‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 96 sur 155 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

A l' INC ON S TAN Ci:

Franc du triste servage où j'ay tant supporte, Qu'un seul des maux soufferts me transitqnand j'y pense, Je t'en vien rendre grâce, ô déesse inconstance! Devant à ta faveur lame et la liberté.

Uta songe imaginé, que l'on dit fermeté, M'avoit si bien pipé par sa belle apparance, Qu'abhorrant tout secours j'embrassay ma souffrance, Et renforçoy les fers dont j'estois arresté.

Celle en fin qui servoit à mon feu de matière. Oubliant ses seimens et changeant la première,

N'a fait voir que la foy n'estoit qu'un nom trompeur;

Et mon ame, aussi-tost de toy favorisée, A rompu ses liens, sa prison a brisée, Et de toute constance a délivré mon cœur.

Frises vos blonds cheveux, adoucisses vos yeux, De propos enchanteurs vostre bouche soit plainci Lâches des soupirs feintt}.dressez la veuê aux cieux, Pleurez, cenlraignes-TOUs, vostre esperanoe est vainc.

Je n'y retourne plus : tant de cris furieux. Tant de jours consommez en angoisseuse paine, Pour le poignant regret de vous voir si soudaine, Feront qu'à Padvenir je me garderay mieux.

L'expérience apprend, mon mal m'a rendu sage. 0 malheureux qui aime une dame volage Et de ses feints propos se laisse décevoir I

Non, non, si jamais plus vostre douceur m'abuse, Je ne veux ny pitié ny pardon recevoir; Car la seconde erreur n'est pas digne d'excuse.

Ces discours enchanteurs par mes vers tant prisez Ne sont que bas propos d'une folle jeunesse ; Ces yeux pronts en regards, trompeurs et déguisez, N'ont pas tant de clarté, d'attraits ny de rudesse.

CeSte vive couleur, qui ravit et qui blesse Les esprits des amans, de la feinte abusez. Ce n'est que blanc d'Espagne, et ces cheveux frisez Ne sont pas ses cheveux : c'est une fausse tresse.

Trompeur aveugte-né, tu m'as long-tans deçeu, Mais en fin le dédain pour conseil j'ay reçeu ; *

Tu m'aveuglois les yeux, et il m'ouvre la veuê.

Adieu, volage enfant, adieu, vaine beauté! Vostre légère foy, que trop tard j'ay connue, lie ùkit rompre mes fers pour Vivre en libertéi

CHANSON

Ah Dieu ! que la flamme est cruelle Dont Amour me Hait consumer !

Je sers une dame inddelle.

Et ne puis cesser de l'aimen

La marine est plus arrestée;

Et du ciel les hauts mouvemens; Bref, tout ce qu'on lit de Prothée Ne s'égale A ses changemens.

Ores je suis seul en sa grâce :

Ce n'est qu'amour, ce n'est que feu ; Un autre aussi-tost prend ma place, Et feint ne m'avoir jamais veu.

Ce nouveau, fier de mon dommage, Qui se forge un destin constant^ Aussi-tost se trouve en naufrage, Et me voit au port tout contant.

J'ay fbit par art et par nature Tout ce qu'un amant peut penser, A&fi d'arrester ce Mercure, Sans jamais y rien avancer.

Las ! ce qui plus me désespère, C'est qu'avec tout ce que j'en \oy, Non esprit ne s'en peut distraire, Et l'adore en despit de moy.

Si jaloux je franchy sa porte.

Jurant de n'y plus retourner, Mon pié malgré moy m'y rapporte, Et ne sçauroy l'en destoumeri

C'est toujours accord ou qutfelle, (0 misérable que je suis 1) Je ne sçauroy vivre avec elle, Et sans elle aussi je ne puis.

Ce mignon si fraisé « qui sert d'homme et de femme, A vostre esprit léger nouvellement surpris; 11 e||t vostre Adonis, vous estes sa Cypris, H vous nomme son cœur, vous l'appelez vostre ame.

Souvent entre vos bras il modère sa flame, Et se mire en vos yeux, qui serf le tiemient pris; Pour luy ceux du passé vous sont tous à mespris. Bref, il n'est point d'amant mieux traité de sa dame.

0 trop crédule enfant! avant qu'il soit long-tans, Voyant de cette mer les reflus inconstans, Tu maudirfts les dieux, la vie et ta fortune.

Expert j'en puis parler, qui lasche et tout trempé, Du péril fraischement par miracle échappé. Paye an port tout joyeux mon .offrande à Neptune.

400 DIVKRSËS AMOURS.

11 faudra bien qu'une femme soit beli-, D'œil et de port chastement composé, Et que l'esprit n'en soit trop advisé, Pour m'abuser et me fier en elle.

II n'y a rien qui soit plus infidelle, Ny cœur si feint, si traistre et si rust> Que d'une femme, animal dégfuisé, Qui jour et nuit ne discourt que cautelle.

A faire mal gist son entendement; Peu de cervelle et moins de jugement La font superbe, erratique, inconstante.

A quel malheur nous ont soumis les cieux ! La plus fldelle aimeroit beaucoup mieux ITavoir qu'un œil que d'un estre conlanle.

J'avoy fait mille efforts pour rompre une prison, Où la seule fureur rangeoit ma fantaisie. Sans que le cours des ans, la peur, la jalousie Eussent peu dedans moy reloger la raison.

Sentant au creux des os la' brûlante poison, Dont mon ame insensée estoit toute saisie, Forcé je m'abandonne à cette frenaisie, N'espérant jamais plus d'y trouver guarison.

Mais en fin de bon-heur je sçeu que ma maistrcssc Favorisoit un sot sans grâce et sans addresse, Durant qu'elle s'en mocque et s'en rit avec raoy.

Lors un noble dédain vient gaigner mon courage. Qui m'affranchit du tout de l'amoureuse loy. Doy-je pas bien aimer le sot qui m'a fait sage?

ODE

Si pour souvent fausser ta foy, Manquant au ciel plustost qu'à moy, Si pour trahir mon innocence Ton teint s'estoit décoloré, Ou que ton poil fut moins doré, J'avoâroy quelque providence.

Mais quand, les Fureurs implorant, Tu leur oblige en soupirant Ton corps et ton ame infidelle,

Tes yeax en ont plu$ de clarlex»

Et semblent que les fiaassetez Te rendent la bouche plus belle.

Ah 1 je veux croire à l'avenir, Pour estre belle et rajeunir, ^ Qu'il faut du ciel ne feire conte.

Qu'il fout piper tous ses amans Par des pleurs et de faux sermens.

Sans foy, sans respect et sans honte.

Venus, qui trompoit tout ainsi, S'en mocque, et ses nymphes aussi En ont les grâces plus riantes, Et son ftls, l'archer dangereux.

S'y plaist, aiguisant rigoureux Sur nos cœurs ses flèches sanglantes.

Aussi ton pouvoir décevant Tous les jours s'estend plus avant, De nouveaux muguets caressée ; Et les vieux pour s'en dépiter, Forcenez, ne sçauroient quitter Ta porte souvent menacée.

Je ne sçay ce qui m'adviendra, Ne si ma raison reviendra ; Trop chaude est ma flamme ancieime; Mais pourtant, si je me sens bien, Je né croiray que je sois tien Autrement que tu seras mienne.

Quand je portoy le joug de vostre tyrannie. Privé, conmie de cceur, d'yeux et de jugement. Je vous craignoy si fort, que l'ombre seulement D'un seul de vos dédains m'estoit peine infinie ;

Mais, or' qu'avecques moy la raison s'est unie, Tay perdu cette crainte, et connoy clairement Que j'estoy bien troublé d'aimer fidellement Celle de qui la foy pour jamais s'est bannie.

Foudroyez maintenant, pleuvez, flammes et dards; D'audace et de courroux aigrissez vos regarda. Changez à tous objets votre cœur infidelle.

Et par despit de moy les autres caressez. Jamais vous ne tiendrez mes esprits enla(»z. Soyez ferme ou légère, ou piteuse, ou cruelle.

40t DIVERSES AMOURS.

Je Taimay par dessein, la connoissant volage, Pour retirer mon cœur d'un lien fort dangereux : Aussi que je vouloy n'estre plus amoureux En lieu que le profit n*avançast le dommage.

Je duray quatre mois avec grand avantage, Goustant tous les plaisirs d'un amant bien-heuraux; Mais en ces plus beaux jours, d destins rigoureux ! Le devoir me força de faire nin long voyage.

Nous pleurasmes tous deux, puis, quand je fii parti, Son cœur n'agueres mien fut ailleurs diverti : Un revint, et soudain luy voilà raliée.

Amour je ne m'en veux ny meurtrir ny blesser; Car, pour dire entre nous, je puis bien confesser Que plus d'un mois devant je Tavois oubliée.

Fort sommeil de quatre ans, qui m\is sillé la veuë, iM'assoupissaAt du tout en la nuict des amours. Où est ce rare esprit? où sont ces hauts discours? Et cette grand' beauté, qu'est-elle devenue?

Or' que la connoissance un peu m'est revenue, Je voy que le sujet de mes douloureux jours N'estoit rien que feintise et qu'impudiques tours D'une que pour mon bien trop tanl j'ay reconnue.

Je rougis de ma honte et voy trop clairement Qu'Amour n'est point aveugle, ains les siens seulement, Puisqu'il leur vend du fard pour des beautez divines.

Je t'embrasse, ô dédain ! fin de tous mes malheurs, Par toy je reconnoy qu'au lieu de belles fleurs Je cueilloy des chardons et des seiches espines.

Je connoy par essay que iioslre esprit s'irrite Et s'aigrit de fureur, quand il est empesché t Ainsi qu'un grand torrent, dont le cours est bondié, Contre l'empeschement s'obstine et se despite.

Une Alcine impudique en tous charmes instruite, Par vengeance du ciel et pour quelque péché, En ses foibles liens me tenoit attaché, Bien qu'elle n'eust discours, ny beauté, ny mérite.

Par pitié seulement je l'aimoy quelque peu,

En fin sans y penser mon cœur devint en feu,

La voyant toute en proie à mainte amour nouvelle*

Ce despit furieux m'a travaillé quatre ans, Essayant d'arrester §es pensers inconstans, Et n'en eusse fait cas s'âle eut esté fidelle.

CHANSON

Trompé d'attraits subtils et déguisez, Long tans mon ame ei^ vous fist sa demeure, Et ne pensoy voir oncq' arriver l'heure Que nos esprits fussent moins embrasez.

Puis il vous pleut de changer sans raison, A tous Ips vents tournant vostre courage : Dont je senti tant d'aigreur et de rage Que j'en rompy mes fers et ma prison.

11 est bien vray que souvent du depuis Avec regret j'en ay eu souvenance Et, blasphémant vostre aveugle inconstance^ Sans reposer j'ay passé maintes nuits.

Hais cet ennuy peu à peu m'a laissé, Rien plus de vous en l'esprit ne me passe; Et maintenant je vous rends plus de grâce Du changement que du plaisir passé.

Car vos douceurs fort long tans m'ont deçeu. Dans leurs ûlés ma liberté fut prise; Et le dédain m'a remis en franchise, En m'apprenant ce qu'oncje n'avois $çen.

Franc maintenant je chante et vay disant Que le dédain est un jus salutaire.

Propre à la vue et qui la rend plus claire. Purgeant d'Amour le venin plus nuisant.

Est-il vray qu'autresfois j'aye tant enduré Pour des yeux que je voy sans plaisir et sans peine ? Où sont tant d'hameçons dont elle estoit si pleine ? Qu'est devenu ce poil crespement blond doré?

Je regarde esbahi son teint décoloré, D(mt l'éclat autrefois la rendoit si hautaine; Et me mocque à part moy de ma poursuite vaine, Remerciant le tans qui m'en a retiré.

Ce que de mes amis le conseil salutaire, L'absôice et les dédains en moy n'avpient sçeu faire, Le cours du. tans Ta fait, de mon amour vainqueur.

404 ntVERSES AMOURS.

Et jjuaj'issant mon ame en fln m'a rendu snprt^ Car, lors qu'il vous osto les roses do visage, Lors même il m'arracha les espines du cœur.

xxxvm

De tout point maintenant libre je me puis 4ire, Le fer de la raison mon cordage a tranché ; Celle par qui mon œil n'estoit jamais séché, Ore en la contemplant m'est un sujet pour rire.

Ce que d'elle autrefbis Amour me fît écrire, Lorsque son trait de flamme au cœur m'estoit caché, Sont tous propos d'un homme k la gesne attaché. Qui dit ce qui n'est point, forcé par le martyre.

Le bruit de ses beautez, volant par l'univers, N'est qu'un conte à plaisir que j'ay feint en mes vers, Pour voir si je pourroy bien chanter une fable ;

Bref, je n'y reconnois un mot de vérité, Sinon quand j'ay parlé de sa légèreté, Car lors ce n'est plus conte, ains discours véritable.

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