‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 60 sur 155 · LIVRE I. ÎI · texte numérisé non relu

LIVRE I. ÎI

Sors de moy donc, Espoir remply de flaterie, Père de Vanité, d*Erreur, de Tromperie, Nourriciers de nos maux, conçeu d'ardans désirs! Je ne me fonde plus Sur tes frailes plaisirs. Tu m'as assez pipé, cherche qui te retire, ï.i me laisse pleurer sans confort mon martire.

Voilà comment, madame, esloigné de vos yeux. Sans plaisir, sans repos, malade et furieux. Je crie et me dépite, accusant votre absance, Et ne veux que 1 espoir me promette allégeance ; Car puis que ce trompeur tâche à me décevoir, Je ne veux desonnais pour tout bien recevoir Que l'heureux souvenir des liesses passées. Qui rendent mes douleurs assez recompensées, Et qui ine font constant mes travaux endurer, Voulant jusqu'à la mort vostre serf demeurer.

Vous qui tenez ma vie en vos yeux prisonnier*?, Et qui de mon amour fustes l'ame première, l>yez quelle est ma peine et quelle froide peur Me remplit de glaçons la poitrine et le cœur ; Ainsi vostre beauté, qui peut guarir ma playe. Contre l'effort des ans tousjours demeure gaye.

Dés le soir que je fu prendre congé de vous £t de vos yeux divins, si cruellement doux. Pour retourner en France, helas ! dés l'heure mc&me, En vous abandonnant je devins froid et hiesmc. Prévoyant le malheur qui devoit m'advenir. Et ce qu'il me faudroit sans raison soustenir.

Je jugeoy qu'un amour si comblé de liesse FTestoit pour demeurer toujours franc de tristesse ; l'apprehendoy le change, et que le cours du tans Fist voir qu'il est vainqueur des desseins plus censtans; Je redoutoy l'absence aux amans si contraire ; Loin des yeux, loin du cœur, c'est la règle ordinaire. Nais surtout je craignoy la couverte poison Be ceux qui sont jaloux de ma chère prison. Qui m'en portent envie et qui se font accroire Que vostre affection m'elcve à quelque gloire. Toutefois ces ft-ayeurs, qui l'esprit me geloient. Devant d^autres raisons foiblement s'écouloient; Car, vous reconnoissant d'une humeur non commune, Je cfefîHoy le tans, l'absence et la fortune,

Voire et je m'asseuruy que, vous eslant si clier, Un seul trait des jaloux ue pouiroit me toucher. Mais, las Ique ma créance est follement trompée ! De cent mille faux bruits vostre ame est occupée, Kt ce clair jugement, si ferme auparavant. Douteux et chancellant se tourne au premier vaut. Vous croyez toute chose à mon dam prononcée; L'excuse et la deffeiice est de vous repousséc, Et, pleine d'injustice autant que de beauté. Vous me dépossédez du bien qu'ay mérité. Mérité? las ! neiiny, mais mon amitié forte Heritoit pour le moins traitement d'autre sorte. D'autre sorte? Helas! non, trop doux m'est le soucy, b'il vous plaist seulement que je languisse ainsy.

Je sçay qu'on vous a dit que depuis mon absance Une beauté nouvelle avoit sur moy puissance, Que j'aime en mille lieux, volagement constant, Kt selon les objets je me change à l'instant. Las! si vous le croyez, c'est faute de connoi^tre Avec quelles beautez le ciel vous a fait naislre : Quel est de votre chef l'or prime et délié. Dont l'Amour de son gré s'est luy mesme lié; Les efforts de vos yeux, archers de la sagettc Qui rendit sous vos lois ma liberté sujette ; Ce que peut vostre belle et délicate main, Et le laict cailloté qui vous blanchist le sein ; La vertu du coral de vos lèvres pourprettes, . ht les soupirs témoins des flammèches secrettes Qui vous cuisent dedans ; bref, tout ce bel honneur Dont le ciel en naissant vous fut large donneur.

Car, si parfaitement vous aviez connoissauce De vos charmes divins, et par quelle puissance I^s amours de vos yeux tous cœurs peuvent ranger, Vous diriez à part vous que je ne puis changer, Quoy qu'autrefois volage, et que, quand l'inconstance M'auroit fait jusqu'icy décrier par la France, l'slant de vos bcauloz si vivement espris, Fur tous les plus conslans j'emporteroy le pris; Car, sçachant bien juger d'une beauté si grande. Impossible est qu'après quelque autre me commande, Veu que l'objet luisant de vostre œil radieux i ait (|ue tout autre jour semble foible à mes yeux, Kt que si chère image emprainle en ma pensée llendroit la beauté mcsme auprès d'elle effacée.

Voilà quelle est ma vie, et, comme je ne puis Ny ne veux m'affranchir des prisons ôit je suis.

Ne m'accusez donc point si je' hante les belles;

Car, j'en jure vos yeux, je vous adore en eHes.

Je ne pense qu'en vous, et leurs traits plus prisez

Me remettent en l'ame ou vos cheveux frisez,

Ou les lis de vos mains, ou quelque autre merveille

De ces fleres beautez qui vous sont sans pareille.

Hél n'est-il pas permis? Est-ce passer en rien

Les saintes loix d'Amour, qui les cœurs connoist bien ?

Nous prenons bien plaisir à voir une peinture, Et l'azur émaillé de la bçUe verdure, Les feuilles des forests, et les vives couleurs De l'amoureux printans tout couronné de fleurs. Pourquoy donc, sottement, ferions-nous moins de conte D'une jeune beauté qui tout printans surmonte, Qui sçait que c'est Amour, qui peut en discourir, Qui sçait par un clin d'œil faire vivre et mourir. Et charmer d'un propos l'aiguillon qui nous blesse. - Quand nous aimons par trop une dure maistresse. Ainsi que moy chetif, qui ne puis toutesfois Pour toutes vos rigueurs esprouver d'autres loix?

Dites-moy seulement si vous avez envie Que je passe tout seul le reste de ma vie. Ennuyeux, roal*plaisant, muet, aveugle et sourd. On me verra sur l'heure abandonner la court ; Du Louvre et de Paris je perdray la mémoire. Et, possédé sans plus d'une tristesse noire. Je n'auray dans l'esprit que desseins fbrieux ; lUen qu'objets déplaisans ne plairont à mes yeux. Et m'esloignant du monde, afin de vous complaire, Je vivray dans un antre, hermite solitaire; Et prenant vos rigueurs pour sujet de ma voix. Je rediray sans cesse aux rochers et aux bois Que la fortune seule en amour est puissante. Et qu'il ne sert de rien d'avoir l'ame innoçante. Mais vous pouvez bien mieux oint que la cruauté Accompagneroit mal vostre jeune beauté), Vous pouvez d'un regard, d'un ris, d'une parole. Chasser bien loin de moy le soucy qui m'affole. Ainsi que du soleil les rayons élancez Escartent çà et là les brouillards amassez De l'espesse bruine, et comme la lumière Espart l'obscurité de la nuict coustuniiere.

Je suis hors de frayeur, s'il vous plaist seulement Ne donner sans m'ouyr un trop pront jugement, Ainçois que vous mettiez en égale balance D'une part vos rigueurs et ma longue souffranee,

Ce que j*ay fait paroir de courage et de foy, Depuis que je fay joug Sous la puissante loy De vos fieres beautez : puis en l'autre partie Mettez les faux propos qui vous ont subvertie, La foy des rapporteurs, quelle est leur volonté, Ce qu'ils ont par service envers vous mérité ; S'ils ont dedans le cœur l'envie et la feintise, Et quelle passion leurs courages attise. Vous eonnoistrez alors si jamais j'entrepris Acte dont justement je peusse estre repris, Et si mon cœur se deult d'autre playe mortelle Que du coup qu'il reçeut, quand je vous vey si belle.

Pour gage de ma foy, qui vous est dédiée Tout leXans que ceste ame au corps sera liée, Et mesme après la mort, puis qu'après le trespas Dure le souvenir des choses d'icy bas.

En vous offrant ces vers, je vous offre, madame, Mes yeux, mon sang, mon cœur, mes esprits et mon ame, Et davantage encor, si j'ay quelque pouvoir : Faites moy tant d'honneur que de le recevoir Comme vostre qu'il est, bien que vostre mérite Ne doive faire cas d'offrande si petite. Si vous ne mesurez mon vouloir qui me rand. Se dédiant à vous, audacieux et grand.

Vous n'estimerez point, s'il vous plaist, que je pense Faire avec du papier preuve de ma constance, Et qu'en le faisant plaindre, et me plaignant aussy. Je vous veuille enchérir mon amoureux soucy, Adjoustant aux douleurs dont mon ame est chargée. Depuis que sous vos loix vous la tenez rangée. Non, je ne le veux point : il faut que mon devoir. Mon service et ma foy vous le fassent sçavoir, Et que l'effort du tans, qui perce tout nuage, Déeouvre si mon cœur est constant ou volage I

Ce que je vous requiers pour mon plus grand dosir. C'est que sans passion vous preniez le loisir De me voir endurer, en vous faisant la preuve Qu'une si ferme amour que la mienne on ne trenve. Et si vous en doutez, pour le commencement Ignorez si mon mal est foible ou véhément. Et, sans jetter les yeux sur ma brûlante flame. Permettez que sans plus vostre je me reclame»

LIYBE 1. S4r*

Afin que cet adveu, dont je veux m'honorer, He fksse plus constant les tounnens endurer. Et je suis asseuré que le tans qui tout brise, Ne pouvant ébranler ma foy trop bien assise, Fera de vostre cœur la douceur approcher, Ou dedans l'estomach vous auriez un rocher Et le oœur inhumain d'une beste cruelle.

Or, en vous connoiskant si divine et si belle, Je ne le puis penser, veu que la cruauté S'accompagneroit mal de si rare beauté.

Toutesfois quand du ciel la maligne influance, Quand la loy du destin qui, depuis ma naissance, Forte me tyrannise, et quand vostre rigueur Empescheroient le bien que dessert ma langueur, Et quand pour le loyer de mon amour extrême, Et quand pour vous chérir cent fois plus que moy-fiie<^me Je ne recueilliroy que l'^nuy d'un refus. Et que de vos beaux yeux je partiroy confus Pour avec desespoir mettre fin à ma vie : Si n*auroy-je regret de vous avoir servie. Car je tiens cet honneur pour un si grand loyer. Que cent mille trespas ne le sçauroient payer.

Voilà comment, madame, il ne se sçauroit faire, Que d*adorer vos yeux je me puisse distraire. Ne m'alle-guez donc point que je puis bien penser Que vous n'avez pouvoir de me recompenser, A cause de la loy dont vous estes estrainte : Car en fin cette loy n'est ny juste ny sainte, Loy qui, comme Nezence, horrible en cruauté. Joint avec un corps mort si vivante beauté, Saturne avec Venus, et la gayc jeunesse Aux chagrins deplaisâns d'une fVôide vieillesse.

Si la loy vous retient, vous n'avez pas raison. Car l'amour et la loy sont sans comparaison. Amour est un démon de divine nature; Immortels et mortels sentent tous sa pointure, Elle est sans privilège : or si l'Amour est dieu. Jamais l'humaine loy contre luy n'aura lieu ; Car il faut qu'au plus grand toujours le petit cède, Etla loy des amours toutes les loix excède. Et davantage encor la nature est pour moy, La nature est tousjours plus forte que la loy, Et quand nature parle et monstre sa puissance^ Adieu toutes les loix et l'humaine delTance.

Quand donc en vos rigueurs ainsi vous persistez, Vous péchez contre Amour à qui vous résistez,

itB ELEGIES. '

Vous voulez que son feu n'ait puissancç en la terre :

C'est en An des geans renouveler la guerre,

C'est combatre le ciel d'un orgueil indiscret,

C'est vous priver d'un bien où vous aurez regret.

Si vous vous arr^stez, doutant de ma constance,

Estimez, s'il vous; plaist, qu'ayant ceste asseurance.

Qui me rendroit d'Amour satisfait et contant,

Je n'aurôy le pouvoir de vous estre inconstant ;

Et bien qu'auparavant j'eusse eu l'esprit volage,

L'amour et le devoir retiendroient mon courage.

L'homme est pire qu'un tigre aux déserts allaité,

Qui perd l'affection pour se voir bien traité.

Nous devons mieux aimer, plus d'amour on nous porte :

Quand deux feux sont conjoints, la flamme en est plus forte.

Et davantage encor par ce point désiré, D'un vouloir mutuel me voyant asseuré.

Je pourroy beaucoup mieux d'une foçon discrette Rendre aux plus curieux nostre flamme secrette. Ce qu'à mon grand regret, or' helas ! je ne puis. Or' estant assailli de mille et mille ennuis. Flottant incessamment entre l'aise et la paine. Entre le desespoir et la joie incertaine. Et si vivement point de ma grand' passion Que je ne puis user d'aucune action. Au lieu qu'en ce doux tans je n'auroy point de crainte D'un dédain, d'un refus ou d'une chose fainte; Mais, joyeux et contant, il me seroit aisé De couvrir cet amour d'un habit déguisé, * Sans que les medisaos, les jaloux, ny l'envie, • Peussent donner atteinte à nostre heureuse vie.

Voilà ce que l'ardeur m'a fait vous adresser, Adjurant vos beaux yeux de ne s'en offenser ; Car j'écry tout cecy, forcé de la puissance Du dieu qui m'a rangé sous vostre obéissance. Si j'ay fait quelque erreur, je vous prie excuser; Si j'ay dit vérité, je vous prie en user. Et vous représenter si je dois estre en paine, Mourant d'extrême soif auprès de la fontaine.

Celuy qui n'aime point, ou qui n'a point aimé, A le cœur tout autour de rochers enfermé; Il est tout despoûillé d'affections humaines, 11 n'a point de poumoiis, ny de sang, ny de veines,

Et ne mérite pas que le bel œil du jour

Luise aux siens, desdaignez des lumières d*Âmour.

Or de moy qui n'ay point de roc en la poitrine, Qui ne suis point conceu des flots de la marine, Animé d'un beau sang, d'un esprit et d'un cœur, Je reconnoy Amour pour maistre et pour vainqueur. Et, quand de luy desplaire il me prendra Tnivie, Que les flammes du ciel mettent fin à ma vie ! Encor qu'en le suivant et vivant amoureux Je sois diversement heureux et malheureux. Vrayment je suis heureux, il faut que je radvou*. Et que des loix du ciel hautement je me lout", De ce que le destin, captivant ma raison, L'ait au moins asservie en si digne prison ; Et tant selon mon gré m'ait rendu tributaire. Que son décret forcé m'est un choix volontaire. Car tout le plus parfait qui peut mieux contenter L'œil, l'oreille et l'esprit, jusqu'à faire gouster Icy bas des douceurs qui ravissent les âmes, Se rassemble an sujet d'où ruissellent mes flamr<: ; Et c'est ce qui me fôit bien heureux estimer Sentant d*un trait si beau ma poitrine entamer, Et me plais dans le feu dont j'ay l'ame embrasée, Comme une jeune fleur s'égaye à la rosée.

Mais, si de ce penser naist mon ravissement. Il donne ^ mes ennuis vie et nourrissement ; De mon esprit confus c'est la guerre incertaine. Deux ruisseaux différens coulent d'uiie fontaine, L'amertume et le doux, la joye et la douleur : Ce qui me rend heureux fait naistre mon malheur. Car l'heur qui jusqu'au ciel rend mon ame élevée, C'est quand je me souviens comme elle est capti^t», Et que mon premier vol s'est si haut élancé. Que des plus braves cœurs tout dessein j'ay passé Et, sans aucun respect de crainte ou de menace, Jusqu'au troisiesme del j'ay poussé mon audace. Or si par les désirs le courage est jugé. Quel désir fut jamais si dignement logé? Veu que l'enfant Amour, fait nouveau Tromethée, Du ciel pour m'embraser a la flamme empruntée. Suis-je donc pas heureux de m'estre ainsi rendu } Jamais homme avant moy ne s'est si bien perdu. Certes, je reconnoy que c'est un heur suprême. Mais il est tallonné d'un malheur plus extrême. Et les mordans soupirs, qui tiraillent mon cœur, Font (|ue le desespoir s'en rend du tout vainqueur :

Car quand «ent fois le jour je remets en mémoire be celle à qui je suis le mérite et la gloire, Les beaux lys de son teint, ses propos gracieux, La puissance des traits que décochent ses yeux, La douce majesté qui luit dessus sa face, Et sçachant d'autre part sa grandeur et sa race, Helas I je connoy bien que j'ay trop entrepris, Et qu'un aveuglement a saisi mes esprits, Que mon vol est trop haut, et que cesle arrogance D'Icare ou des geans attend la recompanse. Toutesfois, le sçachant, je ne puis me ravoir, Et plus je vay avant^plus j'en pers le pouvoir ; Car quand le desespoir me donne quelque attainle, La figure en mon cœur si divinement painte S'offk*ant devant mes yeux, me fait persévérer Tant que le desespoir ne m'en peut retirer. Bien que trop importun sans cesse il me travaille. Et que mille pensers me livrent la bataille.

Las ! si tost que je suis à part moy retiré, Quelqu'un de ces pensers contre moy conjuré Me dresse l'écarmouche et va pressant mon ame, . Ile proposant tousjours la gnndeur de ma dame; 11 met devant mes yeux les biens et les honneurs, La race et les vertus de tant de grands seigneurs, Désireux comme moy du bien qui me tounnante. Et qui n'ont peu jouyr du fruit de leur allante.

Chetif (ce dy-je alors\ que veux-je devenir? Osé-je bien penser de pouvoir parvenir Jusqu'à si«haut degré pour chose que je face. Apres tant de seigneurs grands de biens et de race? El sur ce desespoir, qui me presse et mepoint ; llelas ! c'est fait de moy, je ne me connoy point. Je fa^ mille discours, je réxe et me dépite. Maudissant le malheur où je me précipite, Je me plains de l'Amour, d'où me vient ce souci. Je regarde le ciel comme un homme transi. Cependant que mes yeux, sources de mon dommage. Coulant de larges pleurs, m'arrosenl le visage.

Las ! si pour bien aymer on estoit avancé. Je sçay que je seroy sur tous recompensé. Et ma longue douictu*, peine et persévérance M'cieveroicnt au bien dont je pers l'espérance ; Car je me puis nommer unique en loyauté. Comme vous estes seul&en grâce et en beauté, Et mou amour extrême est comme mon martire : I lus l'esprit en discourt, m4)insla bouche en peul dire,

Est-ce pas bien aimer que de ne rien penser Qu'en la Acre beauté, qui me fait insenser? Vivre du seul objet dont la rigueur me tuê, Voir renforcer ma foy plus elle est combattu*", Servir 4'an)e et de cœur sans espoir d*tucun bien, Désirer toute chose et ne demander rien, Discourir sans discours, ofttre vaillant de crainte, N'avoir dedans l'esprit qu'une figure emprainte, Pour un mot de travers souffrir mille trespas. Quitter pour un martel et repos et repas, Ne sentir des desdains mon ardeur refroidie, El courir à la mort fuyant la maladie.

Telles sont mes amours, tels sont mes passetans ! Cependant, misérable, aucun bien je n'attans; Mais plus je continué en ma course première. Plus mon chemin s'esloigne et me trouve en arricrr.

Las! pour comble d'ennuy, je ne puis me tenir De penser au malheur qui me doit advenir; Et ce qui plus me trouble et renforce ma plainte. C'est lors que je prevoy qu'il faudra par contrainte Que ce divin esprit, dont je suis détenu, S'assujettisse aux loix d'un peut-estre inconnu, Et cède à la coustume aux amans si contraire, Qui l'or et la richesse au mérite préfère. Vais plustost que de voir ce desastre approclier, Que le ciel me transmué en pierre ou en rocher ! Aussi bien s'il advient, ma douleur excessive Ne souflnrira jamais qu'une heure après je vive. Toutesfois quand le ciel, pour m'outrager plus fort, Knvieroit à mon mal ce dernier reconfort, A l'instant pour jamais je quitteroy la France, Comme indigne de voir vosti e aimable presance, Et m'en iroy choisir, triste et désespéré. Aux pays plus perdus quelque lieu séparé, Sauvage, inhabité, désert et solitaire.

Pour maudire à mon gré la fortune adversaire. Et passerois ainsi le reste de mes jours, Compagnon des Mon», des serpens et des ours. 11 est vray que je veux, quelque ennuy qui m'avienne, Que de vos yeux divins sans cesse il me souvienne ; Car, parmy les rochers et les antres secrets, Le matin et le soir, en faisant mes regrets, J'apprendray vostre gloire aux murmurans rivages. Aux oyseaux passagers et aux bestes sauvages. Oui viendront pour m'ouyr des forests d'alentour, Et plaindront en longs cris ma peine et mon amour.

tV) ELEGIES.

Quand je n'en pourray plus et qu6 ma voix lassée Sera de trop crier enrouée et cassée, Je m'en iray choisir les arbres les plus droits. Pour grayer sui^ l'escorce en mille et mille eiidroi^fi Ce beau nom que j'adore, entre tous admirable, Qui me fiait estimer mon travail agréable. Mais je suis trop certain qu'un tel esloignement Ne me souffriroit pas vivre si longuement; Car du feu de vos yeux ma vie est allumée. Qui sera, les perdant, esteinte ou consumée.

ELEGIE Vil

Comme dedans un bois enrichy de fueillage, D'herbes, d'eaux et de fleurs, et tout couvert d'ombrage, Se branchent les oyseaux esmaillez de couleurs, Soupirans doucement leurs plaisantes douleurs; Comme on voit dans un pré les fleurettes nouvelles Monstrer coÀfime à l'envy leurs beautez naturelles, Ainsi dedans un cœur hautain et généreux Se retirent tousjours les désirs amoureux, Les douces passions, les délectables peines. Et les chères langueurs dont les amours sont pleines, Qui ne doivent jamais un amant retenir, Veu qu'un grand bien ne peut sans travail s'obtenir. Un cœur noble et gentil sans amour ne peut estre, Car avecques l'Amour Nature l'a fiait naistre, Les a liés ensemble et les joint tellement, Qu'ils demeurent tousjours inséparablement, Comme le beau soleil et sa lumière claire. Comme l'ombre effroyable et la nuict solitaire, Comme la flamme viv^ et Tardante chaleur, Comme l'humide et l'eau, la flévre et la douleur. Bref, quiconque est bien né sent tousjours dedans l'ame L'inévitable effort de l'amoureuse flame, Qui ne reçoit jamais de refroidissement. Car la parfaite amour dure éternellement; Mesme alors qu'il advient qu'elle a son origine D'une perfection dont la forme est divine. Qui la rend immuable et son cours arresté ; Car si rien est constant, c'est la divinité. Et voilà ce qui fait que l'Amour que je porte A vos beautez, madame, a la trempe si forte Que le tans ny la mort ne la pourroient changer, Ni vo<;tre rigueur mesme autre part la ranger.

LiVUË 1. 25^

Aubsi, pour dire vray, mon amour j'ay futiOéu Sur la pei'fection d'une si belle idée, Qu'il semble que le ciel en elle ait tout compris, Pour ravaler l'estime et l'orgueil de Cypris, Et qui, sillé d'erreur, ne le voudra pas croire, Qu'il vienne voir vos yeux, causes de la victoire Que vous avez sur moy, dont je m'estime heureux, Bien qu'ils me soient à tort quciquesfois rigoureux : Yeux où l'enfant Amour tient son céleste empire, Yeux où le beau soleil tous les soirs se retire. Yeux, les lampes du jour, aux rayons gracieux. Qui font honte à la lune et aux astres des cieux, Qui font en mesmc point vivre et mourir ensemble. Qui font qu'en les voyant Tame soupire et tremble. L'œil esperdu s'égare, et tout soudainement On perd sa liberté sans connoistre comment.

Qu'il vienne voir après l'or de vos tresses blondes. Soit quand vous les laissez flotter comme des ondes, A l'abandon du vent, qui s'empeslre dedans Les filets blonds dorez de vos cheveux pendans ; Soit quand vous les tenez sur le chef amff^sées, Les ayant par devant ordonnément dressées, Ou qu'avec un bonnet vous nous représentez D'ilylas ou d'Adonis les célestes beautez.

Qu'il vienne voir ce front, large table d'y voire, Plaine, claire et polie, où l'Amour à sa gloire Tient appendus devant les noms et les escus De tant de chevaliers heuieusément vaincus. Le mien s'y reconnoist le plus haut de la bande, . Et pense avoir acquis une gloire bien grande D'avoir vaincu celuy qui libre se gardoit. Et qui sans obeyr à chacun commandoit.

Mais ce m!est grand honneur pour vainqueur recomioi»lre Un dieu des plus grands rois le monarque et le maistre, Et lequel nonobstant tout seul ne m'eust donté. S'il n'eust eu pour secours vostre unique beauté. Beauté vrayment parfaite et tellement extrême, Qu'elle peut priBndre Amour et le vaincre luy-mesme, Ainsi qu'elle m'a pris, qui ne fey nul effort, Sçachant que mon pouvoir ne seroif assez fort.

Las ! que depuis ce tans j'ay passé de traverses, Que j'ay souffert d'ennuis et de peines diverses. Qui, troublant mon repos, toutefois me plaisuient. Quand je voyoy vos yeux, deux soleils qui luisoient Au centre de mon ame, et que, par leur présancc Mon cœur s» nourrissoit d*une douce espérance I .

nt ELEGIES.

Mais, 1oi*8qu*iI me Rsilut de la cour séparer Et, pressé du devoir, au camp me retirer, Où j'estois attendu d'une puissante armée, Que mnn œil pouvoit rendre au combat animée. Dieu sçait les passions qu'il me Taiut^ sentir! Mais, voyant que l'honneur me forçoit de partir. Je m'en allay sans cœur, sans esprit et sans vie. Que je vous delaissay pour en estre servie; Kt demouray, chctif à part moy languissant, Le ciel comme ennemy sans repos maudissant. Accompagné d'Amour, qui tout rcmply de rage. Me faisoit sans cesser quelque nouvel outrage : Dieu sans miséricorde, importun, furieux. Qui pour me travailler me suivoit en tous lieux, M'accompagnoit par tout, me Hvroit mille allarme^, Et ue doutoit KelTort de dix mille gendarmes, Ni de tant de soldats que j'avois à l'enlour. Sans me pouvoir garder des embusches d'Amour, Amour qui n'avoit seul l'entreprise dressée, Car il cstoit swvy d'une troupe amassée Dl> pensers ennemis qui cruels m'assiilloient, Kt de jour et de nuict mon esprit Iravailloient. L'un me faboit songer à ma perte advenue, L'autre rendoit ma vie en espoir maintemjié, L'autre me Taisoil peur, l'autre, plus gracieux. Vos divines beautcz ofTroit devant mes yeux. Mais, quand j'cstoy charmé d'objet si désirable. Mes maux se faisoient doux, tout m'estoit favorable, L'aise enyvroit mon ame, et m'estimoy heureux D'estre idolatrement de vos yeux amoureux. Souhaitant pour tout bien l'heure tant attendue Par qui vostre beauté devoit m'estre rendue. Et que, sans plus me voir de pcnsei*s enchanté, J'échangeasse à la fin l'ombre â la vérité.

Or j'ay si fort contraint le ciel par ma prière, Que je voy de rechef vostre belle lumière ; Je revoy les Ihresors de vostre poil doré^ I^s lys de vostre teint de roses coloré; Je revoy le coral de vos lèvres jumelles, Qui ouvrent en riant des perles naturelles ; J'entr'oy ces doux propos qui me retiennent pris, Qui ravissent mes sens, qui charment mes espris, Et bref, vous contemplant, bien-heureux, j'imagine L'entier contentement de la lrott})e divine. Je jouys icy bas de la gloire des deux. Et d'un homme mortel je surs égal aux dieux

LIVKE I. %)ù

Sinon de ce point seul que leur oye est durable, Et moy, dés que je pers vostre veuë adorable, Non bien léger s'envole aussi-tost que le yant, Et ma douleur me presse ainsi qu'auparavant.

Hais je m'estime heureux de vivre en telle sorte, l'ourveu que vous sçachiez l'amour que je vous porte, Que vous preniez mon cœur, lequel vous est offert, Que vous plaigniez le mal que pour vous j'ay soutfert Et que je souffre encor, de la playe cruelle Que je receu, le jour que je vous vey si belle : Que vous vous asseuriez de ma Adelilé, Et que tous mes propos ne sopt que vérité. Croyez qu'un noble cœur est franc de trompei^e; H demeure immobile, et jamais ne varie, D'aucune fiction il ne sçauroit user.

Car la parfaite amour ne se peut déguispx. Joint que tant plus qu'un prince est grand et remarquable, Plus il se doit monstrer entier et véritable.

ELEGIE YIII

De tous ceux qui d'Amour ont senty la rudesse. Aggravez sous là joug d'une ingrate maislresse. Et qui pour le loyer d'avoir persévéré Ont par sa cruauté maint supplice enduré, Il ne s'en trouve point que ce dieu plein de rage Ait battu plus que moy de tempeste et d'orage. Ne qui plus justement se puisse lamenter D'avoir comme sa foy veu sa peine augmenter, il m'a tousjours choisi pour butte à sa colère, Il m'a tousjours pressé comme son adversaire. Sans me donner relâche, et sans que mon devoir Ni mes longues douleurs l'ayent peu desmouvoir. Kl fléchir la rigueur de sa haine obstinée Contre ma patjence, à souffrir condamnée.

H est vray que quand seul j'estoy maistre de moy. Remettant dédaigneux son empire et sa loy, H sucroit son absynthe, et sous un doux visage Recelloit la rigueur de son mauvais courage; Et pour mieux déguiser sa fiere ciiiauté, Il offrit à mes yeux vostre unique beauté, Riche d'attraits subtils, de regards et de flame, Qui percèrent mon cœur et voilèrent mon ame. Mais ce tourment nouveau m'estoit plaisant et doux, Tant j'aimay dés ce jour tout ce qui vient de vousl Joint que bien tost après vous eustes connoissanoe

Combien poui' vous aimer j'enduroy de souffrance;

Et TOUS, comme déesse encline à la pitié,

Eostes le cœur touché d'un rayon d'amitié,

Me recevant pour vostre, et prenant davantage

Le mien qu'au mesme instant je vous laissay pour gage,

I^uel, pour quelque ennuy qu'il ait peu soustenir,

Devers rooy du depuis n'est voulu revenir.

Ahl qu'en ce tans heureux je sentoy de liesse, Ne voyant favory de si belle princesse. Dont les yeux, gracieux qui doucement luisoient, Mille feux amoureux dans mon ame attisoient ! De ses divins propos je prenoy nourriture, J'admiroy les thresors du ciel et de nature ; Souvent par mes pensers aux deux je m'enlevoy. Et, ravy de moy-mesme, en elle je vivoy.

0 tans heureux et doux I A saison désirable! Helas 1 que ta faveur me fut lors peu durable ! Que mon printans fut court, et comme en un moment J'esprouvay le malheur d'un obscur changement ! Tout Testât àe ce monde est un jeu d'inconstance, Mais encor en amour on voit moins d'asseurance ; i^a faveur est semblable à un beau jour d'hyver. Qui se perd aussi-tost qu'on le void arriver. Yen qu'en ce tans heureux, las ! je ne pouvoy croire Que le plus grand des dieux peust offîenser ma gloire. Ce fut lors que mon heur en malheur se changea, Et que mon plus grand bien quand et vous s'estrangea.

Vous fustes mariée! ô dure souvenance!

Helas! je meurs encor aussi-tost que j'y panse! Je sens renouveller mes antiques douleurs, Et faut que de mes yeux je verse mille pleurs. Mais ce qui m'afiligea d'un regret plus extrême Fut que je me trouvay sans vous et sans moy-mesme ; Car ce nouveau mary jaloux vous enleva, Et mon cœur pour jamais d'allégresse priva ; Laissant la cour sans grâce, ennuyeuse et déserte. Et tous les beaux esprits qui gemissoient leur perte.

Uelas ! combien depuis ay-je esté travaillé I Combien de fois la nuict, en sursaut éveillé, .\y-je arrosé de pleurs mon visage et ma couche, Ayant vostre beau nom à toute heure en la bouche, Et ne pouvant trouver de plus» grand réconfort Que de crier sans cesse et d'implorer la mort t

Or durant les assauts de ma dure infortune, L'ennuy qui me pressoit autant que chose aucune, C'estoit que mon malheur n'esloit point ehtendu ;

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Car tyrumiquemoit, vous m'aviez deffendu D'en faire aucune plainte, et de vous en escrire. Ainsi festoy contraint d'étouffer mon martire, Et mourir suffoqué sans m'oser debeler, Ni d'un seul mot d'escrit mes ennuis consoler; Seulement vostre image en mon cœur si vivante Donnoit force à ma vie et la rendoit constante.

Voilé les doux plaisirs qu'Amour m'a f^it sentir, Sans que de ses prisons j'aye voulu sortir. Encor n'est-ce la fin de ma griéve souffk'ance! J'ay sceu que vous doutez de ma persévérance, Et que ce que j'ay fait pour couvrir mon ardeur, Passoit en vostre endroit pour change ou pour froideur. Las ! est-ce le guerdon d'une foy si certaine? Faut*il qu'après l'angoisse et la mort inhumaine De brûler sans me plaindre, en vous obéissant. Je sois plus que jamais à grand tort languissant? Et qu'avec le destin vous faciez alliance Pour forcer tout d'un coup ma vie et ma constance?

Certes, vous avez tort, et ne sçauroy penser Qu'Amour, juste vengeur, ne s'en doive offenser. If espérez toutesfois, ô chère Parthenie, Que j'en sois moins fUielle à vostre tyrannie I Car ainsi comme l'or plus il est refondu, Rebattu, martelé, plus luisant est rendu, Tout ainsi ma constance au plus fort des allarmes, Des ennuis, des rigueurs, des soupirs et des larmes. Se monstrera plus belle et ne fléchira pas, Denssé-je en vous servant souffk'ir mille trespas. Car je croy qu'en mourant pour une beauté telle, On s'acquiertf comme en guerre, une gloire immortelle.

En la saison premierei après que toutes choses Furent de leur chaos ordonnément decloses, Lors que tous blancs de foy les mortels icy bas; Nouvelle oeuvre du ciel, seulement n'avoienf pas Entr'eux le nom de vice, ains guidez d'innoçance Faisoienl bien par nature» et non par connoissance; Amour» puissant démon, qui, le premier des dieux, Avoit franchy le sein du chaos ocieux.

Ayant mis fin par tout au trouble et à la guerre. Amoureux des humains vint demeurer sur terre Bien qu'il fust immortel, il ne les dédaigtioit, Mats de jour et de nuict il les accompagnoit;

Il logeoit dans leurs cœurs, il échauffoit leurs âmes, Et sous le doux effort de ses poignantes flames. Chacun, pour a*alleger, sa moitié dioisissoit, Ne cessant leur amour quand ce désir cessoit. Lors tous vi voient contans; l'amante estoit sans crainte Que sous un beau semblant logeast une ame fainte, Qu*on apprit aux soupirs quand ils devoimt sortir, l-.t que mesmes les pleurs fussent duits à mentir; La bouche estoit du cœur asseuré témoignage, On ne s'amusoit point é farder son langage, Ses yeux, sa contenance ; «ins, sans dissimuler, Qui plus avoit d'amour, mieux en isçavoit parler. La beauté, la douceur, le mérite et l'adresse, Ëstoient les seuls efforts pour vaincre une maistresbe. Simple et sans artifice, et qui ne sçavoit pas User selon les tans de rigueurs ou d'appas. Façonner un sou-ris, composer ses œillades, Pour rendre en se jouant les jeunes cœurs malades. Mais, qui plus est aussi, Tor n'avoit aucun pris; Carquans ', perles, rubis, n'eussmt meu lesespris De la moindre bergère, ains l'amitié prisée Sur toute autre richesse estoit authorisée. Mais comme peu à peu le vice s'avança. Et que cette saison en une autre passa, Et que l'or jaunissant se mit en évidence, Et que la fermeté fit place à l'inconstance, Qu'on se sceut déguiser, et qu'on sceut finement Au poids de la richesse estimer un amant; Qu'on peut de c«it façons couvrir sa fantaisie, Et du beau nom d'honneur masquer l'hypocrisie. Amour tout estonné de voir si-tost changé Un peuple, qui n'aguei'e estoit si bien rangé, Détestant leur malice, ainsi se prit à dire :

« 11 faut, il faut, dit-il, qu'ailleurs je me retire; Ce peuple est misérable et ne çonnoist combien H a par ma faveur receu d'aise et de bien. »

L'efiet fust aussi pront que la voix prononcée ; Car d'une "dile à plein vol par le vague élancée, II se perd dans la nuê, où, soustenu de l'air. Pour dire ces propos il cessa de voler :

« Tu t'en repentiras, race ingrate et chetive, Et, regrettant trop tard le bien dont tu te prive, Reconnoistras en bref combien sont differans Les vrais contentemens des plaisirs apparans.

I Colliers.

Et combien mon ardeur, dans le ciel allumée, Brûloit plus doucement que (a vaine Aimée. Car, comme tous ensemble avec fait le péché, Sur tous de ma ftireur le trait sera lasché. Vous, hommes, les premiers, qui n'avez voulu suivre Le doux train des plaisirs où je vous l^isois vivre, Qui vous estes lassez de la simplicité, Qui pensez par le change acquérir liberté, Pour les simples bontez qu'avez tant mesprisées. Vous aurez désormais des maistresses rusées, Au cœur dissimulé, sans foy, sans amitié, A qui le mieux aimant fera moins de pitié, Et dont tout l'artifice et la plus belle gloire Sera de vous surprendre et vous en faire accroire. Leurs regards, leurs sous-ris, leurs gestes, leurs propos Seront tous façonnez contre vostre repos; Ores vous retenant, si l'espoir vous emporte. Ores vous donnant cœur, si la crainte est trop forte, Puis de nouveaux soucis vos esprits martelant, Et tousjours aux glaçons la flamme entremeslant, L'absynthe avec le miel, la joye é la tristesse. Et parmy les attraits une grande rudesse; Afin que vostre esprit, par la diversité Confus et chancelant, soit tousjours agité. Combien lors, forçenez, aurez>vous de martire? Combien de foux propos alors sçaurez-vous dire? Combien de jurentens de ne plus les revoir, Qui n'auront toutesfois un moment de pouvoir? Car il ne faudra rien qu'une larme contrainte, Un regard pitoyable, une parole fainte.

Pour plus fort vous reprendre, et croire fermement Ce que vous aurez veu n'estre qu'enchantement. Lors pour plus me venger je changeray mes floches, . Mon carquois et mon arc, et feray mille brèches Diverses en vos cœurs, et non comme autresfois. Quand vous reoonnoissiez mon empire et mes loix.

« Cestuy celle aimera qui ne sera point belle. Et l'autre celle-lé qui fera la rebelle Sous le voile d'honneur, et ne doutera pas « b'en tenir toute nuict un autre entre ses bras. Tandis que le chetif dans son ame piquée Adorera Lamie en Lucrèce masquée.

L'autre à bon droit craintif, l'inconstance doutant. Bien qu'il soit jouyssant, ne sera pas contant;

' Ke craindra pas.

ViH ELEGIfiS.

L'autre sera prodigue afin qu'op le guerdonne, F.t ne connoistra pas que celuy qui plus donne En doit avoir le moins, afin qu'en espérant Pour parvenir au but, on ait le demeurant; Bref, je vous feray voir si l'homme est misérable, Qui;vit dessous le joug de la femme muable, Afln que souffriez ce qu'avez mérité.

Pour avoir un grand dieu folement despité.

« Et vous, dames, et vous, qui n'avez tenu conte De la force d'un dieu qui tous les dieux surmonte, C'est à vous que j'en veux, pour vous faire sentir Si de se prendre à moy l'on se doit repentir; C'est & vous que j'en veux, qui avez préférée A la sainte amitié la richesse dorée.

Le vice à la vertu, l'ignorance au sçavoir. Et Torde convoitise au fidelle devoir.

Et n'avez estimée estre chose vilaine Du revenu du lict accroistre son domaine. Vous ne jouyrez plus du doux contentement, Qui provient de l'amour qu'on sent également; Vous aimerez les grands à cause des richesses, Et les grands, comme vous, sçauront mille finesses Pour vous amadouer; car, en tous leurs discours. De constance et de foy vous parleront tousijours. Pour parvenir au but où l'amoureux a^ire, Puis, leur désir flny, ne s'en feront que rire, Changeront de pensée et vous delaisser<mt, Et par mesmes appas autres pourchasseront, Pour monstrer leur adresse, et pour avoir la gloire De triompher sur vous d'une pauvre victoire.

« Tout ainsi que Ton voit le chasseur qui poursuit Ardant, impatient, le lièvre qui s'enfuit. Ores sur la montagne, or' à travers la plaine. Et pour bien peu de diose il prend beaucoup de paine, . Car la chasse luy plaist, e.t le plaisir qu'il prend, Mille et mille fois plus que ce qu'il en attend.

« Ainsi seront les grands en l'amoureuse chasse. Qui n'espargneront rien pour gaigner vostre grâce, Soupirs, pleurs, ni sermens, puis, dés qu'ils vous tiendront, A quelque autre beauté leurs filets ils tendront.

« Vous alors, qui verrez leur foy dissimulée. Et leur amitié sainte au vent s'en estre allée. Bien que mon feu divin vostre cœur n'ait espoint, Et que de vraye amour au dedans n'ayez point, Vous aurez de despit l'ame toute embrasée. Voyant vostre beauté si soudain mesprisée,

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