soucy, Comme si de ses yeux il n'a voit sa naissance, Se rit de mes douleurs, si tost que je commance A me plaindre, en pleurant, de son cœur endurcy.

J'ay beau fn'humilier et luy crier mercy, Mercy de l'aimer trop (car c'est ma seule offense), Elle en est plus rebelle, et se plaist que je pense Qu'un courage si fier ne peut estre adoucy.

Ce n'est pas toutesfois ce qui plus me tourmente. Car sa rigueur m'est douce et mon mal me contente. Voyant mes beaux vainqueurs, ses yeux que j'aime tant.

Je me plains seulement de voir que la cruelle Ne croit pas que je l'aime et m'appelle inconstant, Ou dit que mes ennuis viennent d'autres que d'elle.

lai LES AMOURS D HIPPOLTTE.«

Sommeil, paisible fils de la nuict solitaire, Pere-alme, nomricier de tons les animaux, Enchanteur gracieux, doux oubly de nos maux, )

Et des esprits blessez l'appareil salutaire; ' j

Dieu favorable à tous, pourquoy m'es-tu contraire? I Pourquoy suis^je tout seul rechargé de travaux, •

Or' que l'humide nuict guide ses noirs chevaux, '

Et que chacun jouyst de ta grâce ordinaire?

Ton silence où est-il? ton repos et ta paix, Et ces songes vollans comme un nuage espais, Qui des ondes d'oubly vont lavant nos pensées?

0 frère de la mort, que tu m'es ennemy ! Je t'invoque 9u secours, mais tu es endormy, Et j'ards, toujours veiïlant, en tes horreurs glacées.

Si le pastenr de Troye, éleu divinement Pour juger des beautez de trois grandes deessop. Desdaigna les grandeurs, la gloire et les richesses, Pour la grecque beauté, prix de son jugement;

J'en eusse fait autant : il fist fort sagement. Car auprès de vos yeux pleins de douces richesses. Quels thresors, quels honneurs, triomphes ot hautesses Pourroient mouvoir mon cœur, si ferme en vous aimant?

Ihiis qu'estre pris de vous apporte tant de gloire. Quel trophée assez digne omeroit la victoire Du cœur qui, bien aimant, vous pourroit conquérir?

0 seul but de mes vœux ! ô bien que je n'espère 1 L'or et les vains honneurs soient cherchez ^u vulgaire; Rien ne me plaist que vous, pour vous je veux mourir.

Rendez-vous plus cruels, beaux yeux qui me blessez : Ce trait doux et piteux m'empoisonne et me tue. Ah I non, durez ainsi : mon ame est combatuë De trop de desespoirs, vous voyant courroucez.

Tempérez seulement ces rayons élancez.

Trop clairs et trop ardans, qui m'offusquent la v\i<' ; Mais ne les baissez pas : car mon mal continué Et mon espoir défaut, quand vous les abaissez.

Doux, cruels, humbles, fiers, gais et trempez de larmes,

LES AMOURS d'hIPPOLYTE. f6K

Amour pour ma douleur trouve en vous assez d'armes, D'agréables langueurs, et de plàisans trespas.

Bref, toutes vos façons, beaux yeux, m'ostent la vie. Hé donc pour mon salut, cachez vous, je vous prie ! Non, ne vous cachez point, mais ne me tuez pas.

Bavy de mon penser, si hautement je voUe, Que je conte un i un les astres radieux ; J'oy les <Uver8 accords du mouvement des cieux, Et voy ce qui se meut sous l'un et l'autre pôle.

Mais pourtant mon esprit si fort ne se console, Et ne savoure rien de si délicieux, Ck)mme alors que je voy le rayon de deux yeux. Et sens l'accord parfait d'une douce parole.

Quand j'ay l'heur de jouyr d'un bien tant souhaité. Sans partir de la terre aux cieux je suis porté. Et comprens du plus haut la gloire et les merveilles.

0 ma seule déesse I helas! s'il est ainsi, Regardez-moy tousjours d'un œil plein de mercy, Et de vos doux propos ravissez mes oreilles.

Le tyran des Hébreux transporté de furie Ne fit jadis meurtrir tant d'enfans innocens, , Que je tué en maillot de pensers languissans; Et ne touche à celuy qui menace ma vie !

Car luy, desjà rusé, fuyant ceste furie, Se sauve à la beauté qui domine mes sens; Et là, tout asseuré, rit des maux que je sens, Et m'abuse sans fin par quelque tromperie.

Or' en ses chauds regards ce penser se formant, Or' en ses doux propos mon esprit va charmant, L'emprisonne et restreint en des chaisnes pesantes.

Helas! c'est le malheur qui m'estoit destiné, Et que me presageoient deux estoilles luisantes, Que je vey flambloyer sur le point qu'il fut né *.

> Imité d'un soDuet italien qui coounence par cette sU'oplie :

Non con tanta ira sparse il fiero Erode M puro sangue de i fanciuUi Bbrei, Con quant' lo uccido in fasce i pensier miel ; Ne pero uccido quel, che '1 cor mi rode.

ieS LES AMOURS D HIPPOLTTE.

Quand l'ombrageiue nnit nostre jour décolore, Et que le clair Phœbus se cache en l'Ocddent; Au del d'astres semé les mortels regardant, Prisent os' cette estoille, et or' oeste antre encore.

Mats, si tost qu'à son tour la matinale aurore Fait lever le soleil de rayons tout ardant, Lors ces petits flambeaux honteux se vont perdant Derant le roy du jour, qui tout le ciel décore.

Ainsi, quand mon soleil sa splendeur va celant. On v<$it deçà delà maint astre estincelant, Et le monde abusé mille dames révère.

Mais, dés qu'il apparoist, adieu, faibles dartei I Tout objet s'obscurcit, et ce roy des béantes (}omme en son firmament dans tous les cœurs éclaire.

Que je suis redevable à la douce pensée. Qui nourrit mon esprit de son bien séparé ! Jamais sans tel secours je n'eusse tant duré, Si fort de vos beautez ma poitrine est blessée.

Quand, par crainte ou respect, il faut force forcée Que j'esloigne vostre œil dont je suis éclairé, Je mourrois à l'instant triste et désespéré, ITestoit ce reconfort de mon ame oppressée.

Marry, firere, vallets, ne sçauroient l'empescher Que jusqu'à vostre lict ne se vienne approcher. Vous voit, vous entretient, vous estime admirable.

Las ! si vous l'entendiez, que d'heur m'en adviendroit ! Gari vous disant mon mal, je sais qu'elle rendroit Noy contant pour jamais, vous douce et pitoyable.

Amour, choisis mon cœur pour butte à tous tes traits, Et bastis ta fournaise en ma chaude poitrine, i'estimeray touagours ta cruauté benine, Ton deuil contentement, et ta guerre une paix.

Tay veu tant de clartez, de thresors et d'attraits, D'un œil doux, d'un beau front, d'une gorge yvoirine, Et gonsté la douceur d'une voix si divine, Que j'oublie à bon droit les maux que tu m'as foits.

0 célestes beautez, si pleines de merveilles,

LES AMOURS D^HIPPOLTTE. 1$7

0 propos, qui sonnez tousjours à mes oreilles. Que vous m*avez tué d'une douce rigueur !

Que TOUS avez jette de soulfre sur ma flame, Que vous m'avez laissé d'aiguillons dedans l'ame, De pensers en l'esprit et d'amours dans le cœur !

Langue muette, à mon secours tardive, Que m'a servi tant d'heur que j'ay reçeu De voir ma dame? aussi bien tu n'as sçeu Dire le mal qui de repos me prive.

Propos brûlans, voix dolente et plaintive, Vostre faveur à ce coup m'a deçeu :

Car un seul mot hors de moy n'est issu Propre à monstrer combien ma peine est vive.

Mais qui ne fut autant que vous surpris? L*e8tonnement gela tous mes espris ; Je devins sourd, sans pouls et sans halaine.

Un voile obscur sur mes yeux s'estendit, Le cœur me cheut, tout mon sang se perdit, Et ne restay qu'une painture vaine.

LÎXXIV

De quels cousteaux fut mon ame blessée. Et quelle flamme en mon cœur s'alluma, Quand ses beaux yeux de rigueur elle arma, Pour me tuer sans l'avoir offensée?

Que d'une plainte, en pleurant commencée, Me fis-je voir le dueil qui m'entama?

Je Tessayay : mais la douleur pressée, A mes propos le passage ferma.

Que ne leut-elle au moins sur mon visage Mes passions, me voyant tout transi, Palle mon teint, mes yeux couvers d'ombrage,

Qui pour ma bouche alors crioient mercy? Helas 1 la nuict m'osta cet advantage, Et l'empescha qu'elle me veist ainsi.

Mes yeux, accoustumez au jour de vostre veué, Sont clos aussi soudain que vous disparoissez, Et des autres beautés les rayons élancez Ne sont pour m*éclairer qu'une effiroyable nuë.

16S LES AMOURS D^HIPPOLITE.

Mon ame en vos cheveux est si bien détenue, Mes sens de trop d'amour sont si fort insensés. Et yen vous mes désirs tellement sont dresseï. Qu'aucune antre beauté n'est de moy reconnue.

Et si le cid jaloux me force à vous laisser, Qudque mont, fleuve ou bois que je puisse passer. Bien qu'aux déserts glacez pour jamais je m'habite.

Toujours malgré le tans, la distance et les lieux, Vostre beauté divine, ô céleste Hippoljte ! Sera près de mon cœur, s'elle est loin de mes yeux.

Je vey contant les jours et les heures passées. Depuis que de mon bien je me suis séparé. Et qu'avec un grand roy, des mortels adoré, J'ay choisi pour séjour ces campagnes glacées.

Amour, qui vois sans yeux mes secrettes pensées. Si je t'ay jusqn'icy saintement révéré, Chasse, ô Dieu ! le regret dont je suis dévoré. Et tant de passions dans mon ame amassées.

Fay qu'avec moins d'ardeur je désire à la voir. Ou que de mon grand roy congé je puisse avoir. Ou m'apprens à voiler et me preste tes ailes.

Ou ne fay plus long tans mon esprit égarer, Ou tempère mon mal qu'il se puisse endurer, Ou m'enseigne à souffrir des douleurs si cruelles.

JLXXXVII

Au nid des aqtiilons en la froide Scythie, Où jamais le soleil ne se daigne lever. Je ne puis, malheureux, de remède esprouver, Amour, pour rendre en nioy ta chaleur amortie.

Celle que de mon cœur l'exil n'a départie, M'accompagne partout, partout rae vient trouver, Et parmy les rigueurs d'un étemel hyver, Elle fait que mon ame en braise est convertie.

Mais le plus grand ennuy dont je isuis tourmenté, C'est de sentir le feu sans en voir la clairtê : Mon soleil luit ailleurs quand plus fort il m'enflame.

N'est-ce un présage seur qu'en bref jedoy mourir? Je suis loin du plaisir qui me peut secourir, Et porte en tous endroits le tourment de mon ame.

LES AMOURS d'hIPPOLYTë. J69

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