‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 112 sur 163 · VILLANELLE · texte numérisé non relu

VILLANELLE

M'ostant le frui^ de ma fldelle attente, On veut, helas ! que je sois un rocher, Que je me taise et que rien je ne sente ; Mais si grand dueil, que je ne puis cacher. Fend ma poitrine et ftiit que je m'escrie: Il est aisé de tromper qui se fie I

Je m'asseuroy, plein d'amoureuse flamme, Sur des sermens qui souvent m'ont deceu,

' Imité d'un sonnet italien qui commence par celte stn^he i

Corne fido animal, ch' al suo sîj^ore Venut' é in odio, ora si fugge, or riede. B aebben fero grido o verga el fiede.

Mon Yorria tiscir del dolce aÂergo fuofë.

Mais qaeU serments peat jurer une feiniue llelas ! trop tard pour mon bien je l'ay sceu ! 0 que mon cœur est pressé de fiirie ! Il est aisé de tromper qui se fle.

Si tu te plains, ame volage et fainte, Du chaud despit mon courroux Irritant, Lasl contre toy j'ay bien plus juste plainte ! Tu fais le mal et* je le vay sentant.

Cest tout le fruit de t'avoir bien servie; Il est aisé de tromper qui se fie.

Jamais ton nom en mes vers ne se lise, Afin qu'au moins on ne puisse avérer Qui fut l'esprit si rcmply de fcintise : Je t'aimoy trop pour te deshonorer.

En ma douleur il suffit que je die :

11 est aisé de tromper qui se fie.

Rens moy mon cœur, desloyale uiaistressc, Ce n'est raison que tu l'ayes à toy ; Pour sa bonté trop grande est ta finesse, 11 est fldelle et tu n'as point de foy. Assez tu as sa franchise asservie :

Il est aisé de tromper qui se fie !

lleureux amant, goustant la jouyssance Du fruit que j'ay tant de fois savouré, ' Sermens, soupirs, faveurs en abondance, De son amour ne te rende asseuré.

A tels appas elle 80*6818 ma vie; J'en fus trompé, jamais je ne m'y De.

Non, je ne me plains pas de l'avoir adorée, Ny que pour l'esliraèr j'aye tout mesprisé; Je me plains seulement que mon cœur peu rusé Ait creu fonder en elle une amour asseurée.

Ahl maudite espérance à mon mal conjurée, Tu m'as bien cette fois traistrement abusé, Quand après tant de peine en l'aimant endurée, Un nouveau sans mérite est plus favorisé !

J'ay trouvé la fontaine, on m'en oste l'usage ; J'ay cultivé la plante, un autre a le fruitage; On reçoit le pay'ment du tans que j'ay servy.

DesUn malencontreux des amans misérables ! Que sert d'avoir Neptune et les vens favorables, « Si le bien dans le port d'un corsaire est ravy?

DIVERSES ANOUnS. 397

Quand vous aures un cœur plein d'amour et de foy, Pur, entier et constant, pour m'offrir en eschange De celuy si loyal que vous avez de moy, Ne vous desfies point qu'autre part je me range.

Mais, tandis qu'en m'aimant ou feignant de ro'aimer, Je .vous verray voiler pour tant d'amours nouvelles, N'esperei, s'il vous plaist, de pouvoir m'enfermer, Car comme vostre esprit le mien aura des ailes.

Je ne suis point de ceux qu'en doute il faut tenir, Afin que leur ardeur dure en sa violance; La seule affection peut mon feu maintenir, Qui s'esteint aussi-tost que j'entre en mesflance.

J'aime mieux peu de bien l'ayant en seureté, Qu'un plus riche thresor prest à faire naufrage ; J'aime mieux m'asseurer d'une moindre beauté. Que d'une autre jouyr plus belle et plus volage.

Vostre bouclie et vos yeux, riches de mille appas. Héritent bien qu'on meure en leur obéissance. Mais vostre esprit léger ne le mérite pas; A ce que l'un contraint, l'autre nous en dispanse.

Amour est un désir de jouyr et d'avoir Pour soy tant seulemoit l'objet qui beau nous semble. Jamais de compagnon il ne veut recevoir : Cupidon ne sauroit lier trois cœurs ensemble.

Ne vousestonnez donc que si soudainement, Gonnoissant vostre humeur, autre part je me jette C'est que je veux bastir sur meilleur fondement, Afin que mon amour au vent ne soit sujette.

A L'iNCOIlSTAIfCE

Franc du triste servage où j'ay tant supporté, Qu'un seul des maux soufferts me transitquand j'y pense, Je t'en vien rendre grâce, ô déesse inconstance t Devant à ta faveur lame et la liberté.

Un songe imaginé, que l'on dit fermeté, M'avoit si bien pipé par sa belle apparence. Qu'abhorrant tout secours j'embrassay ma souffrance, Et renforçoy les fers dont j'estois arresté.

Celle en fin qui servoit A mon feu de matière, Oubliant ses Sermens et changeant la première,

396 DIVERSES AHOQRS.

N'a fait voir que la foy n'estoit qu*un nom trompeui*;

Et inon ame, aussi^tost de toy favorisée, A rompu ses liens, sa prison a bris^, Et de toute constance a délivré mon cœur.

Frisez vos blonds cheveux, adoucissez vos yeux, De propos enchanteurs vostre bouche soit plaine, Lâchez des soupirs feints, dressez la veuê aux cieax, Pleurez, contraignez-vous, vostre espérance est vaine.

Je n'y retourne plus : tant de cris furieux, Tant de jours consommez en angoisseuse paine, Pour le poignant regret de vous voir si soudaine. Feront qu'à l'advenir je me garderay mieux.

L'expérience apprend, mon mal m'a rendu sage. 0 malheureux qui aime une dame volage Et de ses feints propos se laisse décevoir 1

Non, non, si jamais plus vostre douceur m'abuse, Je ne veux ny pitié ny pardon recevoir; Car la seconde erreur n'est pas digne d'excuse.

Ces discours enchanteurs par mes vers tant prisez Ne sont que bas propos d'une folle jeunesse ; Ces yeux pronts en regards, trompeurs et déguisez, N'ont pas tant de clarté, d'attraits ny de rudesse.

Ceste vive couleur, qui ravit et qui blesse Les esprits des amans, de la feinte abusez, Ce n'est que blanc d'Espagne, et ces cheveux frisez Ne sont pas ses cheveux : c'est une fausse tresse.

Trompeur aveugle-né, tu m'as long«tans deçeu, Mais en fin le dédain pour conseil j'ay reçeu; Tu m'aveuglois les yeux, et il m'ouvre la veué.

Adieu, volage enfant, adieu, vaine beauté! Vostre légère foy, que trop tai-d j'ay connue, Me fait rompre mes fers pour vivre en libertés

CHANSON

Ali Dieu! que la flamme est cruelle Dont Amour me fait consumer I Je sers une dame inQdelle, Et ne puis cesser de l'aimer.

La marine est plus arrestée^

DIVERSES AMOURS. UÙ

Et da ciel les hauts mouvemens; Bref, tout ce qu'on Ht de Prothée Ne s'égale à ses changemens.

Ores je suis seul en sa grâce :

Ce n'est qu'amour» ce n'est que feu ; Un autre aussi-tost prend ma place, Et feint ne m'avoir jamais ven.

Ce nouveau, fier de mon dommage, Qui se forge un destin constant, Aussi-tost se trouve en naufrage, Et me voit au port tout contant.

J'ay fait par art et par nature Tout ce qu'un amant peut penser, Afin d'orrester ce Mercure, Sans jamais y rien avancer.

Las! ce qui plus me désespère. C'est qu'avec tout ce que j'en voy, Non esprit ne s'en peut distraire.

Et l'adore en despit de moy.

Si jaloux je franchy sa porte.

Jurant de n'y plus retourner.

Mon pié malgré moy m'y rapporte.

Et ne sçauroy l'en destoumer.

C'est toujours accord ou querelle, (0 misérable que je suis 1) Je ne sçaUroy vivre avec elle.

Et sans elle aussi je ne puis.

Ce mignon si fraisé, qui sert d'homme et de femme, A vostre esprit léger nouvellement surpris ; Il est vostre Adonis» vous estes sa Cypris, 11 vous nomme son cœur, vous Tappelei vosti^e amc.

Souvent entre vos bras il modère sa flame. Et se mire en vos yeux, qui serf le tiennent pris; Pour luy ceux du passé vous sont tous à mespri», Brefi il n'est point d'amant mieux traité de sa dame.

0 trop crédule enfant I avant qu'il soit long-tanst Voyant de cette mer les reflus inconstans, Tu maudiras les dieux, ta vie et ta fortune*

Expert j'en puis parler» qui lasche et tout trempé« Du péril fraischement par miracle échappé. Paye au port tout joyeux mon offrande à Neptune <

100 DIVKRSES AMOURS.

11 faudra bien qu'une femme soit bel!", D'oeil et de port chastement composé, Et que Tesprit n'en soit trop advisé, Pour m'abuser et me fier en elle.

II n'y a rien qui soit plus infidelle, Ny cœur si feint, si traistre et si nisé Que d'une femme, animal déguisé, Qui jour et nuit ne discourt que cautelle.

A faire mal gist son entendement; Peu de cervelle et moins de jugement La font superbe, erratique, inconstante.

A quel malheur nous ont soumis les cieux! La plus fidelle aimeroit beaucoup mieux ITavoir qu'un œil que d'un estre contante.

J'avoy fait mille efforts pour rompre une prison, Où la seule fureur rangeoit ma fantaisie, Sans que le cours, des ans, la peur, la jalousie Eussent peu dedans moy reloger la raison.

Sentant au creux des es la brûlante poison, Dont mon ame insensée estoit toute saisie, Forcé je m'abandonne à cette frenaisie, N'espérant jamais plus d'y trouver guarison.

Mais en fin de bon>heur je sçeu que ma maistresse Favorisoit un sot sans grâce et sans addresse, Durant qu'elle s'en mocque et s'en rit avec moy.

Lors un noble dédain vient gaigner mon couragei ' Qui m'afh'anchit du tout de l'amoureuse loy. Doy-je pas bien aimer le sot qui m'a fait sagef

ODE

Si pour souvent fausser ta foj'.

Manquant au ciel plustost qu'à moy, Si pour trahir mon innocence Ton teint s'estoit décoloré.

Ou que ton poil fut moins doré, J'avoûroy quelque providence.

Hais quand, les Fureurs implorant.

Tu leur oblige en soupirant Ton corps et ton ame infidelle,

DIVEB8KS AMOURS. 401

Tes yeux en ont plus de clartez, £t semblent que les faussetez Te rendent la bouche plus belle.

Âbl je veux croire à l'avenir, Pour estre belle et njeunir»

Qu'il faut du ciel ne faire conte, Qu'il faut piper tous ses amans Par des pleurs et de (aux sermens.

Sans foy, sans respect et sans honte.

Venus, qui trompoit tout ainsi, S'en mocque, et ses nymphes aussi En ont les grâces plus riantes, Et son fils, l'archer dangereux, S'y plaist, aiguisant rigoureux Sur nos conirs ses flèches sanglantes.

Aussi ton pouvoir décevant Tous les jours s'estend plus avant, De nouveaux muguets caressée ; Et les vieux pour s'en dépiter, Forcenez, ne sçauroient quitter Ta porte souvent menacée.

Je ne sçay ce qui m'adviendra, Ne si ma raison reviendra ; Trop chaude est ma flanlme ancienne; Mais pourtant, si Je me sens bien.

Je ne croiray que je sois tien Autrement que tu seras mienne.

d je portoy le joug de vostre tyrannie, omme de cœur, d'yeux et de jugement, craignoj si fort, que l'ombre seulement i de vos dédains m'estoit peine infinie; )r' qu'avecques moy la raison s'est unie, u cette crainte, et connoy clairement >y bien troublé d'aimer Adellement ui la foy pour jamais s'est bannie.

rez maintenant, pleuvez, flammes et dards, it de courroux aigrissez vos regards, tous objets votre cœur infldelle, ispit de moy les autres caressez, $ ne tiendrez mes esprits enlacez, '■ ou légère, ou piteuse, ou cruelle.

-Mt DIVERSES AMOURS.

Je Taimay par dessein, la connoissant volage, Pour retirer mon cœur d'un lien fort dangen^ux : Aussi que je vouloy n'estre plus amoureux En lieu <iue le profit n'avançast le dommage.

Je duray quatre mois avec grand avantage, Constant tous les plaisirs d'un amant bien-heureux; Hais en ces plus beaux jours, ô destins rigoureux! Le devoir me força de faire un long voyage.

Nous pleurasmes tous deux, puis, quand je fu parti. Son cœur n*agueres mien fut ailleurs diverti : Un revint, et soudain luy voilà raliée.

Amour je ne m'en veux ny meurtrir ny blesser; Car, pour dire entre nous, je puis bien confesser Que plus d'un mois devant je Tavois oubliée.

Fort sommeil de quatre ans, qui m*as sillé la veiu';, ITassoupissant du tout en la nuict des amours. Où est ce rare esprit? où sont ces hauts discours? Et cette grand* beauté, qu*est-«lle devenue?

Or' que la connoissance un peu m'est revenue. Je voy que le sujet de mes douloureux jours ITestoit rien que feintise et qu'impudiques tours D'une que pour mon bien trop taid j*ay reconnue.

Je rougis de ma honte et voy trop clairement Qu'Amour n'est point aveugle, ainsles siens seuleroeni, Puisqu'il leur vend du fard pour des beautez divines.

Je t'embrasse, ô dédain ! fin de tons mes malheurs, Par toy je reconnoy qu'au lieu de belles fleurs Je cueilloy des chardons et des seiches espines.

Je connoy par essay que naslic espi it s'irrite Ft s'aigrit de (breur, quand il est empesché : Ainsi qu'un grand torrent, dont le cours est bonché, Contre l'empeschement s'obstine et se despite.

Une Aldne impudique en tous charmes instruite, Par vengeance du ciel et pour quelque péché. En ses foibles liens me tenoit attaché. Bien qu'elle n'çust discours, ny beauté, ny mérite.

Par pitié seulement je Faimoy quelque peu,

DIVERSES AMODRS. 405

En fin sans y penser mon cœur devint en feu,

La voyant toute en proie à mainte amour nouvelle.

Ce despit furieux m'a travaillé quatre ans, Essayant d'arrester ses pensers inconstans, Et n'en eusse fait cas s'elle eut esté fidelle.

Trompé d'attraits subtils et déguisez, I

Long tans mon ame en vous list sa demeure, I '

Et ne pensoy voir oncq' arriver l'heure Que nos esprits fussent moins embrasez.

Puis il vous pleut de changer sans raison, A tous les vents tournant vostre courage : Dont je senti tant d'aigreur et de rage Que j'en rompy mes fers et ma prison.

11 est bien vray que souvent du depuis Avec regret feu ay eu souvenance Et, blasphémant vostre aveugle inconstance. Sans reposer j'ay passé maintes nuits.

Mais cet ennuy peu à peu m'a laissé.

Rien plus de vous en l'esprit ne me passe ; Et maintenant je vous rends plus de grâce Du changement que du plaisir passé.

Car vos douceurs fort long tans m'ont deçeu, Dans leurs filés ma liberté fut prise; Et le dédain m'a remis en franchise.

En m'apprenant ce qu'onc je n'avois sçeu.

Franc maintenant je chante et vay disant Que le dédain est un jus salutaire, Propre à la vue et qui la rend plus claire. Purgeant d'Amour le venin plus nuisant.

Est-il vray qu'aulresfois j'aye tant enduré Pour des yeux que je voy sans plaisir et sans peine ? Où sont tant d'hameçons dont elle estoit si pleine ? Qu'est devenu ce poil crespement blond doré?

Je regarde esbahi son teint décoloré, Dont l'éclat autrefois la rendoit si hautaine; Et me mocque à part moy de ma poursuite vaine, Remerciant le tans qui m'en a retiré.

Ce que de mes amis le conseil salutaire. L'absence et les dédains en moy n'a voient sçeu fairo, Le cours du tans Ta fait, de mon amour vainqueur.

Et guarissant mon ame en fin m'a rendu sage Car, lors qu'il vous osta les roses du visage, Lors même il m'arracha les espines du cœur.

De tout point maintenant libre je me puis dire, Le fer de la raison mon cordage a tranché ; Celle par qui mon œil n'estoit jamais séché, , Ore en la contemplant m'est un sujet pour riro.

Ce que d'elle autrefois Amour me fit écrire, Lorsque son trait de flamme au cœur m'estoit caché, Sont tous propos d'un homme à la gesne attaché^ Qui dit ce qui n'est point, forcé par le martyre.

Le bruit de ses beautez, volant par l'univers, Ifest qu'un conte à plaisir que j'ay feint en mes vers, Pour voir si je pourroy bien chanter une fable;

Bref, je n'y reconnois un mot de vérité, Sinon quand j'ay parlé de sa légèreté.

Car lors ce n'est plus conte, ains discours véritable.

Cette fureur d'amour, de raison la maistresse, Aveugle, impatiente et qu'on ne peut cacher, Teiller, pleurer, jurer, s'appaiser, se fascher, Lettres, faveurs, regards, ce sont tours de jeunesse.

J'en ay fait le voyage, et faut que je confesse Que jamais jeune cœur ne se veit mieux toucher, Et n'eusse jamais creu qu'on me peust arracher L'aiguillon qui dix ans m'a tourmenté sans cesse.

Mais six lustres si tost n'ont mon âge borné, Que du chemin passé je me suis destoumé» Tout honteux que si tard j'aye esté variable;

Et dy quand de quelqu'une à tort je suis repris : Qu'amour à l'homme meur n'est que perte et mépris, Au lieu que sa folie au jeune est profitable.

Ceux qui liront ces vers qu'en pleurant j'ay chantez, Non pour gloire ou plaisir, ains forcé du martire, Voyans par quels destroits Amour m'a sçeu conduire, Sages à mes despens, fuiront ses cruautez. Quels esprits malheureux, nuict et jour tourmentez, ouffrentun mal si grand que le mien ne soit pire?

DIVERSES AMOURS. lOS

Il ne se peut penser, comment le veux- je dire, Ou peindre en du papier si grandes nouveautrz ?

Je cherchois obstiné des glaçons en la flamme, Foiblesse au diamant, constance en une femme, Pitié dans les enfers, le soleil en la nuit.

J*ay joué tout mon âge à ce y a in exercice, J*ay recueilly des pleurs et semé du service, Et de mes longs travaux repentance est le fruit.

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