‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 113 sur 163 · STANCES POUK LE HOY CHARLES IX · texte numérisé non relu

STANCES POUK LE HOY CHARLES IX

A CALMBEE

Cesse, Amour, tes rigueurs, mets fin i ta poursuite, Voy que devant ton vol je retarde ma ftitte, Et retourne au chemin que j'avoy délaissé. Comme un serf fugitif, rœil en bas, je m'accuse ; Je me jette à tes pieds, les fers je ne refuse. Un dieu doit pardonner, quand il est offencé.

J'advoué avoir failly; la faute est excusable, Qu'un roy tel que je suis, courageux, redoutable. Qui sçait bien commander à un peuple indompté. Mais qui ne sçait que c'est de service et de crainte, N'ait peu du premier coup fléchir sous la contrainte, Et se soit essayé de vivre en liberté. '

Moy que les cieux amis en jeunesse ont fait estro De tant de nations le monarque et le maistre. Se faut'il estonner si, m'estant veu dompter Et ma libre vertu prisonnière estre mise. Je me sois efforcé de la mettre en flranchise? Tousjours le changement est fascheux à porter.

Je confesse avoir fait d'un rebelle courage Tout ce que peut un prince ennemy du servage : Le repos ocieux en travail j'ay mué, J'ay comblé mon esprit de soucis et d'affaires, Et forcé pour un tans mes regards volontaires, Les privant à regret des yeux qui m'ont tué.

J'ay mille jours entiers, au chaud, à la gelée. Erré la trompe an col par mont et par valée. Ardent, impatient, crié, couru, brossé; Mais en courant le cerf emplumé de vitesse, Tandis moy pauvre serf d'une belle maistresse, J'estoy d'Amour cruel plus rudement chassé.

Ce n'est pas sans raison qu'on te donne des ailes. Un carquois plein de traits et des flammes cruelles ;

i DIVERSES AMOURS.

Enfant victorieux, je l'essaye au besoin. Tu sçais, lorsque je veux de toy libre me rendre, Gomme un oyseau de proye en volant roe reprendr<* : Tu as les feux de prez et les flèches de loin.

Tout ce que j'ay tenté pour le bien de mon ame. N'a servy que de gomme et de soulphre à ma llamp; Je me suis fait nuisance en me pensant aider. Sus donc, rentrons au joug. C'est estre téméraire De vouloir résister, quand on ne le peut faire ; L^homme sage obeyt, ne pouvant commander.

Mais je suis tout confus, quand il faut que je panse De quels yeux, de quel front et de quelle asseuranee Je me presenteray pour demander mercy.

Las ! que poùrroy-je dire en voyant ma déesse? J'abaisseray la veuê et pleureray sans cesse : Les pleura pourroient caver un rocher endurcy.

La royauté me nuit et me rend misérable ; Jamais à la grandeur Amour n'est favorable. Si je n'estoy point roy, je seroy plus contant : Je la ven'oy sans cesse et, par ma contenance, Mes pleurs et mes soupirs, elle auroit connoissance Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.

Digne dbjet de mes yeux, qui m'avez peu conlraindre Partant d'heureux efforts, vostre honneur seroit moindre Si j'avois obey dés le commencement :

Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage, Deux fois je suis à vous; c'est l'estre davantage Que si vous m'aviez pris une fois seulement.

Il est bien mal-aisé qu'une amour véhémente Soit tousjjours en bonace et jamais en tourmente : Vénus, mère d'Amour, est ftlle de la mer. Comme on voit la marine et calme et courroucée. L'amant est agité de diverse pensée.

Qui dure en un estât ne se peut dire aimer.

Estre chaud et glacé, s'asseurer en sa crainte, Couvrir mille douleurs d'une allégresse fainte, Renouer son lien après l'avoir desfait, Monstrer de n'aimer point lors qu'on est tout en flame, Vouloir en mesme tans bien et mal à sa dame, Ce sont les signes vrais d'un amoureux parfait.

De ces diversitez l'amour est agitée Et par le desplaisir sa joye est augmentée. S'enrichit de sa perte et renaist en mourant ; Les ennuis, les rigueurs, et toute autre amertume D'absence et de courroux font que son feu s'allume, Qui foible s'esteindroit en repos demeurant.

DITERSES AMOURS. 407

Expert j'en puis parler : mon ardeur retenue, Au lieu de g'amortir, plus chaude est devenue Et de ma résistance a pris accroissement, Comme on voit un ruisseau de paisible nature S'accroistre et faire bruit, trouvant une closture Et, n'estant empesché, couler tout doucement.

0 ma seule déesse! ô belle Callirée!

Comme dans vostre temple en mon cœur adorée, Helas ! j'ay trop souffert, esloigné de vos yeux ! Voyez ma repentance et m'ostez hors de paine. Faillir aucunesfois est une chose humaine, Pardonner et sauver, c'est l'ofllce des dieux.

STANCES

PODB «Olf SIEUR LE DUC D*AXJ0D', ALLANT ASSIEGER LA ROCHELLE, 1572.

Ah Dieu ! faut-il partir? est-ce donc Tordonnance Du ciel trop rigoureux, maislre de ma puissance. Que je doive esprouver un si cruel malheur? Comment pourray-je vivre éloigné de mon ame? Mon, non, si je ne meurs en vous laissant, madame. Jamais fldelle amant ne mourut de douleur.

Je mourrai, j'en suis seur, et mon ame esgarée, Par ce cruel départ de son corps séparée. Me laissera tout froid, palle et sans mouvement. Et si je dure après, ce ne sera pas vie ; Plustost Amour, au lieu de mon ame ravie, Animera mon corps de son feu véhément.

Abusé que je suis I Mais que pensé-je faire? Je pars pour captiver une ville adversaire, Moy qu'Amour tient au joug sans relasche arresté. Si je suis prisonnier, doy-je espérer la prendre? Je vay pour assaillir et ne puy me deffendre Seulement d'un enfant, dont je suis tourmenté.

Que me sert le renom d'avoir dés mon enfance Acquis par mes travaux le repos de la France,

* Le duc d'Anjou, depuis Henri II(, alla roelU-e le siège devant la F.ochelle, avec la fleur de la noblesse française, dans les derniers mois de l'année 157t, après la Saint-Barthélémy. Le courage des huguenots épuisa rarroée royale; les assiégeants perdirent vingt-deux mille hommes, k» assiégés treize cents. Au Iwut de cinq mois, le duc d'Anjou saisit le prétexte de sa nomination au trône de Pologne pour abandonner l'entreprise.

408 DIVKRSK» AMOURS.

Et l'effort des mutins mutile rendu, S'il faut que pour son bien à mon mal je consente, Et que de vos beaux yeux si souvent je m'absente? Repos de mon pays, tu m'es trop cher vendu !

J'aimeroy Ijeaucoup mieux que le ciel m'eust faitnaislrr Sans nom et sans honneur, pourveu que je peusse ehU-e Toùsjours auprès de vous doucement langoureux. Baiser vos blonds cheveux et vostre beau visage, Et n'avoir autre loy que voslre doux langage. J'auroy assez d'honneur si j'estoy tant heureux !

Que le monde estonné vante ma renommée. Qu'elle soit par le ciel comme une astre allumée, Que sur mon jeune front cent lauriers soient plantez, Que j'eleve un trophée à jamais perdurable : L'honneurest moins que rien quand l'homme est misei-a Mi> , Mon heur et mon honneur gist tout en vos beaulez.

Ceux des siècles passez, amoureux de la gloire, Avec arcs triomphans consacroient leur victoire,. Ou la faisoient durer par de doctes escrils; Et moy, vaincu de vous, rien plus je ne demande, Sinon qu'à vostre honneur ma desfaite s'entende Et qu'on sçache comment de vos yeux je fus pris.

0 beaux yeux ! mes vainqueurs, doux flambeauxde mn \ie, Vostre belle clarté s'en va m'estre ravie I Je vous laisse, ft beaux yeux ! contraint de m'avancer. Mais je suis transporté de ma fureur extrême. Je ne vous laisse point, je me laisse moy-mesme : Laissant l'ame et le cœur, n'est-ce pas me laisser?

Je n'emporte de moy qu'une charge mortelle. Pleine de passions et d'angoisse cruelle, Que je n'espère pas supporter longuement; Mais, quand mon corps mourra, ma foy restera vive, Car l'esprit par la mort de l'amour ne se prive : (/eluy n'aluie pas bien qui le croit autrerarnl.

COMPLAINTE

l'orn uo.ifStEcr. le duc l'anjoi-, eleu rot hk pni.wjNX. lorsqu'il partit de IMANCE. ISTr,.

Vers maaculiiui.

Qui fera de mes yeux une mer ondoyer, Adn qu'à ce départ je m'y puisse noyer? Kt quel dueil assez pront me fera trépasser, 0 France! entre tes bras, avant que te laisser?

DlVKnSKS AMOUKS. 409

Quel dieu plein de pilié me faut-tl réclamer, Qui me vienne en rocher maintenant transformer, Non pour estre sans ame et pour ne rien sentir, Vais plustqst pour jamais de ee lieu ne partir.

Pensers trop inhumains, douleurs qui me troublez, Desespoirs violans en mon ame assemblez, Travaux, soucis, regrets, je vous invoque tous. Ne voulant plus avoir d'autre suite que vous!

Tout plaisir désormais loin de moy soit chassé ; Et, s'il me reste rien du bien que j'ay passé, Que c'en soit seulement l'étemel souvenir, Pour toujours ma douleur plus vive entretenir.

0 France ! où j'ay receu tant d'honneurs méritez, Tant planté de lauriers, tant d*ennemis domtez. Je te voy, me perdant, tout en pleurs te baigner; Je veut donc de mes pleurs les tiens accompagner.

Comme un cruel lyon, par les bois traversant, A la biche trop foible un fan va ravissant. Le destin, que les dieux ne sçauroient empeschor, Me vient d'entre tes bras forcément arracher.

Mais, bien qu'un tel ennuy presse assez ma vertu, Si ne m'eust-il jamais de tout point abatu; Et la douleur des miens, qu'or* il me faut quitter, Pouvoit bien m'aflfoiblir, non pas me surmonter.

Ainsi qu'un haut sapin par les vens menacé, Bien qu'il soit esbranlé, n'est pourtant renversj^, Mais, quand le fer Cruel vient son pié destrancher, Malgré sa résistance est contraint de broncher.

Mon cœur creu par la peine, en ce point résistant Aux plus rudes efforts, estoit tousjours constant, Et quand quelque douleur me pensoit esmouvoir, Tousjours pour l'empescher j'opposoy mon devoir.

Mais si grand desespoir ma raison va forçant, Que pour y résister je me trouve impuissant. Et me laisse aux ennuis par contrainte emporter. N'ayant rien que les pleurs pour me reconforter.

Amour, l'aveugle enfant, ra'avoit ouvert les yeux Pour me faire connoistre un chef-d'œuvre des cieiix ; Mais, si tost que mon cœur s'est mis à l'adorer, Le malheur me le cache et m'en fait séparer.

Tout ce que pour mon bien j'avoy voulu choisir, L'espoir de mes travaux, la fin de naon désir, Par un cruel orage, helasî se va perdant, Et dèp le point du jour je voy mon occidant.

Que deviendra mon cœur esloigné de son bien ? Que ferez-vous, mes yeux? Vous ne verrez plus rien.

Vostre soleil s'en va, fennez-TOUs désormais ; Ceste absence aussi bien vous aveugle à jamais.

Pourquoy, maudit Amour, l'as-tu voulu graver Si belle en mon esprit, pour soudain m'en priver? Puisque je ne pouvoy long-tans la regarder. Tu devois, par pitié, comme toy, me bander.

D'avoir veu sa beauté tout mon mal est venu. Mais je me plains d'Amour, et je luy suis tenu ; L'heur de voir une fois tant de perfections Ne se peut acheter d'assez de passions.

Comme un nouveau printans sa jeunesse florist. Sa grâce au mesme point nous blesse et nous guarist, Et tant d'astres au ciel la nuict ne sont plantes, Qu'on voit luire en son fï'ont d'admirables béantes.

Amour par ses beaux yeux son empire maintient; Il y donne ses loix, s'y retire et s'y tient. Et luy mesme d'amour s'est si bien affolé, Que pour n'en plus partir son plumage a brûlé.

De 1& ce grand vainqueur, tirant visiblement, Ne blesse que les dieux et les rois seulement. Comme digne conqueste, et ne veut employer Les beaux traits de ces yeux pour un moindre loyer.

Comme de l'Océan tous fleuves ont leurs cours, Puis y vont retournant après divers destours: Ainsi de sa beauté toute beauté provient, Et, commençant par elle, en elle elle revient.

Ou comme le soleil, honneur du firmament. Va de ses clairs rayons toute chose allumant, A toutes les beautez son œil sert de flambeau Et, quand il ne luit point, rien n'apparoist de beau.

Ceux qu'un si cher thresor a rendudesireux Ne font plus cas de rien, tout est trop bas pour eux; Leur esprit seulement vers le ciel est porté. Et leur ciel n'est ailleurs qu'avec sa deité.

Comment donc, malheureux, enduray-je en vivant Que d'un tel par||[lis le ciel m'aille privant? Et, pour une grandeur qu'on vient me presenter, Puy-je, helasl de ses yeux à jamais m'absenter?

Misérable grandeur, source de tous malheurs, La bute des soucis, du soin et des douleurs, Helas! pourquoy si fort t' allons-nous adorant, Pour un songe d'honneur nos esprits martyrant?

L'honneur tant désiré n'est qu'une vision, Qui, troublant nos esprits par son illusion, Fait quitter l'heur présent, pour follement chercher Une ombre qu'on ne peut voir, sentir ny toucher.

Quel royaume assez grand, quels ports, quelles ciloz, Pourront plaire à mes sens de douleur transportes? J'aimeroy beaucoup mieux moins de commandement: Que sert l'authorité qui n'a contentement?

Gomme un que le soleil sans lumière a laissé Dans un bocage espais, de buissons hérissé, Le chemin qu'il tenoit ne sçauroit plus choisir, Et ce qui luy plaisoit luy cause déplaisir.

Ainsi, ne voyant plus l'œil du mien adoré. Je seray, misérable, à toute heure égaré; lilt ce qui plus contente un esprit curieux, Loin de vous, mon soleil, sera triste à mes yeux.

Prenant congé de vous, je le veux prendre aussi De tant de beaux pensers conservez jusqu'icy ; Je veux de tous plaisirs pour jamais me bannir, Et le seul desespoir avec moy retenir.

Adieu, traits et regards si doux et rigoureux ! Adieu, seul paradis des esprits amoureux ! Adieu, divins propos dont le ciel m'est jaloux I Las! faut-il pour jamais prendre congé de vous?

Adieu, rares beautez dont mon cœur est blessé! Hais que pensé-je faire? ô moy. pauvre insensé! Pourquoy vousdy-je adieu pour cet esloignement, Puis qu'helas! je ne pars que de moy seulement?

Je ne pars que de moy, puis qu'il me faut laisser En vos yeux mon esprit, mon cœur et mon penser ; Et que je n'ay plus rien qui me rende animé Que Tardant feu d'Amour, dont je suy consomma.

COMPLAINTE

POCR LUT VXSMfi ESTAXT BN POLOGNE. 1574.

De pleurs en pleurs, de complainte en complainte. Je passe, helas! mes languissantes nuits, Sans m'alleger d'un seul de ces ennuis. Dont loing de vous ma vie est si con train tn.

Belle princesse, ardeur de mon courage.

Mon cher désir, ma paine et mon tourment, Que mon destin, las ! trop soudainement Par vostre absence a changé de visage.

0 tans heureux, quand le ciel favorable Me faisoit voir vos divines beautez!

0 doux propos ! ô biens si peu* goustez I Un si grand heur n'a guère esté durable.

412 DIVERSES AMOCr.S.

Comme la rose à Tespine est prochaine, Comme le jour par la nuit est ravy, Comme l'espoir de la peur est suivi, L'humain repos est voisin de la paine.

Le dieu volant, qui pour moy n'a point d'ailes, Tant de faveurs ni'avoit fait recevoir, Non pour mon bien, mais pour me faire voir Qu'il garde aux grands les douleurs plus cruel los.

Que j'avoy d'heur, vivant en sa presance t Que j'ay d'ennuy, m'en trouvant égaré ! Lequel des deux est plus démesuré.

Le bien de voir ou le mal de l'absance?

Je n'en sçay rien; le dueil qui me commande De jugement trop fort me va privant; Mais je sçay bien, et sens en l'esprouvant, Ou'il ne peut estre une angoisse plus grande.

Helas ! pourquoy le mal qu'Amour me donne Ne flnist-il comme a fait mon plaisir?

Que ne s'esteint mon violant désir, Lors que l'espoir de tout point m'abandonne?

Je m'esbahy qu'estant loin de Varie Mon feu cruel ne cesse aucunement, Si toute flamme a besoin d'aliment, Et si la mienne en ses yeux fut nourrie.

Je m'esbahy comme je puis tant vivre Sans mon esprit, dont je suis séparé; Je m'esbahy comme j'ay tant duré En ces tourmens qu'une absence me livre.

Je n'ay penser qui n'outrage mon ame, Je ne voy rien qui ne soit déplaisant ; Le bien perdu me va tyrannisant.

Le souvenir de cent pointes m'entame.

Fier souvenir, importune mémoire.

Pour mon repos veuillez un peu cesser.

Ne faites plus passer et repasser Par mon esprit les beaux jours de sa gloire.

0 douces nuits 1 6 gracieuses veilles.

De cent plaisirs ma vie entretenant !

0 jours si cours, las! si longs maintenant! 0 chauds regards! ô beautez nompareilles !

Si pour jamais une terre inconnue Me doit cacher ses thrcsors précieux^ De grâce. Amour, aveugle-moy les yeux : Pour autre objet je n'aime pas ma veu^.

Ah ! pauvre moy ! pendant que je soupire, Toute es})erance en mes larmes noyant,

DIVERSES AMOURS, iil

Quelqu'un peut-estre, à son gré la voyant, Feint l'amoureux et plaint un faux martire.

Quiconque sois, mets fin à ta poursuite, Et reconnois que c'est trop présumer; II n'appartient qu*à moy seul de l'aimer. Toute antre amour pour elle est trop petite.

Et vous, déesse, heureux feu de ma vie, S'il est ainsi que vostre grand* beauté N'ait rien d'égal que ma fidélité, Ne permettez d'une autre estre servie.

STANCES

Amour guide ma plume et me donne l'adresse. Pour vivement pourtraire une jeune déesse. Qui prend les deitez aux filés de ses yeux, Qui rend les plus hautains sous son obéissance, Estallant icy-bas par sa douce presanœ Ce qu'on voit de plus rare au cabinet des cieux.

Angélique beauté, je sacre à la mémoire Ces vers, avantureux courriers de vostre gloire, Qui n'atteindront pourtant au ciel de vostre honneur; Pour aspirer si haut ma force est trop petite. Je sçay mou impuissance et vostre heureux mérite. Et sçay qu'il vous faudroit un plus divin sonneur.

Que le grand œil du ciel, quand il fait sa carrière, S'arreste à contempler et devant et derrière. En terre, au firmament, d'un et d'autre costé. Il dira qu'il ne voit tant de beautez ensemble, Que tout le plus parfait en vous seule s'assemble. Et mesme que vos yeux font honte à sa clarté.

Geluy qui délibère et qui ferme s'obstine De ne loger jamais l'Amour en sa poitrine, Qu'il s'espreuve à vos yeux seulement une fois. Puis qu'il restive après, s'il en a la puissance. Faisant comme devant à l'.Unour résistance, fit ne reconnoissant son empire et ses loix! .

Tous avez pour compagne une grâce amiable, La chasteté vous suit doucement vénérable, Et pourvoit que l'Amour ne vous fait soupirer; L'attrayante rigueur, la grave courtoisie. Les beautez, les vertus, tontes vous ont choisie Et se font icy-bas en vous seule adorer. ,^

En ces tans si troublez, qui voit vos yeux reluire, 1

11 peut dire qu'il voit, quand \p jour se retire, La lune qui rayonne et fend l'air obscurcy;

4U DIVERSES AMOUBS.

Oa qu'il voit do soleil U lumière enflammée, Quand il tent commencer sa course accoustumée, Et que Teau de la mer le rend plus esclaircy.

Le printans, gracieux mignon de la nature, Ne nous estalle point tant de riche peinture, Tant de roses, d'oeillets et de lys blanchissans, Comme vos doux regards font naistre de fleurettes, D'agréables désirs, de douces amourettes, Et de hautains pensers qui nous font langbissans.

Telle qu'on voit Diane avec sa chaste suite. Quand aux cerfs plus légers elle donne la fuite, Ayant l'arc dans le poing et la trousse au Qost(^; Bien qu'elle ait à l'entour mille et mille pucelles. Elle apparoist toujours sur toutes les plus belles, Et leurs perfections font lustre à sa beauté.

Tout ainsi l'on vous voit à la cour apparoistre, Et parmy les beautez vostre beauté s'accroistre, Et rien qu'on puisse voir ne vous peut égaler; Vos propos gracieux dontent le plus sauvage. Et vostre poil doré, c'est le plaisant feuillage Où les petits amours apprennent à voler.

Les hauts monts de Savoye, où vous printes naissance, De vos fleres beautez donnent bien connoissance ; Ils sont tousjours remplis de neige et de froideur, Devant vostre blancheur toute neige s'efface ; Mais, helas! vostre cœur est tout serré de glace. Et si de vostre firoid vous causez une ardeur.

Quand j'admire estonné tant de grâces parfaites Dont vous rendez si bien nos franchises sujettes, J'estime Amour heureux d'avoir les yeux bandez, Car, s'il avoit la veuê, il ne se pourroit faire Que de tant de beautez, libre, il se peust distraire. Et se prendroit luy-mesme aux laqs que vous tendez.

Mais je m'amuse trop; car, voulant entreprendre De pouvoir par mes vers vos vertus ftiire entandrr, J'entreprends de conter les estoUes des cieux, Les feuilles que l'hyver fait tomber du boccage, Et les flots de la mer au tans d'un grand orage, Et d'Amour les dédains et les jeux gracieux.

PLAINTE

PODR DIIK VAMB

Ha foy mal reconnue. Amour et la fortune Font que le ciel cruel de regrets j'importune ;

OITERSES AMOUnS. 415

Ma foy me rend trop ferme aux assauts du malheur, Et ne me veut souffrir d'alléger ma douleur, Encor que justement je le peusse bien faire, IHiis qu'à mon plus grand heur elle est toute contraire.

Amour, d'autre costé, sans égard à ma foy, ^ Foule aux pieds ma franchise et triomphe de moy. Laissant vive en mon ame une immortelle braise; Et ma foy toutesfois ne veut que je l'appaise. Mais plutost que je meure, et qu'en cette verdeur Mon cœur serve d'hostie à l'amoureuse ardeur.

Et la fortune encor, sans raison mutinée. Rends, lasl plus que ces deux ma vie infortunée; Car c'est par sa rigueur que je me vois priver Des fleurs de mon printans par un fâcheux hyver. Las ! c'est par sa rigueur que je languy captive, Et me voy jeune et belle enterrer toute vive.

0 cieux fiers et cruels! ay-je donc mérité, Durant mes plus beaux jours, telle captivité? Que n'avez-vous plustost, si j'avoy fait offence. Mis en poudre mon cœur pour plus douce vengeance ? Helas! que j'eusse eu d'heur, si le cruel flambeau Qui brûlott à ma nopce eust orné mon tombeau. Finissant tant de morts, dont il faut que je meure ! Toutesfois en souffrant cet espoir me demeure Que la mort, que j'attens, m'ouvrira quelque jour Les prisons de la Foy, de Fortune et d'Amour.

Quoy que fasse le ciel, je seray tousjours telle. On perd tans d'essayer à forcer mon vouloir; Tous les assauts des vens contre un roc n'ont pouvoir, Ma foy, c'est un rocher qui jamais ne chancelle.

J'ay juré saintement d'estre tousjours fldelle Sous l'empire d'Amour; je luy veux (taire voir Que je puy pour ma foy mille morts recevoir. Car mourir pour sa foy c'est une chose belle.

Les faveurs, la grandeur, les biens, resloignrmnnt, La rigueur des parens, leur courroux véhément De ce ferme vouloir ne me peuvent distraire.

L'or s'affine an fourneau, mon ame en est ainsy : Elle s'affine au feu d'ennuis et de soucy, Rt paroist aux malheurs plus constante et plus clairr.

CHANSON

Las! que nous sommes misérables D'estre serves dessous les loix Des hommes légers et muables Plus que le feuillage des bois I

lies pensers des hommes ressembler! i A l'air, aux vens et aux saisons, Et aux girouettes qui tremblent Inconstamment sur les maisons.

Leur amour est ferme et constante Comme la mer grosse de flots, Qui bruit, qui court, qui se tourmante, Et jamais n'arreste en repos.

Ce n'est que vent que de leur teste, De vent est leur entendement; Les vents encor et la tempeste Ne vont point si légèrement.

Ces soupirs, qui sortent sans paine De leur estomach si souvent, M*est-ce une preuve assex certaine Qu*au dedans ils n'ont que du vent?

Qui se fie en chose si vaine, H semé sans espoir de fhiit.

Il veut bastir dessus l'arène.

Ou sur la glace d'une nuit.

Ils font des dieux en leur pensée, Qui comme eux ont l'esprit léger, Se riant de la foy faussée Et de voir bien souvent changer.

Ceux qui peuvent mieux faire accroire Et sont menteurs plus asseurez, Entr'eux sont eslevez en gloire, Et sont comme dieux adorez.

Car ils prennent pour grand' louange Quand on les estime inconstants :

Et disent que le tans se change.

Et que le sage suit le tans.

Mais, las ! qui ne seroit éprise, Quand on ne sçait leurs Actions, Lors qu'avec si grande feintise Us soupirent leurs passions?

De leur cœur sort une fournaise.

Leurs yeux sont deux ruisseaux coulans.

Ce n'est que feu, ce n'est que braise,

ilesme leurs propos sont bnilans.

Mais cet ardant feu qui les lue Et rend leur esprit consommé, Cest un feu de paille menue, Au88i-to8t esteint qu'allumé.

Et le's torrens qu'on voit descendre Pour nostre douceur csmouvoir, Ce sont des appas à surprendre Celles qu'ils veulent décevoir.

Ainsi l'oiseleur au bocage Prend les oyseaux par ses chansons, Et le peschêur sur le rivage Tend ses filé^ pour les poissons.

Sommes-nous donc pas misérables D'estre serves dessous les loix Des hommes légers et muables Plus que le feuillage des bois?

COMPLAINTE

Quand je viens à penser à mon cruel malheur Et au point désastre de ma triste naissance, Je me sens si pressé d'angoisseuse douleur, Qu'U faut qu'en soupirant mille plaints je commance. Je fcns l'air de regrets, je dcspite les cieux,

' Tout forcené de rage ; Et les torrens de pleurs, que desbordent mes yeux, Me noycnt le visage. ,

Désolé que je suis, à quoy puis-jc aspirer? Où faut-il que je tourne? Helas! que dois-je faire, Si je ne connoy rien qui me fasse espérer Et si je ne voy rien qui ne me soit contraire. Tout objet me desplaist, toute chose me nuit :

Le ciel, l'air et la terre, La chaleur et le froid, la lumière et la nuit, A l'envy me font guerre.

Si j'ay quelque plaisir, c'est, helas I seulement Quand j'invoque la mort duisante à mon oppresse, .

Pour luy faire pitié je luy dy mon tourment, Et le mai importun qui jamais ne me laisse.

Mais j'ay beau raconter ce qui me fait douloir y \

A cette inexorable; il

Car, helas l je ne puis, je ne puis l'esmouvoir 1

A m'estre favorable. ^

Lors que je la requiers de finir mon esmoy,

Elle ferme l'oreille à ma juste prière;

418 DIVERSES AMOUBS.

Si j'en veux approcher, reculer je U voy; Si je Tay au devant, elle fuit en arrière, Et dit que c'est en vain que d'elle je pretens

Secoun en mon dommage; Car les dieux, qui ne sont de mes malheurs contens,

JTen gardent davantage.

Ils veulent que je vive, afin de faire voir Toute rire du ciel dans un homme assemblée. Et tout ce que l'enfer dedans soy peut avoir Pour tourmenter une ame et la rendre troublée; Car rétemelle nuit ne couve point d'hon*eur,

De tourmens et de flames.

De pleurs, de peurs, de morts, de remords, de fureur

Qui ne loge en mon ame.

Je ne sçay qui je suis, je ne me connoy point, Sinon que pour un homme on tout malheur abonde. Las! je me sens réduit à un si piteux point. Que, me fttschant de moy, je fasche tout le monde. Et ce qui plus me trouble et me fait blasphémer

Nature et la fortune, C'est que je ne sçauroy seulement exprimer

L'ennuy qui m'importune.

11 faut que je le couvre et l'estouife au dedans, Pour ne le pouvoir pas assez tristement plaindre, Dont je viens à sentir mille charbons ardans, Que larmes et soupirs n'ont puissance d'estaindre; Seulement je me plais, me mettant à penser

Que tel est mon martire, Que, quand le ciel voudroit plus fort se courroucer,

Je ne puis avoir pire.

S'il advient quelquefois qu'outre ma volonté Du logis où je suis j'abandonne la porte, Je chancelle à tous pas d'un et d'autre costé, Tant l'excez du malheur hoi*s de moy me transporte; Je ne parle à personne et chemine incertain,

Comme il plaist à ma. rage; Si quelqu'un me rencontre, il me prend lout soudain

Pour un mauvais présage.

Bien que je sois comblé de toute affliction, Et que mon juste dueil par le tans ne s'appaise, Mes amis seulement n'en ont compassion.

Et semble qu'en mon mal tout le monde se plaise ; Mesme aux plus durs assauts de ma calamité^

J'entr'oy comme un murmure De ceux qui vont disant que j'ay bien mérité

Le tourment que j'endure.

C'est trop, c'est trop laDguy, sans espoir de secours! Pour finir ma douleur il faut que je me tuê ; Je veux haster la fin de mes malheureux jours, H 'outreperçant le cœur d'une lame pointue. Vais, helas ! je ne sçay si par ce doux trespas

J'auray banny mes paines, Et crains de les porter (maudite ombre) là-bas

Toujours plus inhumaines. C'est assez, ma complainte, il est tans de cesser ' Et d'arrester le cours de ton dueil larmoyable. Mais en m'abandonnant, où te puis^je addresser. S'il ne s'en trouve un seul tant que moy misérable? Va donc où tu voudras, et me laisse endurer

La douleur qui m'affoUe; Aussi bien c'est en vain que je veux espérer

Que ton chant me console.

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