‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 94 sur 155 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Je voyoy foudroyer d'un effort incroyable Les murs d'une cité que l'ennemy tenoit ; La place estoit en feu, l'air autour resonnoit. Horrible de fumée et de bruit effroyable.

Le rebelle ennemy, d'un courage indomlable Canonnant, sans cesser nostre choc soustenoit ; L'un conroit A l'assaut, l'antre s'en revenoit,

388 DIVERSES AMOURft

Remportant pour loyer une playe honorable.

Or, comme je pensois estre hors du dangei*, Deux yeux, qu'Amour luy-^esme avoit voulu charger. Me vindrcnt dans le cœur mortellement altaindre.

Las! les plombs ennemis ne m*a voient point bless(s Les balles de vos yeux sont beaucoup plus à craindre. Qui m'ont en mille endroits cruellement percé.

Je la doy bien haïr cette main ennemie, Qui décocha sur moy tant de traits rigoureux. Et du sang de ma playe, encor tout chaloureux, M'escrivit dans le cœur le nom dé Partbenie.

Toutesfois je l'adore, et la peine infinie N'en sçauroit retirer mon œil trop désireux ; Peussé-je luy donner cent baisers amoureux, Pour vanger mon outrage et la rendre punie !

Ce bel amas de neige, excessif en froideur, Pourroit en le pressant rafraîchir mon ardeur. Si le secours d'un mal se prend de son contraire.

Mais, puis qu'un si grand prix à ma foy n'est promis, Au moins baisons son gand. Il est tousjours permis De baiser le dessus d'un sacré reliquaire.

Se peut-il trouver peine en amour si diverse Que ce cruel enfant ne m'ait fait endurer? A-t-il en son royaume une seule traverse. Où je ne me sois veu mille fois égarer?

En mon cœur chaque jour sa rigueur il exerce. Ayant tousjours dequoy mon esprit martyrer; Et croy que sur moy seul, pour me désespérer, De tous les amoureux tous les tourmens il verse.

J'ay demeuré quatre ans vivant en liberté. Sans joye et sans douleur, auprès d'une beauté De tous les dons du ciel heureusement pourveuë.

Apres un si long-tans il m'en vient enflammer, Et, comme si j'avois une nouvelle veuë. Je la sers, je l'adore, et meurs de trop l'aimer.

J'ay tant suivy l'Amour sans avoir recompaiice, J'ay tant pour l'adoucir vainement soupiré,

DIVERSES AH6URS. o89

Que, le reconnoissant contre moy coi^uié, Je dois jusqu'au tombeau luy faire résistance.

Laschemrat toutesfois, sans me mettre en deffiinco, Je me rens pour un trait que vos yeux m'ont tiré; Bien que je voye à l'œil mon malheur préparé, Et que le desespoir soit ma seule espérance.

Mais qui pourroit fùîr le desastre ordonffé? L'un meurt dedans son Hct, l'autre est prédestiné Pour mourir an combat, l'autre au milieu de l'onde.

De moy, par les effets on peut voir clairement Que le ciel arresta, quand je vins en ce monde, Que je devoy mourir pour aimer constamment.

Six joui's, ah ! dieux, c'est trop ! six jours sans l'avoir veii Phis fascheux à passer qu'un long siècle d'ennuis ! Je les appelle jours, c'estoient obscures nuits; Car mes yeux aveuglez n'ont jour que de sa veuê.

Le mal qui tient au lict ma puissance abatuê Ne m'est-grief, que d'autant que voir je ne la puis; Médecins qui jugez du tourment où je suis, Pour Dieu, faites qu'il cesse, ou que tost il me tnë!

Vostre art ne sçauroit-il me donner le pouvoir D'aller jusqu'au chasteau seulement pour la voir? Trouvez-moy ce moyen, ma langueur est finie.

Sinon retirez-vous, c'est en vain consulté; Saignée, herbes, onguens, ne font pour ma santé : Mon mal et son remède est l'œil de Parthenie.

COMPLAINTE

Las! plus je vay avant, plus je suis outragé D'un regret inhumain, qui me tient assiégé Depuis ée triçte jour que j'ay laissé ma dame. Et que je ne voy plus la clarté de ses yeux, Plaisans flambeaux d'amour, serains et gracieux. Qui, comme un beau soleil, esclairoient à mon ame.

Ce dieu, qui ne veut point mes tristesses finir. Réveille mon esprit d'un poignant souvenir, Mettant devant mes yeux tant de faveurs laissées, Tant de rares beautez, tant de contentemens, - De discours, de baisers, de doux languissemens, Et tant de brèves nuitcs si doucement passées.

Je connoy maintenant qu'il me faisoit gouster •

liCS plaisirs amoureux, non pour me contenter, Ni pour pitié qu'il eust de ma peine soufferte, Mais afin qu'en perdant cette félicité, Je fusse puis après aisément emporté Par le grief souvenir d'une si grande perte.

0 mer ! que j'abandonne avec mille douleurs, Je fay croistf^ tes eaux par les eaux de mes pleurs, Et fay par mes soupirs élever un orage ! Lasl je serois heureux, si la force du vant Ile noyoit à ce bord sans passer plus avant. Afin que mon esprit errast sur ce rivage.

Geluy qui bien au vif d'amour n'est point espris. Abandonnant les yeux dont son cœur est surpris, Appelle ceste absence une aigre départie; Mais de moy je l'appelle un rigoureux tourment, Une angoisse, une rage et un gemissemekit, Qui n'a point d'autre fin que la fin de la vie.

Las ! je croy que le ciel m'avoit prédestiné Pour souffrir des travaux devant que d'estre né. Et pour n'avoir jamais de repos sur la terre ! J'ay couru sur la mer mille et mille dangers, J'ay supporté, chetif, aux pays estrangers, Lé froid, le chaud, la faim, les prisons et la guerre;

Mais, pour tant de combats dont j'estois assailly, Jamais je ne me vey le cœur lasche et failly : Tousjours d'un ferme esprit j'y faisoy résistance. Maintenant au besoin le courage me faut. Et, voulant résister à ce dernier assaut, Je perds soudainement l'esprit et la puissance.

Quand celuy qui voyage est surpris de la nuit. Et qu'il s'est égaré du chemin qu'il poursuit, Il a pour son recours la clarté de la lune; Mais, lasl où me fout-il désormais retirer, Suivant l'aveugle Amour qui m'a fait égarer. Puis que je ne voy plus de lumière opportune?

Quand le nautonnier sage est au milieu de l'eau. Et que les vcns esmeus combattent son vaisseau. Vers un signe, luisant pour guide, il se retire; Mais, las ! que puis-je faire en l'amoureuse mer? Je voy les vens esmeus et les flots cscumer, Et si je ne voy plus mon bel astre reluire.

Vivant comme je vy, dolent et soucieux, J'accompare à mon sort ces monts audacieux, Qui semblent faire aux dieux une autre fois la guerre ; Ils sont voisins du ciel, et mon hautain penser Jusqu'au plus haut des cieux s'est bien osé hausser.

Poiir choisir la beauté qae j'adore en la terre.

Ils sont couverts de neige en pei'dant leur soleil : Des que je pers le mien, mon sort est tout pareil, J'ay le cœur tout serré de glace et de firoidure ; Ils sont pleins de rochers, et mon dudl véhément N'a privé tout d'un coup d'ame et de sentiment, El m'a eliangé l'esprit en une roche dure.

Si je n'eusse eu le cœur en rocher transmué, L'excessive douleur aussi-tost m'eust tué, Par une seule mort mettant fin à mes paines; J'eusse esté sous le fîeiix mille fois abbattu, Sans durer aux soucis dont je suis combattu, Et souffrir sans mourir mille morts inhumaines.

Soit de jour, soit de nuict, je ne puis reposer, Car mon juste regret ne se veut appaiser; Mes pensers importuns ne me font point de trêve ; Tant plus je vay avant, plus je suis tourmenté; Je souhaite le jour pendant l'obscurité, Et souhaite* la nuict quand le soleil se levé.

J'ay pour tout réconfort un espoir mensonger, Qui veut contre mon gré mes douleurs alléger Par le doux appareil d'un retour désirable; Xais foible est ce recours. Car faut-il espérer Qu'avec tant de tourmens je puisse assez durer, Pour attendre un retour vainement favorable?

COMPLAINTE

ALLANT EN POLOXCXE

Puis que jVu bien le cœur de me séparer d'elle. Voyant ses deux beaux yeux si chaudement pleurer. Je l'auray bien aussi pour me désespérer. Et finir par ma mort mon angoisse immortelle.

Mourons donc, et monstrons, en^ce dernier outrage. Qu'il est tousjours en nous d'échapper le malheur; Si le coup de la mort me fait quelque douleur, Celuy de mon départ m'en fit bien davantage.

Mais quel fleâve de sang peut laver mon offence Et l'erreur qpe j'ay faite en m'esloignant de vous ? Il n'est point de trespas qui ne me fust trop doux; Il faut qu'un plus grand mal m'en fasse la vengeance.

Entre cent mille horreurs je veux traîner ma vie, Troublé, désespéré, travaillé sans cesser; Kt le dur souvenir d'avoir peu vous laisser Sera de mon esprit l'étemelle furie.

J'auray pour me gesner tousjours en la mémoire I^s biens que j'ay perdus, vos beautez, vos discours, Tant d'estroites faveurs, tant de nuicts, tant de jours, Qu'Amour ne m'espargnoit tm seul point de sa gloire .'

0 devoir rigoureux 1 grande est la tyrannie; Que si superbement tu exerces en moy.

Puis que ces doux plaisirs n'ont rien peu contre loy. Et que pour t'obefr toute amour j'ay bannie !

Bannie, hclas! nenny I quand et moy je la poite : C'est le sang et l'esprit dont je suis composé. Et le cruel devoir qui me rend maistrisé, Au*lieu de l'affoiblir, la fait tousjours plus forte.

Il est vray qu'il a peu ceste fois me contraindre, Mais c'est ce qui l'augmente, irritant son effort; Amour n'est rien que flamme, et la flamme ard plus fort Quand par une closture on la pense restraindre.

J'accuse mon devoir d'une erreur que j'ay faito, Moy qui par trop d'égard me suis veu décevoir; Car falloit-il connoistre en terre autre devoir Qu'cstre tousjours auprès de beauté si parfaite?

Mais, qn'eust-on dit de moy? J'eusse laissé mon mathlii*. Serviteur infidelle, ingrat et malheureux. Ah ! j'ay trop de raison pour un homme amoureux ! Avec tant de respects Amour ne sçauroit estre.

Ce dieu sur tous les dieux n'auroit pas la maistrisé, 5^i tousjours par sagesse il se laissoit guider; * Pour ne connoistre rien l'amant se doit bander. Et faut que toutes loix pour sa dame il mesprise.

Ceux qui ne sont touchez de l'amoureuse flame, Dont le sang est moins chaud et le iioil plus grison, Gardent seuls le devoir, l'honneur et la raison : Je dois tout violer pour complaire à ma dame.

Et puis mon jeune roy n'a pas lame sauvage, Amour assez de fois Ta soumis à sa loy; Quand il eust sceu mon mal, prenant pitié de moy, Il m'eust bien dispensé d'un si fascheux voyage.

Aussi bien je le suy séparé de moy-mesme^ Sans cœur et sans esprit qu'en vos yeux j'ay laissé, Et n'ay plus que le corps, tout palle et tout glacé. Animé seulement de ma douleur extrême. •

Mais que le fler destin à son gré me promeine D'un et d'autre costé, par les tans plus divers. Sous l'ourse, en la Scythie, entre cent mille hyvers. Toujours de vostre amoyr mon ame sera pleine.

Mes yeux pourront bien voir mainte chose admirable, Autre ciel, autre terre, autre peuple indonté;

DIVERSES AMOUnS. 395

liais ils ne verront point, loin de vostre beauté, D'objet qui les contente et leur soit agréable.

ODE

Cependant que l'honnesteté Retenoit la jeune beauté Empreinte au plus vif de mon ame; Quand je sentoy brâler mon cœur.

Je me plaisoy en ma langueur, Et nommois heureuse ma flame.

Les lilés de tes blonds cheveux, Primes, frisez, retors en nœux De cent mille façons nouvelles, Serroient tellement mes esprits, Que jamais je n'eusse entrepris De rom}Mre des chaisnes si belles.

Ton œil/ qui les dieux émouvoit, Contraignant tout ce qui vivoit Sous l'amoureuse obrîssance.

Et l'esclat brillant de ton teint M'a voient si vivement atteint, Que je tremble encor quand j'y panse.

Bref, ingrate, j'estois tant tien, Que je mettois mon plus grand bien A te peindre en ma fantaisie.

Pleine de tant de raritez.

Que raesme les divinitez S'en esmouvoient de jalousie.

Quantesfois une froide peur M'a gelé le sang et le cœur !

Combien de fois mon ame attiiinle A craint que le maistre des dieux Encor un coup quittast les cieux.

Touché de ton œillade sainte!

Toutesfois or' en un moment Je ne sens plus tant de tourment, Mon ame n'est plus si craintive, Ton poil ne me semble si beau, Ton œil ne me sert de flambeau, Ny ta couleur ne m'est plus vive.

Sçay-tu pourquoy? c'est pour avoir Ainsi manqué de ton devoir.

Engageant la gloire estimée; Car ton honnem' qui reluisoit.

Plus que la beauté me plaisoît,

Ô9A DIVERSES AHOORS.

Qui n'est sans honneur que fumée.

Encor si la longue anaitié Eust fléchy ton cœur à pitié, J'eusse moins senty cet outrage; Mais en la fleur de son printans Se vendre à beaux deniers contans, C'est n'avoir amour ny courage.

XXU

Liberté précieuse, en mes vœux adorée, Qui depuis si long-tans m'avois voulu laisser, Te puy-je donc encore, ô déesse embrasser. Affranchi des liens qui mon ame ont serrée? .

T'ayant trop follement en la France égarée Depuis tant de saisons, eussé-je peu penser Que si loing en Pologne il fallust m' adresser, Pour voir sous ta faveur ma franchise asseurée?

J'estoy serf doublement; mon roy me reteiioit, Et l'œil d'une beauté mille loix me donnoit; J'ay congé de mon prince, et ma dame me laisse.

(!ar depuis mon départ son cœur elle a changé ; 0 moy trots fois heureux ! qui me voy déchargé D'un ct>up, à mon honneur, de maistre et de maistresse

Je ne veux plus aimer un cerveau si volage. Fantastique, incertain, qui n'a rien d'arresté; J'ay trop souffert d'ennuis par sa légèreté, J'ay trop fermé les yeux à mon propre dommage.

Et si pour l'advenir il faut que je m'engage Aux attraits enchanteurs de quelque autre beauté, Devant que mon esprit rentre en captivité. Je voudroy voir le cœur plustost que le visage.

J'ay bien servy quatre ans, et n'ay rien avancé ; Maintenant que l'esprit m'a du tout délaissé. Au plus fort de mon mal ma guarison j'espreuve.

De ce pront changement je scay que vous rirez, Mais pourtant quelquefois vous me confesserez Qu'un tel amant que moy tous les jours ne se treuvc.

Je l'aime bien pour la douce puissance De ces beaux yeux, si pronts à décocher,

Pour tant d'attrails dont je n'ose approcher, Pour ses propos tant vrais en apparancc;

Mais je la hay pour sa grande inconstance, Pour tant d'amours qu'elle ne peut cacher, Pour se laisser à chacun rechercher, Et des amans ne faire differance*

On ne voit point au ciel tant de clartez, Ni tant de fleurs en avril par les plaines, Que son visage est orné de beautez.

11 n'y a point aux enfers tant de paines, Ni sur la mer tant de flots despitez, Qu'elle refait et fait d'amours soudaines.

Comme un chien que son maistre a long-tans caressé, S'il advient qu'à la longue il change de nature, S'enfuit, puis s'en revient, espérant qu'il ne dure. Et pour six coups de fouet ne peut estre chassé ;

En fin d'ardante soif et de faim trop pressé. Se voyant défaillir faute de nourriture, Est contraint autre part chercher son avanture, Changeant pour un nouveau celuy qui Ta laissié ;

J'en ay fait tout ainsi, dédaigné de ma dame : J'ay couru, J'ay tourné, pensant fléchir son ame, J'ay demandé pardon, triste et déconforté ;

Mais puis qu'en ces courroux si ferme elle demeure, Je me pourchasse ailleurs de peur que je ne meure, Non par mon inconstance, ains par nécessité '.

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