POUR LE PREMIER JOUR DE L'.4N
L'an, comme il a cessé, rentre au mesme voyage, Perdurable en travaux par sa fin renaissant; Mes désirs comme luy ne vont point finissant. Et son cours violant ne leur peut faire outrage.
L'an flny toute fin à mes maux puisse mettre ! L'an nouveau de mon heur soit le commenoemanl! Je croy qu'il adviendra, si le cœur d'un amant Par zèle et par ardeur du bien se peut prometlro.
Car tout ce que l'amour peut allumer de flame, Tout ce que les destins en sçauroient amasser, Tout ce qu'en entretient l'espoir et le penser. Tout autant j'en recelé et conserve en mon ame.
DIVEBSES AMOURS. S75
L*an desjà quatre fo^ a foumy sa carrière, Depuis que le beau jour de vos yeux m'esciaira ; Mais qu'il se renouvelle autant qu'il luy plaira, Je continueray ferme en ma course première.
Il est vray qu'en quatre ans, excusez mon offance, Ainst que des saisons les jours sont inconstans, J'avoue avoir senty maint changement de tans; Vais la force d'Amour causoit cette inconstance.
Bien souvent dans l'esprit j'ay serré maint orage, J'ay clos en mesme lieu la glace et la chaleur, J'ay voulu me tuer pour vous causer douleur, Si fçrt la jalousie a troublé mon courage!
Quels tonnerres d'esté furent jamais semblables? Combien dedans le cœur ay-je senty d'hyvers? Quel printans. quel automne, en changemens divers Peurent onc égaler mes pensers variables?
Je me suis efforcé cent fois de vous desplaire, J'ay fait mille desseins de plus ne vous aimer. Mais sans trop de rigueur on ne m'en peut blasmer ; Estre sage en aimant, Dieu ne le sçauroit faire.
Amour, par tels discords, entrelient sa puissance; La longue paix le matte et le rend surmonté; L'amant comme la mer soit tonajours agité. Puis que la Cyprienne aux flots print sa naissance.
Toutesfois je connoy qu'en ma rage insensée Le transport aveuglé bien souvent m'a deceu; Je connoy que le faux pour le vray j'ay leceu, Et déteste en pleurant mon offense passée.
Pardonnez-moy, déesse, et, perdant la mémoire De ces longues erreurs, n'y pensez nullement ; Et pour le tans suivant songeons tant seulement A combler noslre amour d'heur, de joye et de gloire.
Rendons-la si parfaite, et si claire et si belle, Qu'elle serve d'exemple aux siècles à venir; Et que l'effort des ans, au lieu de la finir. Fasse que sa mémoire à jamais soit nouvelle.
STANCES
Quel secours faut-il plus que j'attende à ma paine, Si ce n'est pai* la mort, qui m'est toute certaine r Puisque mes longs soupirs, ma foy, mon amitié, Le brasier de mon cœur, l'effroy de mon visage, Ne peuvent esmouvoir vostre obstiné courage, A se laisser toucher d'un seul trait de pitié?
Tantale auprès de moy bien-heureux se peut dire !
Son travail est petit : tout le biei^ qu'il désire, C'est d'avoir quelque pomme et sa soif estancber; Où moy je brûle, helas I et mourant je pourchasse Dn bien pour mon secours, qui tout autre surpasse, Hais qui croist le désir d'autant qu'il est plus cher.
0 que le feu d'Amour est d'estrange nature! * Mon cœur sans défaillir luy sert de nourriture, Je n'ay sang ny poulmon qui n'en soit consommé; Mais, différant en tout de la commune flame, Encor que je vous touche, il n*esroeut point vostre ame, Et rien qui soit en vous n'en peut estre allumé.
Je te despite, Amour, et maudy ton empire t Que me sert qu'en mon cœur tous tes traits je jretire? Que me sert que le ciel m'ait à toy destiné? Que me sert que jamais de moy tu ne t'envoie, Si, tout remply de toy, je pers tans et parole Et ne puis amollir un courage obstiné?
Non, je n'auray jamais en vos yeux de fiance. Leurs regards sont trompeurs : par leur douce influanre Et par des traits piteux ils me font espérer; Je vous pense vaincue et que mon mal vous touche. Mais, voulant l'essayer, un mot de vostre bouche, Ou vostre blanche main me contraint retirer.
Belle et cruelle main, que vous m'estes mauvaise Je vous lave de pleurs, tout ravy je vous baise. Je sacre à vostre honneur mille vers amoureux, Du feu de mes soupirs j'eschauffe votre glace, Mais, rebelle toujours, vous m'empeschez la place. Dont le trop de désir me rend si langoureux.
11 faut taire autrement, puis que rien je n'avance Par tant de vains respects. Usons de vlolanoe; Si la douceur n'y sert, gaignons là par assaut. Je le veux, mais en vain; toute lasche et pesante, Ma vigueur s'affoiblist, mon ame est languissante. Et par trop de désir la puissance me faut.
Seul but de mes désirs, ma céleste déesse, Helas ! voyez-vous point la fureur qui me presse ? J'aspire à l'impossible et fuy ce que je puis ; Un chaos amoureux dans mon ame s'assemble, Joye et dueil, mal et bien; j'ose et brûlant je trembla", Je ne sçay que je fay, je ne sçay que je suis.
Fut-il jamais tyran si cruel que ma dame? Par mille doux baisers elle attise ma flamme. Et se plaist de me voir peu à peu desseicher. Parmy ces privautez je l'esprouve inhumaine. Car la cruelle, helas 1 me laisse à la fontaine,
Sans souffrir que je boive et que j'ose y toucher.
Que dira-t-on de moy, si l'on «çait ma simplesse? Desportes tout un jour a tenu sa maislresse A part, sans compagnie» avec elle enfierme, Baisant ses beaux cheveux, ses yeux et son visage, Et n'osa, le couard, bazarder davantage : Dites qu'un tel amant est digne d'estre aimé !
Quand du doux fruit d'Amour je me rens poursuivant, Le seul digne loyer de ma persévérance, Vous pensez m'arrester, opposant pour deffanse Je ne sçay quel honneur, qui est moins que du vaut
Moy, je mets simplement le plaisir en avant, Et l'heureux paradis de ceste jouyssance, Qui vous deust decharmer de la feinte apparance De ces ombres d'honneur, qui vous vont décevant.
Mais parlons librement, et me dites, madame, Sentez-vous de l'honneur quelque perfection, Qui plaise au goust, au cœur, à l'esprit ou à l'ame?
Cest une vieille erreur, qui aux femmes se treuvc ; Car tout ce bel honneur gist en l'opinion, Et le plaisir consiste en chose qui s'espreuve.
0 soupirs bien-aimez, que ma douce rebelle Tire de ce beau sein, mon superbe vainqueur ! Dites-moy, s'il vous plaist, nouvelles de mon cœur, Conmie il vit en prison, ce qu'il fait avec elle?
— Le cœur qui fut à toy, reconnu pour fldelle, K'est plus troublé d'ennuis, de peine ou de rigueur; La beauté que tu sers a guary sa langueur, L'aime, le favorise et sien mesme l'appelle.
— Est-il vray, chers soupirs? — Rien n'est plus assuié. — Mais sera-t-il long-tans en ce lieu bien-heure? Faut-il point redouter que sa dame l'en chasse?
Cependant que je parle et qu'ils sont emportez, Amour jure ses traits, ma flamme, vos beautez, Que jamais plus mon cœur ne changera de place.
Que me sert d* aimer tant et que l'on m'aime aussi, Puisqu'à nos volontez toute chose est contraire?
376 DIVKRSES AMOtRS.
It le faul dire, Amour, tu n'es rien que iniserc, Travail, perte de tans, fureur, trouble et soucy.
Maintenant sans profit on implore mercy, D'une dame cruelle esclave et tributaire ; L'absence une autre fois fait qu'on se désespère. Ou la peur d'un rival nous rend le cœur transy.
Les grâces que tu fais pour couvrir ta coustume, Cest sous un peu de miel cent tonneaux d'amertume, Et pour un pront esclair un long aveuglement.
Ha! maudit soit le jour, qui premier me veitnaisire fous un si noir destin, qu'helas il me faut estre D'un enfant sans pitié le triste esbatement !
Deux que le trait d'Amour touche bien vivement, N'ont l'ien qu'un seul penser, qu'un désir, qu'une (lame : Ce n'est dedans deux corps qu'un esprit et qu'une ame, Kt leur souverain bien gist en eux seulement.
Ils ont en mesme tans mesme contentement, Mesme ennuy d'un seul coup leurs poitrines entame. Bref leur vie et leur mort pend d'une seule trame. Et comme un simple corps ils n'ont qu'un mouvement.
Cet Amour qui, si rare, en la terre se treuve, Ne fait qu'un de nos cœurs : les effets en font preuve ; Nous n'avons qu'un vouloir, qu'une ardeur, qu'un désir.
Qui nous peut honorer d'assez digne louange ? L'esprit qui se divise et qui se plaist au change N'est point touché d'amour, mais d'un sale plaisir.
Mon cœur, qui jusqu'icy t'es si bien maintenu, Des fortunes d'Amour très loyal secrétaire, Sans que la langue pronte, ou Tœil trop volontaire Ait onc rien découvert qui te soit advenu.
Si jamais un secret fut par toy retenu Bien serré sous la clef, c'est or' qu'il le faut faire, Cachant mesme aux pensers le céleste mystère. Par qui d'homme mortel dieu je suis devenu.
0 s'il m'estoit permis de raconter mon aise. Quel roc plein de glaçons ne deviendroit fournaise? Quel cœur aux traits d'Amour ne se lairroit ouvert?
Quel amant tout ravy ne bcniroit ma vie? Quel dieu du plus haut ciel sur moy n'auroit envie? Mais, ah ! c'est trop, mon cœur, tu seras découvert.
C'estoit un jour d'esté de rayons éclaircy, J*en ay tou^iours au cœur la souvenance eropi ainte, Quand le ciel nous lia d'une si ferme estrainte Que la mort ne sçauroit nous séparer d'ainsy.
L*an estoit dans sa force et nosfre amour aussi, Nous faisions l'un à l'autre une aimable complainte; J'estoy jaloux de vous, de moy vous aviez crainte, Mais rien qu'affection ne causoit ce soucy,
Amours, qui voletiez à l'entour de nos fiâmes, Comme gays papillons, oà sont deux autres âmes Qui redoutent si peu les efforts envieux ?
Où la foy soit si ferme? où tant d'amour s'assemble? N'ayans qu'un seul vouloir, tousjours d'accord ensemble, Fors qu'ils se font la guerre à qui s'aimera mieux?
Je n'ay pins dans le cœur que la branche estimée Qu'Amour de la main droite y sçeut si bien planter; Autre fleur ne pounoit mon désir contanter. Autre graine en mes vers n^ doit estre semée.
J'espère avec le tans que sa belle ramée Pourra par mes escrits jusqu'aux astres monter. Et que les Florentins cesseront de vanter La desdaigneuse nymphe en laurier transformée.
Ma foy vive tousjours pour racine elle aura, I/eau sortant de mes yeux d'humeur luy servira, Mon amour de chaleur, mon espoir de feuillage.
Pùissé-je en ses rameaux mes bras entrelasser, Et sur l'arbre estendu mon travail délasser. Ou prendre un peu de frais sous un si bel ombrage!
Je ne veux plus penser que la fureur de Mars, Ardamment allumée au milieu de la France, Ait pouvoir désormais de me faire nuisance, Bien que je m'advanture au plus fort des bazars.
Car si j'ay soustenu l'assaut de vos regars Plains de feux, plains de traits poussez de violence, Hardy, je ne craindray qu'autre chose m'offence, Et ne douteray point les plus braves soldars.
Kes balles que vos yeux ont tiré dans mon ame
Ont comblé mon esprit de martyre et de flame; Vais vous m'avez blessé par un si doux effort,
Que, s'ils font de tels coups en l'armée ennemie, Huguenots, tuez-moy, je vous donne ma vie; Je ne sçauroy mourir d'une plus belle mort.
xni
Non, non, n'estimez point, pour m'estre ainsi rebelle, Et pour favoriser un autre plus que moy, D*esbranler par ces flots le rocher de ma foy; Car je demeureray tousjours ferme et fldelle.
Je confesseray bien que l'angoisse mortelle Quelquesfois me transporte et me rend hors de moy, Mais je reprens courage alors que je vous voy. Et me plaist d'endurer pour maistresse si belle.
Payez ma fermeté d'autant de cruautez Que j'adore en vos yeux d'admirables beautez, Je ne plaindray ma vie en si triste advanture.
Seulement je me plains et suis tout embrasé. Quand je connoy qu'un autre est plus favorisé, Et que la parenté vous sert de couverture.
Si l'amour dés l'enfance entre nous commencée Devoit finir par elle au tans moins espéré» Sans beaucoup l'accuser j'eusse tout enduré, Pourveu que d'un beau trait elle se fust blessée.
Mais ce qui plus au vif poingt mon ame offensée, Cest qu'un clair jugement se soit tant esgaré, Quand j'estimoy son cœur m'estre un roc asseuré, Et qu'elle noe feignoit le dieu de sa pensée.
Ces propos m'ont trahy, sa douleur m'a pippé : 0 que je suis heureux de m'en voir échappé Et que sa fiction m'ait esté découvert^I
N'y pensons plus, mon cœur, quittons>la pour jamais; Elle y aura regret, esprouvant désormais Que le gain qu'elle a fait n'est pas tel que sa perte.