‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 114 sur 163 · STANCES DU MARIAGE · texte numérisé non relu

STANCES DU MARIAGE

De toutes les fureurs dont nous sommes pressez. De tout ce que les cieux ardemment courroucez Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'urage, D*angoisseuses langueurs, de meurtre ensanglanté, De soucis, de travaux, de faim, de pauvreté. Rien n'approche en rigueur la loy de mariage.

Dure et sauvage loy, nos plaisirs meurtrissant, Qui, fertile, a produit un hydre renaissant De mespris, de chagrin, de rancune et d'envie , Du repos des humains l'inhumaine poison, Des corps et des esprits la cruelle prison, La source des malheurs, le fiel de nostre vie !

On dit que Jupiter, ayant pour son péché, Sur le dos d'un rocher Promethée attaché. Qui servoit de pasture à T aigle insatiable, N'eut le cœur assouvy de tant de cruauté, Mais voulut, pour monstrer qu'il estoit despilê. Rendre le genre humain de tout point misérable*

Il envoya la femme aux mortels icy-bas;

490 DIVERSES AMOUBS.

Ayant dedans ses yeux mille amoureux appas,

Et portant en la main une bouêtte féconde

Des semences du mal, les procez, le discord,

Le soucy, la douleur, la vieillesse et la mort,

Bref, pour douaire elle avoit tout le malheur du monde.

Venus dessus son front mille beautez sema, t^thon d'autant d'attraits sa parole anima, Yulcan forgea son cœur. Mars luy donna l'audace; Bref, le ciel rigoureux si bien la déguisa, Que l'homme épris de flamme aussi-tost l'espousa. Plongeant en son malheur toute l'humaine race.

De là le mariage eut son commencement, Tyran ii\Jurieux, plein de commandement, (lue la liberté fuit cimime son adversaire; Plaisant à l'abordée, à l'œil doux et riant. Mais qui sous beau semblant, traistre nous va liant D^un lien que la mort seulement peut desfaire.

11 tient dessous ses pies le repos abatu. De cordage et de fers son corps est revestu ; Le soin est à costé, le travail le regarde, La peur, la jalousie et le mal inconnu, (Mal par opinion) qui rend l'homme cornu; Puis vient le repentir, rJief de l'arriere-garde.

Le dueil et les courroux après le vont suivant, Amour fuit, le voyant, léger comme le vaut. Bien que le nom d'amour masque sa tyrannie. Car ce puissant vainqueur et des dieux et des rois (Magistrat souverain) n'est point siget aux loix, Et de toute sa cour la contrainte est bannie.

Uelas! grand Jupiter, si l'homme avoit erré. Tu le devois punir d'un mal plus modéré, Et plustost l'assommer d'un éclat de tonnerre, Que le faire languir durement enchaisné. Hoste de mille ennuis, au dueil abandonné, Travaillant son esprit d'une immortelle guerre.

DIVERSES AMOUAS. 4St

On parie des enfers où les maux sont punis, Un cruel magaân de tonrmens infinis, Dn chien loueurs béant, des sœurs pleines de rage, Des douleurs de Titye et des autres esprits; Mais je ne puis penser que ce soit rien au prix, Ne qu'il y ait enfer si grand que mariage.

Languir toute sa vie en obscure prison, Passer mille travaux, nourrir en sa maison Une femme bien laide et coucher auprès d'elle ; En avoir une belle et en estre jaloux, Craindre tout, l'espier, se gesner de courroux, Y a-t-il quelque peine en enfer plus cruelle?

Je tais tant de regrets, de soucis et d'ennuis, Tant de jours ennuyeux, tant de fascheuses nuits. Tant de rapports semez, tant de plaintes ameres Qui les pense nombrer, aura plustost conté Les fleurettes de may, les moissons de Testé Et des plaines du ciel les flambeaux ordinaires.

Hé ! donc, parmy ces maux que n'avons-nous des yeux Pour connoistre en autruy la vengeance des dieux, Evitant sagement nostre perte asseurée?

Vais au fort du péril nous nous allons ruer, Nous forgeons (malheureux) le fer pour nous tuer, Et beuvons la poison par nos mains préparée.

Si d'un sommeil de fer nos yeux n'estoient pressez, La nopce seulement nous apprendroit assez Quel heur et quel repos son lien nous appresle : Le son des tabourins, les flambeaux allumez. L'appareil, la rumeur, les bruits accoutumez, N'est-ce un présage seur de prochaine tempeste^

Escoutes ma parole, ô mortels égarez !

Qui dans la servitude aveuglément courez.

tA

4t3 DIVERSES AMOURS.

Et Toyez qaelle femme au moins vous devez prendiv. Si vous l'espousez riche, il se faut préparer De servir, de souffrir, de n'oser murmurer, Aveui^le en tous ses faits et sourd pour ne l'entendre.

I>e8daigneuse et superbe elle croit tout sçavoir. Son mary n'est qu'un sot trop heureux de l'avoir ; En ce qu'il entreprend elle est touajours contraire, Ses propos sont cuisans, hautains et rigoureux ; Le forçat misérable est beaucoup plus heureux A la rame et aux fers d'un outrageux corsaire.

Si vous la prenez pauvre, avec la pauvreté Vous espousez aussi mainte incommodité, La charge des enfkns, la peine et l'infortune ; Le mespris d'un chacun vous fait baisser les yeux, Le soin rend vos esprits chagrins et soucieux. Avec la pauvreté toute chose importune.

Si vous l'espousez belle, asscurez-vous aussi De n'estre jamais franc de crainte et de soucy; L'œil de vostre voisin comme vous la regarde, Un chacun la désire; et vouloir l'empescher, C'est égaler Sisiphe et monter son rocher. Une beiaiuté parfaite est de mauvaise garde.

' i vous la prenez laide, adieu toute amitié! L'esprit, tenant du corps, est plein de mauvaislié< Vous aurez la maison pour prison ténébreuse. Le soleil désormais à vos yeux ne luira : Bref, on peut bien penser s'elle vous desplaira, Quand la plus belle femme en trois jours est fascheuse*

Celuy n'avoit jamais les nopces esprouvé. Qui dit qu'aucun secours contre Amour n'est trouvé, Depuis qu'en nos esprits il a fait sa racine; Car quand quelque beauté vient nos cœurs embraser^ La voulons-nous baîr? 11 la faut espouser. Qui veut guarir d'Amouri c'en est la médecine^

DITBRSEB AMOURS. 4SS

Mille fois Jupiter, d'amonr tout égaré, Pour les yeux de sa sœur a plaint et soupiré; «Toutesfois il la hait dès qu'il l'a espousée, Et luy desplaist si fort, que, pour s'en estranger. En beste et en oyseau ne feint de se changer. Ne trouvant rien fascheux pour la rendre abusée.

C'est un estrange cas, que le palais des dieux Ne s'est peu garantir des débats turieux Naissans du mariage, autheur de toutes plaintes, F.t que ce Jupiter, que tout l'univers craint, Aguetté de Junon, cent fois s'est veu contraint De couvrir sa grandeur sous mille estranges faintes !

La nopce est uu fardeau si fâcheux à porter, Qu'elle fait à «n dieu son empire quitter : Elle luy rend le del un enfer de tristesse; Et trouve en ses liens tant d'infelicité, Qu'il aime mieux servir en terre une beauté. Que jouyr dans le ciel d'une espouse déesse.

A l'exemple de luy, qui doit estre suivy, Tout homme qui se trouve en ses laqs âsservy, Ik>it par mille plaisirs alléger son martire, Aimer en tous endroits sans esclaver son cœiu*, Kt chasser loin de luy toute jalouse peur : Plus un homme est jaloux, plus sa femme on désire.

0 supplice infernal ! en la terre transmis Pour gesner les humains, gesne mes ennemis ! Qu'ils soient chargez de fers, de tourmens et de flames ! Mais fiiy de ma maison, n'approche point de moy, Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy, Aimant mieux espouser un tombeau qu'une femme.

Hal je vous entens bien, ces propos gracieux. Ces regards desrobez, cet aimable sou-rire,

4S4 DIVERSES AVOUAS.

Sans me les déchiflnrer je sçay qu'ils veulent dire, C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux.

Quand je conte mes ans, Tithon n'est pas si vieux. Je ne suis désormais qu'une mort qui respire; Toutesfois vostre cœur de mon amour soupire. Vous en foiies la triste et vous plaignez des deux.

•Le peintre estoit un sot dont l'ignorant caprice Nous peignit Cupidon un enfant sans malice. Garni d'arc et de traits, mais nu d'accoustreroens.

Il falloit pour carquois une bourse luy pendre, L'abiller de clinquans et luy Caire respandre Rubis à pleines mains, perles et diamans.

Clarice aux blonds cheveux, qui sembloitestre née Pour ravir les autels et la gloire à Cypris, Chère prison des cœurs, doux brasier des esprits. Est nouvelle Angélique à l'ourque * abandonnée.

Ce sont de tes beaux jeux, ô meschant hymenée, Qui remplis les amans de sanglots et de cris ! Le mérite et l'amour par luy sont à mespris. Et la volonté libre en triomphe est menéie.

Que de pleurs sans profit, que de dieux invoquez, Que de desseins rompus, que d'amours suffoquez ! Elle, en ce desespoir, est un marbre immobile.

Reprochant sans parler au ciel sa cruauté, Et débat en son cœur ; — Ha ! maudite beauté. Tu m'es bien de nature un présent inutile 1

ADIEU A LA POLOIGNE

Adieu, Poloigne, adieu, plaines désertes, Tousjours de neige et de glace couvertes. Adieu, pays, d'un étemel adieu!

Ton air, tes mœurs, m'ont si fort sçeu desplaire, Qu'il faudra bien que tout me soit contraire. Si jamais plus je retourne en ce lieu.

Adieu, maisons d'admirable structure, Poisles, adieu, qui dans vostre closture Mille animaux pesle-mesle entassez.

Filles, garçons, veaux et bœufs tout ensemble!

* Monstre marin, dragon, tarasque ; des mots italiens creo et orc9, qui ont tous les deux le même sens, i peu de chose près.

Un tel mesnage à l'âge d'or ressemble, Tant regretté par les siècles passez.

Quoy qu'on me dist de vos mœurs inciviles, De vos habits, de vos meschantes villes, De vos esprits pleins de légèreté, Sarmates fiers, je n'en voulois rien croire, Ny ne pensoy que vous peussiez tant boire ; L'eusse- je creu sans y avoir esté?

Barbare peuple, arrogant et volage, Vanteur, causeur, n'ayant rien que langage, Quif jour et nuict dans un poisle enfermé, Pour tout plaisir se joué avec un verre, Ronfle à la table ou s'endort sur la terre, Puis comme un Mars veut estre renommé.

Ce ne sont pas vos grand's lances creusées *, Vos peaux de loup, vos armes desguisées, Où maint plumage et mainte aile s'estend. Vos bras charnus ny vos traits redoutables, Lourds Polonnois, qui vous font indomtables ; La pauvreté seulement vous deffend.

Si vostre terre estoit mieux cultivée.

Que l'air fust doux, qu'elle fust abreuvée . De clairs ruisseaux, riche en bonnes citez, En marchandise, en profondes rivières.

Qu'elle eust des vins, des ports et des minières, Vous ne seriez si long-tans indomtez.

Les Othomaiis, dont l'ame est si hardie, Aiment mieux Cypre ou la belle Candie, \

Que vos déserts presque toujours glacez; Et l'Alemand, qui les guerres demande.

Vous dédaignant, court la terre Flamande, Où ses labeurs sont mieux recompensez.

Neuf mois entiers pour complaire à mon maistre, Le grand Ubmry, que le ciel a fait naistre. Gomme uu bel astre aux humains flamboyant. Pour ce désert j'ay la France laissée, Y consumant ma pauvre ame blessée, S&ns nul confort, sinon qu'en le voyant. Fasse le ciel que ce valeureux prince Soit bien>tost roy de quelque autre province. Riche de gens, de citez et d'avoir; Que quelque jour à l'empire il parvienne, Kt que jamais icy je ne revienne, Bien que mon cœur soit brûlant de le voir,

* Sirién, cannelées.

4tft DIVERSES AMOURS.

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