CONTRE UNE NUICT TROP CLAIRE
0 Nuict! jalouse Nuict, contre moy conjurée, Qui renflammes le ciel de nouvelle clarté, T'ay-je donc aujourd'huy tant de fois désirée.
DIVERSES AMODRS. 279
Pour estre si contraire à ma félicité ?
Pauvre raoy ! je pensoy qu'à ta brune rencontre Les cieux d'un noir bandeau deussent estre voilez Mais, comme un jour d'esté, claire tu fais ta monstre, Semant parmy le ciel mille feux estoilez.
Et toyj sœur d'Apollon, vagabonde courriere. Qui pour me déc4>uvrir flambes si clairement, AUumes-tu la nuict d'aussi grande lumière, Quand sans bruit tu descens pour baiser ton amant?
Helas 1 s'il t'en souvient, amoureuse déesse. Et si quelque douceur se cueille en le baisant. Maintenant que je sors pour baiser ma maistresse. Que l'argent de ton front ne soit pas si luisant.
Ah ! la fable a menty, les amoureuses flammes N'échauffèrent jamais ta froide humidité; Mais Pan, qui te conneutdu naturel des femmes, T'offirant une toison, vainquit ta chasteté.
Si tu avois aimé, comme on nous fait entendre, Les beaux yeux d'un berger, de long sommeil touchez, Durant tes chauds désirs tu aurois peu apprendre Que les larcins d'amour veulent estre cachez.
Mais flamboyé à ton gré, que ta corne argentée Fasse de plus en plus ses rais estinceler : Tu as beau découvrir, ta lumière empruntée Mes amoureux secrets ne pourra déceler.
Que de focheuses gens, mon Dieu ! quelle coustume De demeurer si tard dans la rue à causer* Ostes'vous du serein, craignez-vous point le rheumc? La nuict s'en va passée, allez vous reposer.
Je vay, je vien, je fuy, j'escoute et me promeine, Tournant tousjours mes yeux vers le lieu désiré; Mais je n'avance rien, toute la rué est pleine De jaloux importuns, dont je suis esclairé.
Je voudrois estre roy pour faire une ordonnance Que chacun deust la nuict au logis se tenir ; Sans plus les amoureux anroient toute licence; Si quelque autre failloit, je le feroy punir.
0 somme ! ô doux repos des travaux ordinaires. Charmant par ta douceur les pensers ennemis. Charme ces yeux d'Argus, qui me sont si contraires Et retardent mon bien, faute d'estre endormis.
Mais je perds, malheureux, le tans et la parole. Le somme est assommé d'un dormir ocieux ; Puis, durant mes regrets, la nuit pronte s'envole. Et l'aurore desjà veut defermer les cienx.
Je m'en vay pour entrer, que rien ne me retarde,
Je veax de mon manteau mon visage boucher ; Mais las! je ro*aperçois que chacun me regarde, Sans esire découvert je ne puis approcher.
Je ne crains pas pour moy, j'ouvrirois une armée Pour entrer au séjour qui recelle mon bien ; Mais je crains que ma dame en pust estre biasmée, Son repos mille fois m'est plus cher que le mien.
Quoi? m'en iray-je donc? mais que voudrois-je faire? Aussi bien peu à peu le jour s'en va levant. - 0 trompeuse espérance I Heuraux cil qui n'espère Autre loyer d'amour que mal en bien servant!
Qui Teust jamais pensé qu'une femme de ville, Avec sa modestie et ses douces façons, N^eust apris d'un regard tant de doctes leçons, Et rendn mon esprit de sujets si fertile?
Le sou-ris de Venus tant d'amours ne distil«>; Sa voix et ses propos tendent des hameçons, Kt n'y a si vieux cœur remparé de glaçons. Qui ne soit i>enetré de flame si subtile.
Ses attraits nonchalans pleuvent mille trespas, Et croiriez, vous tuant, qu'elle n'y pense pas; Ui*ef, tout son artifice est la mesme nature.
Le doux feu de ses yeux bru le sans consumer. Mais, ô mon bon démon, garde-moy de l'aimer ! Tous ses coups vont au cœur, mortelle est leur pointure.
DIALOGUE
Ah Dieu ! que c'est un esli*ange martire Que d'endurer un ennuy sans le dire !
Et quand il faut tellement se contraindre. Qu'il n'est permis en mourant de se plaindre.
Le feu couvert a plus de violance Que n'a celuy qui ses flammes élance ; L'eau qu'on arreste en est plus irritée. Et bruit plus fort plus elle est arrestée.
Vous qui sçavcz la fureur qui me donle,
DIVERSES AMOLBS. 3M|
S'il n'est permis que mon mal je vous conlu, Helas ! jugez si je suis en mal-aise.
Quand, vous voyant, il faut que je me taiJb.
Vous qui savei 1* amour que je vous poiie, N'eatimez point ma peine estre moins forte; Mais puisqu' Amour nos deux âmes assemble, Cest bien raison que nous souffrions ensemble.
0 vain penser 1 6 folle outrecuidance, Qui veut qu'Amour cède à son ordonnance, Qui dans les cœurs pense esteindre les fiâmes, Et captiver la liberté des âmes!
Geste rigueur désormais pourra faire Qu*aucun propos la langue ne profère, Gesner nos sens, bâillonner nostre bouche, Hais aux esprits sa deffense ne touche.
Au moins déesse, au lieu de la parole, Que de vos yeux le rayon me console ; Et d'une oeillade, aux jaloux desrobée, Voyez la peine où mon amc est tombée
Et vous, mon cœur, usez-en de la sorte, Ressuscitant mon espérance morte; Parlez des yeux et me donnez courage, De vos regards j'enten bien le langage.
CHANSON
boncques ce tyran sans mercy, Qui pour moy n'eut jamais des ailes, N'a point maintenant de soucy Des vassaux qui lui sont iidelles?
Doncques ceux qui plus vivement Ont de son feu l'ame saisie, 11 laisse outrager durement Par l'envie et la jalousie ?
Rien, rien ne profite la foy,
582 DIVERSES AMOUKS
L'ardeur, le zèle et le martire; D'auUes qa'Amour donnent la loy, ïlt faut k leur gré se conduire.
Ce dieu qui veit au tans passé Sous luy toute force asservie, Maintenant luy-mesme est forcé Par les jaloux et par l'envie.
Las ! il faut mou pié retarder D'aller où le désir me porte, Mon œil n'ose plus regarder L'objet qui seul me reconforte ; Ma main tremble et n'ose tracer L'image qu'au ciel j'ay choisie, £t voy tous mes vers effacer Par l'envie et la jalousie.
Je me deffens de respirer, De peur d'éventer ma tristesse, Ma bouche un mot n'ose tirer, Craignant de nommer ma maistressc ; Et pour rendre moins découverts Les feux qui saccagent ma vie, J'erre sauvage en ces déserts, Fuyant les jaloux et l'envie.
Mais, si les prupos envieux, 0 ma claire et céleste flamel Séparent mes yeux de vos yeux.
Us n'en séparent point mon aine ; Tousjours vostre unique beauté M'est présente en la fantaisie :
Tel bien ne me peut estre osté Par l'envie et la jalousie.
Car, si vostre chaste froideur, Et vos rigueurs pleines de glace N'ont rien peu contre mon ardeur.
Moins y peut toute autre menace ; Plus d'ennuis s'iront élevans, Mieux de moy vous serez servie.
Toujours ferme aux flots et aux vans Tant des jaloux que de l'envie.
DIALOGUE
Doncques ces yeux bien aime^ A la fin se sont armez
De feux, d'esclairs et d'orage ?
DoQc pour ne voir le tourment, Qui me presse injustement, Vous destoumez le visage? Dieux ! que la femme est pronte à changer de courage:
Donc pour loyer d'amitié, 0 cœur plein de mauvaisetié !
Tu te plais quand tu m'abuses ?
Et couvrant ta fausseté.
Tu penses que ma bonté Tousjours se paye d'excuses?
Mais pour te croire phis je connoy trop tes ruses.
Uelas! où prenéï-vous ce courroux véhément Contre un qui ne veut rien que vous rendre servie?
Mais toy-mesme où prens-tu ce nouveau changement, S'il est vray que je t'aime et que tu sois ma vie ?
A bon droit les siècles vieux Nous ont peint Amour sans yeux, Monstrans comme il se doit croire; Txop d'ardeur le plus souvant, Nos sentimens décevant, «En rapporte la victoire, Et fait juger le blanc estre une couleur noire.
L'ardeur ne m'aveugle en rien, Ce qui est je le voy bien :
Je trouve chaude la flame, l^e jour me semble luisant.
Et ne faux point en disant Qu'Amour ne loge en ton ame.
Ou, s'il te va brûlant, c'est pour une autre dame»
Peussé-je à descouvert mon cœur vous faire voir ! Vostrc image sans plus s'y trouveroit empreinte.
Nais peussé-je aussi-tost guarison recevoir Au mal que tu me fais> comme je sçay ta feinte 1
3R4 DIVERSES ANODES.
Quelle preuve, ou .quelle Toy Vous puis-je donner de moy, Qui ces créances efface?
Rien ne sçauroit m'asseurer.
Car quelle foy peut jurer Un coeur si plein de fallace, En qui jamais l'amour ny la foy n'eurent place?
La mort que je sens venir, Pour mes angoisses finir, Vous roonstrera le contraire.
Ah ! trompeur ! tu vas pensant Que ce propos soit puissant Pour adoucir ma colère?
Je connoy ta feintise et ta iiise ordinairr.
Puissé-je donc mourir si j'aime autre que vous !
Les sermens amoureux ne font moindre l'offance.
Qui peut donc appaiser voslre iiijuste courroux ?
Le désir espéré d'une pronte vengeance.
Uoderei cette fureur,
11 n'y a si grande erreur
Qu'une forte amour n'oublie.
Mais il n'est amour si fort Quand souvent on luy fait' tort/ Qui ne se change en furie.
Grande amour en grand' haine est souvent conveiiic.
Les courroux des vrais amans
DIVERSES AMOURS. SK5
Pont par leurs embrasemans <>ue l'amour plus fort s'enriaine.
D. " Helas ! je Vesprouve assez !
Car tant d'outrages passez, Aa lieu d*esteindre ma flame, La font plus violente et plus vive en mon auM*.
Quelle preuve, ô mon bien ! m'en peut rendre asseur» ? Comment croiray-je, helas! que wstre ire est passée?
Vous redonnant mon cœur que j'avois retiré, El n*aimant rien que vous, qui m'aviei deslaissée.
XVÏ
Quand je pense aux douleurs dont j'esloy louriiicnlé, Durant que je vivoy sous l'amoureux empire, Ce penser me transporte et fait que je soupire, Touché du souvenir de ma captivité.
« Ccst en vain, dis-je alors, que quelque autre lieaulé Entreprend désormais de me penser réduire; Car, en me souvenant de mon passé martire, Je sçauray mieux garder ma chère liberté. •
Voilà ce que j'asseure et que je pense faire ; ^ais» voyant vos beautez, je croy tout le contraire, Et cours aveuglément au malheur préparé.
Adieu donc, liberté, tu m'as assez suivie ! Je ne redoute plus le travail enduré; En si belle prison je veux perdre la vie.
CHA?;SON
Que m'a servy de vous avoir servie Sept ans entiers, à mon mal conjuré, Le plus souvent de vos yeux séparé, Non de vos yeux, mais de ma propre vie?
Que m'a servy d'avoir perdu mon ame, lies pleurs, mon tans, mon repos, ma raison, Et que vostre œil ait séché par sa flame Les belles fleurs de ma jeune saison?
Que m'a servy cette allégresse fainte, Qui sem-ement ma douleur receloit.
385 DiVKRSBS AMOUfiS.
Et quand l'amour plus ardant me brûloit, M'estre gardé de lascher une plainte?
Que m'a servy ce^te libre apparence, Dont j'abusoy yos valets curieux, El pour chasser toute leur 4effiance Avoir donné tant de loix à mes yeux?
Que m'a servy la peine que j'ay prise A gouverner un mary mal-plaisant, Et, tant de jours avec luy m'amusant, Perdre à l'ouyr le peu de ma franchise?
Que m'ont servy ces mespris ordinaires, Qui l'empeschoient de devenir jaloux, Ces libertés et ces feintes colères.
Dont quelquefois vous entriez en courrons ? Que m'ont servy tant d'errantes pensées, Qui m'égaroient loin des gens et du bruit? Que m'ont servy, sous l'horreur de la nuit, Tant de sanglots et de larmes versées?
Helas! de rien ; tout me porte nuisance. Et mes respects vous rendent sans pitié! Car vous croyez qu'en telle patience J'ay peu de mal et fort peu d'amitié.
Si j'aimoy bien, je ne pourroy connoistre Tant de dangers que je vay évitant.
tJn fort désir tout conseil va donlant, Avec l'amour la raison ne peut estre.
De tels propos, tyrans de mon courage, Vous me blasmez au lieu de m'estimer:
Qui voit si clair et qui demeure sage (Ce dites-vous), ne sçauroit bien aimer. Ah ! je l'advouë et tiens pour véritable Que loin d'Amour la sagesse s'enfuit; ' ,
J'en sei's de preuve, aimant ce qui me nuit Et bannissant ce qui m'est profitable.
Respondez-moy, ma mortelle déesse, '
Vous qui m'avez en rocher transmué :
Est-ce monstrer d'avoir quelque sagesse Que d'adorer vos yeux qui m'ont tué?
. Quelle fureur peut esti-e tant extrême Qu'estrc tousjours de soucis agité, Pour l'appétit chasser la volonté, j
Aimer un autre et se hair soy-mesme? I
fTestre jamais une heure en mesme sort Pallir, rougir, espérer et douter» j
Aux ennemis laisser libre la porte* Et pour les sens la raison rejeter? 1
Mais plus encor, insensé, je m'outrage ; Car, en pouvant mon ardeur modérer Par mes soupirs, je ne veux soupirer Ny me douloir, pour brûlai* davantage.
Cest peu de cas qu'un mal qui se peut dire. Auprès du mal dans l'esprit retenu, Quand en son dueil on est contraint de rire, Le conservant pour le rendre inconnu.
Si tôutesfois vous croyez le contraire, Et que je pense, en faisant autrement, Vous asseurer d'aimer plus ardamment.
Bien je suivray la constume ordinaire.
Mes passions ne seront plus contraintes, En tous endroits nostre amour se dira ; L'air refrappé ne bruira que mes plaintes, Et sur mon front ma douleur se lira.
Sans nul égard par tout je vous veux suixTe, J'ay trop long-tans languy loin de vos yeux; Yesperent plus les propos envieux Ne séparer du bien qui me fait vivre î
Aucun respect de mai7 ny de frère Ne me pourra désormais abuser; A tous propos, sans peur de leur desplaire, Devant leurs yeux je viendray vous baiser.
Valets fascbeux. qui par vostre presance De voir mon bien m'avez tant sceu garder, Ne pensez plus me pouvoir retarder; Bien peu me cbault qu'en ayez connoissance.
Sur ces beautez j'auroy tou^urs la veuê. Mes chauds soupirs plus je ne retiendray. Je baiseray ce bel œil qui me tuê, Et de mon mal tout haut je me plaindray.
M'advienne après ce qu'il faut que j'attande De ces hazards, je veux tout endurer; Au moins ma mort pourra vous asseurer Que non la peur, mais l'amour me commande.
Je voyoy foudroyer d'un effort incroyable Les murs d'une cité que l'ennemy tenoit ; La place estoit en feu, l'air autour resonnoit. Horrible de fumée et de bruit effroyable.
Le rebelle ennemy, d'un courage indomtable Canonnant, sans cesser nostre choc soustenoit; L'un couroit i l'assaut, l'autre s'en revcnoit,
3S8 DIVERSES ÂUOURft
Remportant pour loyer une playe honorable.
Or, comme je pensois estre hors du danger, Deux yeux, qu'Amour luy-mesme avoit voulu charger, Ue vindrent dans le cœur mortellement attaindre.
Las! les plombs ennemis ne m'a voient point blessi*; Lies balles de vos yeux sont beaucoup plus à craindre, Qui m'ont en mille endroits cruellement peicé.
XVIU
Je la doy bien haïr cette main ennemie. Qui décocha sur moy tant de traits rigoureux. Et du sang de ma playe, encor tout chaloureux, M'escrivit dans le cœur le nom de Parthenic.
Toutesfois je l'adore, et la peine infinie N'en sçauroit retirer mon œil trop désireux ; Peussé-je luy donner cent baisers amoureux, Pour vanger mon outrage et la rendre punie!
Ce bel amas de neige, excessif en froideur, Pourroit en le pressant rafraichir mon ardeur, Si le secours d'un mal se prend de son contraire.
Mais, puis qu'un si grand prix à ma foy n'est promis, Au moins baisons son gand. Il est tousjours fiorniis Pe baiser le dessus d'un sacré reliquaire.
Se peut-il trouver peine en amour si diverse Que ce cruel enfant ne m'ait fait endurer? A-t-il en son royaume une seule traverse, Où je ne me sois veu mille fois égarer ?
En mon cœur chaque jour sa rigueur il exerce. Ayant toujours dequoy mon esprit roartyrer; Et croy que sur moy seul, pour me désespérer, De tous les amoureux tous les tourmens il verse.
J'ay demeuré quatre ans vivant en liberté. Sans joye et sans douleur, auprès d'une beauté De tous les dons du ciel heureusement pourveuî'.
Apres un si long-tans il m'en vient enflammer, Et, comme si j'avois une nouvelle veuë. Je la sers, je l'adore, et meurs de trop l'aimer.
J'ay tant suivy l'Amour sans avoir recompance, J'ay tant pour l'adoucir vainement soupiré.
Que, le reconnoissant contre moy conjaré, Je dois josqa'au tombeau luy faire résistance.
Lascbement toutesfois, sans me mettre en deffanco, Je me rens pour un trait que vos yeux m'ont tiré ; Bien que je voye à l'œil mon malheur préparé, Et que le desespoir soit ma seule espérance.
Mais qui pourroit fuïr le desastre ordonné? K'un meurt dedans son lict, Tautre est prédestiné Pour mourir au combat, l'autre au milieu de l'onde.
De moy, par les effets on peut voir clairement Que le ciel arresta, quand je vins en ce monde, Que je devoy mourir pour aimer constamment.
Six jours, aU ! dieux, c'est trop ! six jours sans l'avoir van Plus fascheux à passer qu'un long siècle d'ennuis ! Je les appelle jours, c'estoient obscures nuits ; Car mes yeux aveuglez n'ont jour que de sa veuê.
Le mal qui tient au lict ma puissance abatuê Ne m'est grief, que d'autant que voir je ne la puis; Médecins qui jugez du tourment où je suis. Pour Dieu, faites qu'il cesse, ou que tost il me tué!
Vostre art ne sçauroit-il me donner le pouvoir D'aller jusqu'au chasteau seulement pour la voir? Trouvez-moy ce moyen, ma langueur est finie.
Sinon retirez-vous, c'est en vain consulté; Saignée, herbes, onguens, ne font pour ma santé : Mon mal et son remède est l'œil de Parthenie.
COMPLAINTE
Las! plus je vay avant, plus je suis outragé D'un regret inhumain, qui me tient assiégé Depuis le triste jour que j'ay laissé ma dame, Et que je ne voy plus la clarté de ses yeux, Plaisans flambeaux d'amour, serains et gracieux, Qui, comme un beau soleil, esclairoient à mon ame.
Ce dieu, qui ne veut point mes tristesses finir, Réveille mon esprit d'un poignant souvenir. Mettant devant mes yeux tant de faveurs laissées, Tant de rares beautez, tant de contentemens, De discours, de baisers, de doux languissemons, Et tant de brèves nuitcs si doucement passées.
Je connoy maintenant qu'il me faisoit gouster
S80 'DIVfiR&BS AMOURS.
Les plaisirs amoureux, non pour me contenter. Ni pour pitié qu'il eust de ma peine soufferte, Mais afin qu'en perdant cette félicité, Je fusse puis après aisément emporté Par le grief souvenir d'une si grande perte.
0 mer I que j'abandonne avec mille douleurs, Je fay croistre tes eaux par les eaux de mes pleurs. Et fiiy par mes soupirs élever un orage ! Las! je serois heureux, si la force du vant Me noyoit à ce bord sans passer plus avant. Afin que mon esprit errast sur ce rivage.
Celuy qui bien au vif d'amour n'est point espris, Abandonnant les yeux dont son cœur est surpris. Appelle ceste absence une aigre départie; Mais de moy je l'appelle un rigoureux tourment, Une angoisse, une rage et un gémissement. Qui n'a point d'autre fin que la fin de la vie.
Las ! je croy que le ciel m'avoit prédestiné Pour souffHr des travaux devant que d'estre né, Et pour n'avoir jamais de repos sur la terre! J'ay couru sur la mer mille et mille dangers, J'ay supporté, cbelif, aux pays estrangers, I.ie froid, le chaud, la faim, les prisons et la guerre;
Mais, pour tant de combats dont j'estois assailly, Jamais je ne me vey le cœur lasche et foilly : Tousjours d'un ferme esprit j'y faisoy résistance. Maintenant au besoin le courage me faut. Et, voulant résister à ce dernier assaut. Je perds soudainement l'esprit et la puissance.
Quand celuy qui voyage est surpris de la nuit, Et qu'il s'est égaré du chemin qu'il poursuit, 11 a pour son recours la clarté de la lune; Mais, las! où me faut-il désormais retirer, Suivant l'aveugle Amour qui m'a fait égarer. Puis que je ne voy plus de lumière opportune?
Quand le nautonnier sage est au milieu de l'eau, Et que les vens esmeus combattent son vaisseau. Vers un signe, luisant pour guide, il se retire; Mais, las ! que puis-je faire en l'amoureuse mer? Je voy les vens esmeus et les flots escumer. Et si je ne voy plus mon bel astre reluire.
Vivant comme je vy, dolent et soucieux, J'accompare à mon sort ces monts audacieux. Qui semblent faire aux dieux une autre fois la guerre: Ils sont voisins du ciel, et mon hautain penser Jusqu'au plus haut des cieux s'est bien osé hausser.
Pour choisir la beauté que j'adore en la terre.
Ils sont couverts de neige en perdant leur soleil : Des que je pers le mien, mon sort est tout pareil, J'ay le cœur tout serré de glaoe et de froidure ; Ils sont pleins de rochers, et mon ducil véhément M'a privé tout d'un coup d'ame et de sentiment, Et m'a changé l'esprit en une roche dure.
Si je n'eusse eu le cœur en rocher transmué, L'excessive douleur aussi-tost m'eust tué, Par une seule mort mettant fin à mes paines; J'eusse esté sous le faix mille fois abbattu, .^'ans durer aux soucis dont je suis combattu. Et souffrir sans mourir mille morts inhumaines.
Soit de jour, soit de nuict, je ne puis reposer. Car mon juste regret ne se veut appaiser; Mes pensers importuns ne me font point de trêve ; Tant plus je vay avant, plus je suis tourmenté; Je souhaite le jour pendant l'obscurité, Et souhaite la nuict quand le soleil se levé.
J'ay pour tout reconfort un espoir mensonger, Qui veut contre mon gré mes douleurs alléger Par le doux appareil d'un retour désirable; Mais foible est ce recours. Car faut-il espérer Qu'avec tant de tourmens je puisse assez durer. Pour attendre un retour vainement favorable?
COMPLAINTR
ALLANT EN POLOKGNF.
Puis que j'cu bien le cœur de me séparer d'elle, Voyant ses deux beaux yeux si chaudement pleurer. Je i'auray bien aussi pour me désespérer. Et finir par ma mort mon angoisse immortelle.
Mourons donc, et monstrons, en ce dernier outra^^e, Qu'il est tousjours en nous d'échapper le malheur; Si le coup de la mort me fait quelque douleur, Geluy de mon départ m'en fit bien davantage.
Mais quel fleuve de sang peut laver mon offence Et l'erreur que j'ay faite en m'esloignant de vous? Il n'est point de trespas qui ne me fust trop doux; Il faut qu'un plus grand mal m'en fasse la vengeance.
Entre cent mille hon-eurs je veux traîner ma vie, Troublé, désespéré, travaillé sans cesser; Et le dur souvenir d'avoir peu vous laisser Sera de mon esprit l'étemelle furie.
J'auray iK)ur me gesner ton^ui-s en la mémoire Les biens que j'ay perdus, vos beautez, vos discours, Tant d'estroites faveurs, tant de nuicts, tant de jours, Qu'Amour ne m'espargnoit un seul point de sa gloire !
0 devoir rigoureux ! grande est la tyrannie Que si superbement tu exerces en moy.
Puis que ces doux plaisirs n'ont rien peu contre loy. Et que pour t'obefr toute amour j'ay bannie !
Bannie, helas! nenny! quand et moy je la porte: C'est le sang et l'esprit dont je suis composé. Et le cruel devoir qui me reud maistrisé, Au lieu de raffolblir, la fait tousjours plus forte.
Il est vi*ay qu'il a peu ceste fois me contraindre. Nais c'est ce qui l'augmente, irritant son effort; Amour n'est rien que flamme, et la flamme ard plus fort Quand par une ctosture on la pense restraindre.
J'accuse mon devoir d'une erreur que j'ay faile, Moy qui par trop d'égard me suis veu décevoir; Car falloit-il connoistre en terre autre devoir Qu'estre tousjours nnpres de beauté si parfaite?
Mais, qu'eust-on dit de moy? J'eusse laissé mon maisirp. Serviteur infldelle, ingrat etroalheureux. Ah I j'ay trop de raison pour un homme amoureux ! Avrc tant de respects Amour ne sçauroit eslre.
Co dieu sur tous les dieux n'auroit pas la maislrise, Si tousjours par sagesse il se laissoit guider; Pour ne connoistre rien l'amant se doit bander. Et faut que toutes loix pour sa dame il mesprise.
Ceux qui ne sont touchez de l'amoureuse hame, Dont le sang est moins chaud et le poil plus grison, Gardent seuls le devoir, l'honneur et la raison : Je dois tout violer pour complaire à ma dame.
Et puis mon jeune roy n'a pas lame sauvage. Amour assez de fois l'a soumis à sa loy; Quand il eust sceu mon mal, prenant pilîé de moy, 11 m'eust bien dispensé d'un si fascheux voyage.
Aussi bien je le suy séparé de moy-mesme, Sans cœur et sans esprit qu'en vos yeux j'ay laissé, Et n'ay plus que le corps, tout palle et tout glacé. Animé seulement de ma douleur extrême.
Hais que le fier destin à son gré me promeine D'un et d'autre costé, par les tans plus divers. Sous l'ourse, en la Scythie, entre cent mille liyvers, Tousjours de vostre amour mon ame sera pleine.
Mes yeux pourront bien voir mainte chose admirable, Autre ciel, autre terre, antre peuple indonté;
DIVERSES AMOUBS. a!)5
Vais ils ne verront point, loin de vostre beauté, D'objet qui les contente et leur soit agréable.
ODE
Cependant que rhonnesteté Retenoit ta jeune beauté Empreinte au plus vif de mon ame; Quand je sentoy brûler mon cœur, Je me plaisoy en ma langueur, Et nommois heureuse ma (lame.
Les H lés de tes blonds cheveux, Primes, frisez, retors en nœux De cent mille façons nouvelles, Serroient tellement mes esprits, Que jamais je n'eusse entrepris De rompre des chaisnes si belles.
Ton œil, qui les dieux émouvoii.
Contraignant tout ce qui vivoit Sous l'amoureuse obéissance.
Et l'esclat brillant de ton teint M'avoient si vivement atteint, Que je tremble encor quand j'y panse.
Bref, ingrate, j'estois tant tien.
Que je mettois mon plus grand bien A te peindre en ma fantaisie.
Pleine de tant de raritez, Que mesme les divinités S'en esmouvoient de jalousie.
Quantesfois une (k'oide peur îl'a gelé le sang et le cœur!
Combien de fois mon ame attainle A craint que le maistre des dieux Encor un coup quittast les cieux, Touché de ton œillade 'sainte!
Toutesfois or' en un moment Je ne sens plus tant de tourment, Mon ame n'est plus si craintive, Ton poil ne me semble si be^u.
Ton œil ne me sert de flambeau, ?iy ta couleur ne m'est plus vive.
Sçay-tu pourquoy? c'est pour avoir Ainsi manqué de ton devoir.
Engageant ta gloire estimée; Car ton honneur qui reluisoit, Plus que la beauté me plaisoit,
Qui n'est sans honneur que ftim^.
Encor si la tongue amitié Eust fléchy ton cœur à pitié, J'eusse moins senty cet outrage; Mais en la fleur de son printans Se vendre à beaux deniers eontans, C'est n'avoir amour ny courage.
Liberté précieuse, en mes vœux adoi'ée, Qui depuis si long-tans m'avois voulu laisser, Te puy-je donc encore, à déesse embrasser. Aflnranchides liens qui mon ame ont serrée?
T'ayant trop follement en la France égarée Depuis tant de saisons, eussé-je peu penser Que si loing en Pologne il fallust m'adreaser, Pour voir sous ta faveur ma franchise asseurée?
J'estoy serf doublement; mon roy me reteuoit, Et l'œil d'une beauté mille loix me donnoit; J'ay congé de mon prince, et ma dame me laisse.
Car depuis mon départ son cœur elle a changé; 0 moy trois fois heureux! qui me voy déchargé D'un coup, à mon honneur, de maistre et de maistresse
Je ne veux plus aimer un cerveau si volage» Fantastique, incertain, qui n'a rien d'arresté; J'ây trop souffert d'ennuis par sa légèreté, J'ay trop fermé les yeux à mon propre dommage.
Et si pour l'advenir il faut que je m'engage Aux attraits enchanteurs de quelque autre beauté, Devant que mon esprit rentre en captivité, Je voudroy voir le cœur' plustost que le visage.
J'ay bien servy quatre ans, et n'ay rien avancé ; Maintenant que l'esprit m'a du tout délaissé, Au plus fort de mon mal ma guarison j'espreuve.
De ce pront changement je scay que vous rirez, Mais pourtant quelquefois vous me confesserez Qu'un tel amant que moy tous les jours ne se.treuve.
Je l'aime bien pour la donoe puissance De ces beaux yeux, si pronts à décocher,
DIVERSES AMOURS. 39fi
Pour tant d^attraiu dont je n'oae approeher, Pour ses propos tant vrais en apparanoe;
Mais je la liay pour sa grande inconstance, Pour tant d'amours qu'elle ne peut cacher, Pour se laisser à chacun rechercher, Et des amans ne fkire differance.
On ne voit point au ciel tant de clartez, Ni tant de fleurs en avril par les plaines, Que son visage est orné de beautez.
Il n'y a point aux enfers tant de paines, ni sur la mer tant de flots despitez, Qu'elle refiiit et fait d'amours soudaines.
Comme un chien que son maistre a long-tans caressé, S'il advient qu'à la longue il change de nature, S'enfuit, puis s'en revient, espérant qu'il ne dure, Et pour six coups de fouet ne peut estre chassé ;
En fin d'ardante soif et de faim trop pressé. Se voyant défaillir ftiute de nourriture, Est contraint autre part chercha son avsnture, Changeant pour un nouveau oeluy qui Ta laissé ;
J'en ay fait tout ainsi, dédaigné de ma dame : J'ay couru, j'ay toumé, pensant fléchir son ame, i'ay demandé pardon, triste et déconforté ;
Mais puis qu'en ces courroux si ferme elle demeure, Je me pourchasse ailleurs de peur que je ne meure, Non par mon inconstance, ains par nécessité '.