‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 83 sur 155 · AU ROY CHARLES IX · texte numérisé non relu

AU ROY CHARLES IX

Je veux chanter Roland, ses fureurs el sa rage, Je veux chanter d'Amour la tempeste et l'orage, La colère indontée et le forcenement (>ui troublèrent Tesprit d'un misérable amant, Délaissé sans raison d'Angélique la belle. Déplorable loyer d'une amour si lidelle. Charles, roy magnanime issu du sang des dieux, Je chante en m'essayant ces regrets furieux, Attendant qu'une fois plus haixlimenl j'entonne Les combats achevez pour sauver ta couronne, Quand le discord mutin, par la France allumé, Rendoit contre l'enfant le père envenimé. Tandis*, d'oeil favorable et de royal courage Reçois ce que j'appens aux pieds de ton image; Et si tu pris jamais plaisir à mes écrits, Ëiitcn de quelle ardeur cet amant fut épris.

Le grand dieu des amours, dieu de telle puissance Qu'encor il n'a trouvé qui luy fist résistance, Un jour blessa Roland, le redouté guerrier. Le vaillant palladin, le brave avanturier;

< En atlendanl*

ROLAiNn FUr.ltliX. 7,9:

via

Et bieo qu'il n'eust pas craiïil une puissante armée, Si tost qu'il eut d'un trait sa poitrine entamée, Et que de deux beaux yeux le rayon s'espandit, Il mit les armes bas et vaincu se randit. Chetif, que feroit-il, si la céleste bande Des esprits immortels, si le dieu qui commande Aux enfers ténébreux, et cil qui peut dônter L'orgueil des flots mutins, n'ont sceu luy resisicr?

Or pour fléchir le cœur de sa flere maistresse, il fait en mille endroits retentir sa prouesse, En Inde, en Tartarie, et desjà l'Oriant, Restant tout estonné, va ses faits publiant; Puis il repasse en Gaule, où le peuple d'Espagne, Le Numide et le More emplissoient la campagne] Conduits par Agramant, qui desjà se promet Que la France captive à ses loix se soumet. Là de mille beaux faits il enrichit sa gloiif, Là de mille combats remporta la victoire ; 11 foudroyé, il saccage, horrible et furieux, l.t l'ennemy, qui craint son bras victorieux, !• uit au devant de luy, comme dedans la plaine Fuit au devant du loup le mouton porte-laine.

Oui a veu quelquesfois tournoyer dedans l'air, (Ironder et faire feu le tonnerre et l'éclair, Puis, tombant tout à coup en mille eslranges sortes, Esclater et partir les roches les plus fortes, liriser les marbres durs, crouler les fonden'iens, Kt pesle-mesie encor brouiller les eleniens. Il a veu ce guerrier, qui porte, en tous allarmes, La foudre en sa main droite et la mort dans ses aiiiies bt comme un nouveau Mars, dehachaut et taillant, Fait refroidir le sahg du plus brave et vaillant. Un n'oit autour de luy que mortelles complaintei; Son espée et son bras et ses armes sont tdintes Du sang des ennemis: car rien ne les delfend, Maille ny corselet, quand Durandal descend, il fend, il taille, il perce, il frappe, il tu<-, il cliassp. Chacun fuit devant luy : qui son arniet délace, Qui laisse choir sa lance, et qui .suuventesfoîs Quitte là son esp»îc, et fuit dedans le bois Qui deçà qui delà, et leur ame craintive, \ chaque flair de vent croit qu'encore il' les suive, Qu'il presse leurs talons et qu'il hausse le bras. Pour les priver de vie au milieu de leurs pas.

Connue un jeunr. dievieuil, qui dedans bon boe.i -^ A veu le lier lyoïi, chaud do soif et de ra<'c "^

yift ROLAND FLBIEUX.

Qui massacre sa meve et, cotivotteux de sang, En deux coups la déchiré et luy mange le flanc ; Craintif, il prend la fuite, et d'une course isnelle ' •Escliappe et se dérobe à la beste cruelle; Une branche, une feuille, une halaine de vent L'horreur du grand lyon luy remet au devant.

Ainsi devant Roland la tourbe espouvantée S'enfuit à qui mieux mieux d'une course hastée ; Et tuy, foudroyant tout, laisse atterez de coups Chevaux et chevaliers aux mfttins et aux loups.

Jà desjà le renom de sa force admirable he rendoit en tous lieux terrible et redoutable; ià se disoit par tout qu'il n'avoit son pareil Depuis les Indiens jusqu'au lict du soleil; Quand au mois plus ardant, lors que la canicule De la terre et du ciel tous nuages recule. Ayant depuis deux jours vainement poui;chassé Le^iillant Mandricard, il descend, tout lassé l^e chaud et de travail, auprès d'un clair rivage, Ombragé des rameaux de maint arbre sauvage. Et dont l'émail divers, richement piolé,. Des baisers du soleil n'estoit point violé. L'œillet y florissoit, l'amaranthe et la rose, Et Glytie au soleil sa robe avoit déclose ; Le myrthe y prenoit place, et le lis blanchissant. Et la fleur du mignon, qui mouirut languissant Par trop aimer son ombre et la figure vaine, Qu'il veit en se mirant es eaux d'une fontaine.

Le soleil, s'avançant pour parfaire son tour, A moitié du chemin nous marquoit le my-jour, Quand Roland y survint, qui tout par tout degousle, Et de son mal prochain le chetif ne se doute; Il pensoit reposer, mais, au lieu de repos. Un espineux travail le perça jusqu'à l'os. Chevalier malheureux, à qui la destinée Reservoit la douleur d'une telle journée ! Car, en se desloumant, comme il levé les yeux Vers les arbres prochains, il voit en mille lieux Le nom de sa déesse engravé sur l'écorce, Témoignage évident d'une amoureuse force. 11 admire le chiffre et remarque soudain De la belle Angélique et les traits et la main. Parquoy tout estonné pensivement regaide, Et d'un œil plus subtil, curieux, il prend gai'de

< liapkle, du mot italien tnello-

HOLA M) ICittKt X. :^i7

A tout cela qu'it voit, et lit par tout encor, Enlacez de c«nt nœuds : Angélique qI liedor.

Deajà d'un chaud despit sa poitrine est attaintf , Et maint jaloux penser le foit palltr de crainte; Autant de traits qu'il voit, autant de clous ardans Amour ficlie en son cceur, qui s'enfoncent dedaiM. Eiicor il ne sçait pas que tout cecy veut dire ; Toutesrois il frémit, et dans Tame il soupire, l\tis il se reconforte, et de tout ce qu*il voit 11 s'efforce de croire autrement quMl ne croit. 11 feint mille discours et pense à l'avantnre Que quelque autre Angélique a fttit cette escritorr ; Puis il connoist la lettre et voit qu'il se déçoit. Nais une autre espérance aussi^tost il convoita

- Hors de moy, ce dit-il, penser qui me dévore ! Je connoy maintenant que celle que j'adore I Amour en soit loué) m'aime parfaitement, Àr ayant sous un liedor déguisé finement; Car je suis ce Medor et connoy que ma dnne, En déguisant mon nom, veut déguiser sa flame. »

Aiusi disoit Roland, mais un nouveau penser Luy fait presque aussi*to»l ce propos délaisser ; Son frisson recommence, et ce qui le fait craindre S'envenime et s'aocroist plus H le veut contraindre.

Comme le simple oiseau, qui s'engage et se prend Au piège et à la glus que l'oiseleur luy tend. Tant plus qu'il bat de l'aile et que plus il s'efforce De se desempestrer,' pins la glneose amorce L'attache et le relient : Roland en est ainsi, Qui sent croistre loosjours son amoureux «oucy. Or' il rêve immobile, et or* il se destoume, Puis deçà, puis delà, et jamais ne séjourne Son penser variable, et sent dedans le ccBur Un combat obstiné d'espérance et de peur.

Discourant en ce point sans qu'il pense à soy-mesme, Tant il est possédé d'une manie extrême, 1! vient jusques aux lieux où les amans heureux, Sur la chaleur du jour doucement langoureux, Se retiroient A l'ombre au frais d'une fontaine, Où de mille plaisirs ils enyvroient Aur paine, Ores de leurs désirs doucement jouyssans, Ores demy-laaaei mollement langnissans; Et soudain, repiques de l'arooiirense touche, ils se tenoyent colles la bouche s«r la bouclie, Le flanc contre le flanc, et nageoicnt à souhait Dans le fleuve d'Amour de nectar et de laict.

Page 1