‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 98 sur 155 · A C4LI.1REE · texte numérisé non relu

A C4LI.1REE

Cesse, Amour, tes rigueurs, mets fin à ta poursuite, Voy que devant ton vol je retarde ma fuite, Et retourne au chemin que j'avoy délaissé. Comme un serf fugitif, l'œil en bas, je m'accuse ; Je me jette à tes pieds, le» fers je ne refuse. Un dieu doit pardonner, quand 11 est offencé.

J*advoué avoir failly; la faute est excusable, Qu'un roy tel que je suis, courageux, redoutable, Qui sçait bien commander à un peuple indomté, Mais qui ne sçait que c'est de service et de (S'ainte, ?<'ait peu du premier coup fléchir sous la contrainte, Et se soit essayé de vivre en liberté.

Moy que les cieux amis en jeunesse ont fait <>strr De tant de nations le monarque et le maistre, Se faut'^il estonner si, m'estant veu dompter Et ma libre vertu prisonnière estre mise, Je me sois efforcé de la mettre en franchise? Tousjours le changement est fascheux à porter.

Je confesse avoir fait d'un rebelle courage Tout ce que peut un prince ennemy du servage : Le repos ocieux en travail j'ay mué, J'ay comblé mon esprit de soucis et d'affaires, Et forcé pour un tans mes regards volontaires, Les privant à regret des yeux qui m'ont tué.

J'ay mille jours entiers, au chaud, à la gelée, ^ Erré la trompe au col par mont et par valée, Ardent, impatient, crié, couru, brossé; Mais en courant le cei'f emplumé de vitesse, Tandis moy pauvre serf d'une belle maistresse, J'estoy d'Amour cruel plus rudement chassé.

Ce n'est pas sans raison qu'on te donne des ailes, Un carquois plein de traits et des flammes cruelles ;

Enfant vietoriculc, je l'essaye au besofn. Tu sçais, lorsque je veux de toy libre me rendre, Comme un oyseau de proye en volant roc reprendre r Tu as les feux de prez et les flèches de loin.

Tout ce que j'ay tenté pour le bien de mon ame. N'a servy que de gomme et de soolphre à ma (lame; Je me suis fait nuisance en me pensant aider. * Sus donc, reiitrcms au joug. C'est estre téméraire De vouloir résister, quand on ne le peut faire ; L'homme spge obeyt, ne pouvant commander.

Mais je suis tout conAis, quand il faut que je panse De quels yeux, de quel front et de quelle asseurance Je me presenteray pour demander mercy.

Las I que pourroy-je dire en voyant ma déesse? «J'abaisseray la veué et pleureray sans cesse : Les pleurs pourroient caver un rocher endurcy.

La royauté me nuit et me rend misérable; Jamais à la grandeur Amour n'est favorable. Si je n'estoy point roy, je seroy plus contant : Je la verroy sans cesse et, par ma contenance, Mes pleurs et mes soupirs, elle auroit connoissance Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.

Digne objet de mes yeux, qui m' avec peu contraindre Par tant d'heureux efforts, vostre honneur seroit moindre Si j'avois obey dés le commencement : ^

Deux fois vous m'avex mis en l'amoureux cordage. Deux fois je suis à vous; c'est Testre davantage Que si vous m'aviez pris une fois seulement.

11 est bien mal-aisé qu'une amour véhémente Soit toujours en bonace et jamais en tourmente : Vénus, mère d'Amour, est Aile de la mer. Comme on voit la marine et calme et courroucée. L'amant est agité de diverse pensée.

Qui dure en un estât ne se peut dire aimer.

Estre chaud et glacé, s'asseurer en sa crainte, Couvrir mille douleurs d'une allégresse fainte, Renouer son lien après l'avoir desfait, Monstrer de n'aimer point lors qu'on est tout en flame. Vouloir en mesme tans bien et mal à sa dame, Ce sont les signes vrais d'un amoureux parfait.

De ce^ diversitez l'amour est agitée Et par le desplaisir sa joye est augmentée, S'enrichit de sa perte et renaist en mourant ; Les ennuis, les rigueurs, et toute autre amertume D'absence et de courroux font que son feu s'allume, (}ui foible s'esteindroit en repos demeurant.

Expert j'en puis parler : mon ardeur retenue, Au lieu de s'amortir, plus ctaude est devenue Et de ma résistance a pris accroissement, Comme on voit un ruisseau de paisible nature S'accroistre et faire bruit, trouvant une closture Et, n'estant empesché, couler tout doucement.

0 ma seule déesse ! ô belle Oallirée ! Comme dans vostre temple en mon cœur adorée, Helas ! j'ay trop souffert, esloigné de vos yeux I Voyez ma.repentance et m'ostez hors de paine. Faillir aucunesfois est une chose humaine, f 'ordonner et sauver, c'est l'oftlce des dieux.

STAΫCES

POUR MONSfEtlR LE DDC dUnJOD ' , ALL4NT «SSIEGEIi LA aOCHSLLE, 1572.

Ah Dieu! faut-il partir? est-ce donc l'ordonnance Du ciel trop rigoureux, maisUM de ma puissance, Que je doive esprouver un si cflel malheur? Comment pourray-je vivre éloigné de mon ame? Non, non, si je ne meurs en vous laissant, madame. Jamais fldelle amant ne mourut de douleur.

Je mourrai, j'en suis seur, et mon ame esgarée, Par ce cruel départ de son corps séparée, Me laissera tout froid, palle et sans mouvement. Et si je dure après, ce ne sera pas vie ; Plustost Amour, au lieu de mon ame ravie. Animera mon corps de son feu vehemenU

Abusé que je suis 1 Mais que pensé-je faire? Je pars pour captiver une ville adversaire, Moy qu'Amour tient au joug sans relasche arresté. Si je suis prisonnier, doy-je espérer la prendre? Je vay pour assaillir et ne puy nie deffendre Seulement d'un enfant, dont je suis tourmenté.

Que me sert le renom d'avoir dés mon enfancn Acquis par mes travaux le repos de la France,

* Le duc d'Aryou, depuis Henri Il[, alla mettre le siège devant la T,ochelk', avec la Heur de la noblesse française, dans les dernier^ mois de l'année 1S72, après la Saint-Barthélémy. Le coyrage des huguenots épuisa l'armée royale; les assiégeants perdirent vingt-<leux mille hommes, les assiégés treize cents. Au bout de cinq mois, le duc d'Anjou saisit le préfexie de sa noo)in»tion au trdne de Pologne pour nbandoQner l'entreprise.

AÙH DIVKRSKS AMOUR».

Bi l'effort des mutins inutile rendu, S'il faut que pour son bien à mon mal je consente, Et que de vos beaux yeux si souvent je m'absente? Repos de mon pays, tn m'es trop cher vendu !

J'aimeroy beaucoup mieux que le ciel m'eust faitnaistre Sans nom et sans honneur, pourveu que je peusse éstre Tousjours auprès de vous doucement langoureux, Baiser vos blonds cheveux et vostre beau visage. Et n'avoir autre loy que vostre doux langage. J'auroy asses d'honneur si j'esloy tant heureux !

Que le monde estonné vante ma renommée, Qu'elle soit par le ciel comme ime astre allumée. Que sur mon Jeune front cent lauriers soient plantez, Que j'eleve un trophée à Jamais perdurable : L'honneurest moins que rien quand l'homme est misera hl t* , Mon heur et mon honneur gist tout en vos beautez.

Ceux des siècles passez, amoureux de la gloire. Avec arcs triomphans consacroient leur victoire. Ou la faisoient durer par de doctes escrils ; Et moy, vaincu de vpus, ri«i plus Je ne demande, Sinon qu'à vostre honnev ma desfaite s'entende Et qu'on sçache commem de vos yeux je fus pris.

0 beaux yeux 1 mes vainqueurs, doux flambeaux de mn vie, Vostre belle clarté s'en va m'estre ravie! Je vous laisse, à beaux yeux ! contraint de ra'avancer. Mais je Suis transporté de ma fureur extrême, Je ne vous laisse point, je me laisse moy-mesme : Laissant l'ame et le cœur, n'est-ce pas me laisser?

Je n'emporte de moy qu'une charge mortelle, Pleine de passions et d'angoisse cruelle, Que je n'espère pas supporter longuement; Mais, quand mon corps mourra, ma foy i^estera vive, Car l'esprit par la mwt de l'amour ne se prive : Celuy n'aime pas bien qui le croit autrement.

COMPLAINTE

l'OlR MOXSIECn LE DDC u'aNJOC, ELBU ROY HE PJiLOr.xn. lorsqu'il partit de FFIANCE. 157ri.

Vers masculin»-

Qui fera de mes yeux une mer ondoyer, Alin qu'à ce départ je m'y puisse noyer? Kt quel dneil assez pront me fera trépasser, U IVant'el entre les bras, av.'int que te laisst*i'!'

DIVERSES AMOUnS. 409

Quel dieu plein de pilié me faut-il réclamer, Qui me vienne en rocher maintenant truisformcr, Non poor estre sans ame et pour ne rien sentir, Mais plustost pour jamais de ce lieu ne partir.

Pensera trop inhumains, douleurs qui me troublez, Desespoirs violans en mon ame assemblez. Travaux, soucis, regrets, je vous invoque tous, Ne voulant plus avoir d'autre suite que vous !

Tout plaisir désormais loin de moy soit chassé ; Et, s'il me reste rien du bien que j'ay passé. Que c'en soit seulement l'étemel souvenir. Pour toujours ma douleur plus vive entretenir.

0 France ! où j'ay receu tant d'honneura méritez. Tant planté de lauriers, tant d'ennemis domtez« Je te voy, me perdant, tout en pleurs te baigner; Je veux donc de mes pleurs les tiens accompagner.

Comme un cruel lyon, par les bois traversant, A la biche trop foible un fan va ravissant, Le destin, que les dieux ne sçauroient empescher, Me vient d'entre tes brasi'orcément arracher.

Mais, bien qu'im tel ennuy presse assez ma vertu, Si ne m'enst-ii jamais de tout point abatu ; Et la douleur des miens, qu'or* il me faut quitter, Pouvoit bien m'affoiblir, non pas me surmonter.

Ainsi qu'un haut sapin par les vens menacé, Bien qu'il soit esbranlé, n'est pourtant renveraé, Mais, quand le fer cruel vient son pié destrancher. Malgré sa résistance est contraint de broncher.

Mon cœur creu par la peine, en ce point résistant Aux plus rudes efforts, estoit tousjonrs constant. Et quand quelque douleur me pensoit esmouvoir, Tousjours pour l'empescher j'opposoy mon devoir.

Mais si grand desespoir ma raison va forçant. Que pour y résister je mè trouve impuissant. Et me laisse aux ennuis par contrainte emporter, N'ayant rien que les pleurs pour me reconforter.

Amour, l'aveugle enfant, m'avoit ouvert les yeux Pour me faire connoistre un chef-d'œuvre des cieux ; Mais, si tost que mon cœur s'est mis à l'adorer. Le malheur me le cache et m'en fait séparer.

Tout ce que pour mon bien j'avoy voulu choisir, L'espoir de mes travaux, la fin de mon désir. Par un cruel orage, helas ! se va perdant, Et déf^ le point du jour je voy mon occidant.

Que deviendra^ mon cœur esloigné de son bien? Que ferez-vous, mes yeux? Vous ne verrez plus rien.

4i0 DIVEB8ES AMOURS.

Vostre soleil s'en va, fermez^vous désormais ; Geste absenoB aussi bien vous aveugle à jamais.

Pourquoy, maudit Amour, l'as-tu voulu graver Si belle en mon esprit, pour soudain m'en priver ? Puisque je ne pouvoy long-tans la regarder, Tm devois, par pitié, comme toy, me bander.

D'avoir ven sa beauté tout mon mal est venu. Mais je me plains d'Amour, et je luy suis tenu ; L'heur de voir une fois tant de perfections Ne se peut acheter d'assea de passions.

Comme un nouveau printaiis sa jeunesse ftorist, Sa grâce au mesme point nous blesse et nous guarist, Et tant d'astres au ciel la nuict ne sont plantez, Qu'on voit luire en son front d'admirables beautez.

Amour par ses beaux yeux son empire maintient; Il y donne ses loix, s'y retire et s'y tient, Et luy mesme d'amour s'est si bien affblé, Que pour n'en plus partir son plumage a brulé.

De là ce grand vainqueur, tirant visiblement, Ne blesse que les dieux et les rois seulement, Ck)mme digne conqueste, et ne veut employer Les beaux traits de ces yeux pour un moind«*e loyer.

Comme de l'Océan tous fleuves ont leurs cours, Puis y vont retournant après divers destours: ■ Ainsi de sa beauté toute beauté pro^'ient, El, conmiençant par elle, en elle elle revioit.

Ou comme le soleil, honneur du firmament, Va de ses clairs rayons toute chose allumant, A toutes les beautez son œil sert de flambeau Et, quand il ne Init^point, rien n'apparoist de beau.

Ceux qu'un si cher thresor a rendu désireux Ne font plus cas de rien, tout est trop bas pour eux ; Leur esprit seulement vers le ciel est porté, Et leur ciel n'est ailleurs qu'avec ssi deité.

Comment donc, malheureux, enduray-je en vivant Que d'un tel paradis le ciel m'aille privant? Et, pour une grandeur qu'on vient me {H'esenter, Puy-je, helasi de ses yeux à jamais m'absenter?

Misérable grandeur, source de tous malheurs, La bute des soucis, du soin et des douleurs, Uelas! pourquoy si fort t'allons-nous adorant, Pour un songe d'honneur nos esprits martyrant?

L'honneur tant désiré n'est qu'une vision. Qui, troublant nos esprits par son illusion. Fait quitter Theui- présent, pour follement oberclier Dne ombre qu'on ne peut voir, sentir ny toueher.

Quel royaume assez grand, quels ports, quelles ci lez, Pourront i^aire à mes sens de douleur transportez? J'aimeroy beaucoup mieux moins de commandement: Que sert Tauthorité qui n'a contentement?

Gomme un que le soleil sans lumière a laissé Dans un bocage espais, de buissons hérissé, Le chemin qu'il tenoit ne sçauroit plus choisir, Et ce qui luy plaisoit luy cause déplaisir.

Ainsi, ne voyant plus l'œil du mien adoré, Je seray, misérable, à toute heure ^g^ré ; Et ce qui plus contente un esprit curieux, Loin de vous, mon soleil, sera triste à mes yeux.

Prenant congé de vous, jf) le veux prendre aussi De tant de beaux pensers conservez jusqu'ioy ; Je veux de tous plaisirs pour jamais me bannir, Et le seul desespoir avec moy retenir.

Adieu, traits et regards si doux et rigoureux ! Adieu, seul paradis des esprits amoureux ! Adieu, divins propos dont le ciel m'est jaloux I Las! faut-il pQur jamais prendre congé de vous?

Adieu, rares beautez dont mon coeur est blessé! Mais que pensé-je faire? ô moy, pauvre insensé I Pourquoy vous dy-je adieu pour cet eslpignemenl. Puis qu'helas! }p ne pars que de moy seulement?

Je ne pars qi^e de moy, puis qu'il me faut laisser En vos yeux mon esprit, mon cœur et mon penstir ; Et que je n'ay plus rien qui me rende anjmé Que Tardant feu 4'Amour, dont je suy consomma.

COIIPLAINTP

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