‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 18 sur 163 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Je TVMS offire ces ren qu'Amour m'a foit escrire. De Tos yeux, ses flambeanx, ardemment a^té, Non pour sacrer ma peine à l'immortalité; Car à si haut loyer ma jeunesse n'aspire.

Cest le but de mes rœnx, que je tous lasse lire Le variable estât de ma captivité, CeldMant vos lionneurs si je suis bien traité, Accusant vos rigueurs si je sens du martire.

Je n'agrandiray point, riche d'inventions, Tos béantes, vos dédains, ma foy, mes passions : Il suffira qu'au vray mon cray<m se rapporte.

Et pub je n'escry pas pour gloire en acquérir. Ains plutôt je m'écrie au mal qui me transporte. Ainsi qu'un patient qui languit sans mourir.

Le penser qui m'enchante et qui, le plus souvent, . Selon ses mouvemens m'attire ou me repousse, Me ravissant au monde, un jour, d'une secousse Jusqu'au troisième ciel m'alloit haut élevant ;

Et comme je tâchoy de voiler plus avant. Amour, qui m'apperçoit, contre moy se courrouce, Et choisit de vos yeux la flamme heureuse et douco, Pour m'empescher l'entrée et se mettre au devant.

Je ne pus passer outre, étonné de la flaname, Qui de ses chauds rayons brûla toute mon ame, Qui m'esblouyt la vue et me fit trébucher.

Hais, bien que de vos yeux ce malheur me procède, Tousjours je les désire et m'en veux approcher. En la cause du mal recherchant le remède.

Je me laisse brûler d'une flamme couverte, Sans pleurer, sans çemir, sans en faire semblant ; Quand je suis tout en feu, je fein's d'estrë tremblant, Et, de peur du péril, je consens à ma perte.

Ma bouche, incessamment aux cris d'amour ouverte, N'ose plaindre le mal qui mes sens va troublant, Bien que ma passion, sans cesse redoublant. Passe toute douleur qu'autresfois j'ay soufferte.

Amans, qui vous plaignez de votre ardent vouloir. D'aimer en lieu trop haut, de n'oser vous douloir, I*i'egalez vostre cendre à ma flamme incognue.

Car je suis tant, par force, ennemy de mon bien, Que je cache ma peine à celle qui me tue, Et, quand elle me plaint, jedy que ce n'est rien.

Le jour que je fus né, l'impitoyable archer, Amour, à qui le ciel rend humble obéissance, Se trouva sur le point de ma tiiste naissanco. Tenant son arc bandé tout prest à décocher,

Aussi-tost qu'il me vit, il se mit à lâcher Un trait envenimé de toute sa puissance. Et m'atteignit au cœur de telle violance, Qu'il eust pu de ce coup percer tout un rocher.

LIVRK I.

M*ayaiit ainsi blessi'*, tout joyeux, il s'adresse A ta crainte, aux regrets, au dueil, à la tristesse, Qui m'assistèrent tous à ce malheureux point.

« Voilà, dit-il, pour vous; je vous h; recommantlc^ ; Suivez-le tout par tout, ne l'abandonnez point. Et faites que tonsjours il soit de vostre bando. •>

Voicy du gay printans l'heureux advenemenl, Qui fait que l'hy ver morne à regret se relire : Déjà la petite herbe, au gré du doux zéphyre, Navré d« son amour, branle tout doucement.

Les forests ont repris leur vert accoustrement. Le ciel rit, l'âir est chaud, le vent mollet soupire; Le rossignol se plaint, et des accords qu'il tire, Fait pâmer les esprits d'un doux ravissement.

Le dieu Mars et l'Amour sont parmi la campagne; L'un au sang des humains, l'autre en leurs pleurs se bagne; L'un tient le coutelas, l'autre i)orte les dars.

Suive Ifars qui voudra, mourant entre les armes! Je veux suivre l'Amour, et seront mes allarmes. Les courroux, les soupirs, les pleurs et les regars.

0 grand démon volant, arreste la meurtrière Qui fuit devant mes pas, car pour moy je ne puis ; Ma course est trop tardive, et plus je la poursui.<, ^t plus elle s'avance, en me laissant derrière.

Ou fay que son vouloir s'accorde à ma prière, Ou ne me laisse plus en Testât que je suis ; Rends moy comme j'estois, sans dame et sans ennuis, Et délivre ma vie, en ses yeux prisonnière.

Si tu es juste, Amour, tu nue dois délier, Ou par un doux effort ceste 'dure plier ; Hais, las! que mon attente est folle et misérable!

J'importune un tyran, qui de nos maux se plaist, Qui s'sd>reuve de pleui-s, qui d'ennuis se repalst, Et plus il est prié, moins il est pitoyable.

0 lict ! s'il est ainsi que tu sois inventé Pour prendre un doux repos, quand la nuict est venue. D'où vient que dedans toy ma douleur continue,

Et que je sens par toy mon tourment augmenté?

Je ne fay que tourner d'un et d'autre costé. Je choisi tous tes coings, je cherche et me remue ; £t mon cœur qui ressemble à la marine * esmûe, D'ennuis et de peusers est tousjours agité.

rassemble bien souvent mes paupières lassées. J'invoque le sommeil pour guarir mes pensées, Mais il fuit de mes yeux, et n'y veut demeurer.

D'un seul bien, ô mon lict î mes langueurs tu consoles, Je m'ouvre tout à toy, faits, pensers et paroles, Et je n'ose autre part seulement respirer *.

Si la foy plus certaine en une ame non feinte, Un désir téméraire, un doux languisaement, Une erreur volontaire, et sentir vivement. Avec peur d'en guarir, une profonde atteinte ;

Si voir une pensée au front toute dépeinte. Une voix empeschée, un morne estonnement. De honte ou de frayeur naissans soudainement, Une pasle couleur, de lis et d'amour teinte ;

Bref, si se mespriser pour une autre adorer, Si verser mille pleurs, si toujours soupirer, Faisant de sa douleur nourriture et breuvage ;

Si, loin estre de flamme, et de près tout transi, Sont cause que je meurs par défaut de mercy» L'offense en est sur vous, et sur moy le dommage.

Dés le jour que mon ame, amoureuse Insensée, Se rendant à vos yeux, les fist Roys de mon cœur. Il n'y a cruauté de barbare vainqueur, Qu'amour n'ait dedans moy fièrement exercée.

Las ! je tire mon feu d'une roche glacée. Qui n'a ny sentiment, ny pitié, ny rigueur : Elle ignore sa force et ma triste langueur, Et du mal qu'elle fait n'a soucy ny pensée.

* Imité d'un soniMt italien qui commence par cette strophe :

Lelto, se per quiète e doice pace Trovato fosli cla rin«;e^no iiumano Hor perche il corpo mio li coka m vano» Ë s^n.'.a requie in le tue piume giace?

Elle est toute de marbre, aucun Irait ne la point. Elle verse la flamme et ne s'échanfTe point, Et, n'ayant point d'amour, elle en peuple la terre.

0 beauté, dont les traits sont si victorieux, Apprenez par ma mort les efforts de vos yeux, Et voyez desoimais à qui vous faites guerre !

Je suis chargé d'un mal qui sans lin me travaille; Quelque part que je tourne, il me suit obstiné : Tout conseil, tout secours sans profict m'est donné. Car tousjours plus au vif sa rigueur me tenaille.

Le lict en mes pensers est un champ de bataille : Si je saute du lict, j'en suis plus mal mené ; Si je sors, le tyran, qui me tient enchaisné, A toutes les fureurs pour conduite me baille.

Ici Tardant désir m'anime à bien aimer, Plus près le desespoir me veut faii^ abismer; Je suis en mesme tans tout de flamme et de glace.

Sans fin mesmes discours je refaits et desfaits. 0 misérable esprit! quel amour, quelle paix D'un chaos si confus débrouillera la masse?

Du bel œil de Diane est ma flamme empruntée, En ses nœux blonds dorez mon cœur est arresté, Sa main victorieuse a pris ma liberté, Et sa douce parole a mon ame enchantée.

Son œil rend la splendeur des astres surmontée, Ses cheveux du soleil ternissent la beauté. Sa main passe l'yvoire, et la divinité De ses sages discours à bon droit est vantée.

Son bel œil me ravit, son poil ' doré me tient, La rigueur de sa main mes douleurs entretient, Et par son doux parler je sens croistre ma flame.

Ainsi tourne ma vie, et n*ai plus de repos Depuis l'heure qu'amour m'engrava dedans l'ame Son œil, son poil, sa main, et ses divins propos.

Vallon, ce Dieu tyran, qui me fait endurer Tant de vivantes morts, qu'immortel je supporte,

Nous a Ions deux rangez presque en la mesme sorlr, Et presqu'un mesme mal nous contraint soupirer.

Aimant comme tu fais, tu ne dois espérer Qu'aucun allej^ement tes ennuis reconforte ; Aimant comme je fay, mon espérance est morte : Car ce n'est aux mortel's d'y penser aspirer.

Tous deux nous endurons mille et mille destresses, Tous deux nous adorons en esprit nos maistresses, N'osans leur découvrir nos soucys rigoureux.

Consolc-toy, Vallon, comme je me console; Encor est-ce un confort à l'homme malheureux, D'avoir un compagnon au malheur qui l'affole.

Durant les grand's chaleurs, j'ai vu cent mille fois, Qu'eu voyant un éclair flamboyer en la nue, Soudain comme transie et morte devenue, Tu perdois tout à coup la parole et la vols.

De pouls ny de couleur tant soit peu tu n'avois, Et, bien que de l'effroy tu fusses revenue, Si n'osois-tu pourtant dresser en haut la vue. Voire un long-tans après parler tu ne pouvois.

Donc si, quand un propos devant toy je commence, Tu me vois en tremblant changer de contenance. Demeurer sans esprit, pasle et tout hors de moy :

Ne t'en estonne point, belle et cruelle dame, C'est lorsque les éclairs de tes beaux yeux je voy, Qui m'esbloûisscnt tout de leur perçante flame.

Las ! qui languit jamais en si cruel martire, En si pénibles nuicts, en si malheureux jours ? Qui s'égara jamais dans si confus destours? Qui jamais recognut si rigoureux empire?

Je souffre un mal présent, j'en doute * encor un pire, Je voy renfort de guerre, et n'attens nul secours; Mes maux sont grans et forts, mes biens foibles et cours, Et plus je vay avant, plus ma douleur s'empire.

A toute heure, en tous lieux, de tout je me déplais, La nuict est mon soleil, le discord est ma pais, Je cours droit au naufrage et fuys ce qu'il faut suivre;

Je me fâche en fâchant les hommes et les dieux

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