PHILIPPE DB8PORTE8. XVII
mandé des stances pour se réconcilier avec la belle Marie Touchet, la seale maîtresse qu'il ait eue. Le poète lui donna le nom fictif de Gallirée. Il semble, d'après ce morceau, que le jeune prince avait voulu se détacher d'elle; mais, ses efforts ayant échoué, il brûlait d'obtenir sa grâce. Desportes lui prête néanmoins des accents nobles et fiers.
J'avoue avoir failli : la faute est excusable,
Qu'un roi tel que je suis, courageux, redoutable.
Qui sait bien commander à un peuple indomté, ^ui ne sait ce que c'est de service et de crainte, ^'ait pu du premier coup fléchir sous la contrainte.
Et se soit essayé de vivre en liberté.
Moi que les cieux amis en jeunesse ont fait être
De tant de nations le monarque et le maître,
Se faut-il étonner si, m'étant vu domter
Et ma libre vertu prisonnière être mise.
Je me sois efforcé de la mettre en franchise?
Toujours le changement est fâcheux à porter.
Je confesse avoir fait, d'un rebelle courage. Tout ce que peut un prince ennemi du servage : Le repos ocieux en travail j'ai mué.
J'ai comblé mon esprit de soucis et d'aSaires, Et forcé pour un temps mes regards volontaires, Les privant à regret des yeux qui m'ont tué.
J'ai mille jours entiers, au chaud, à la gelée, Erré, la trompe au col, par mont et par vallée, Ardent, impatient, crié, couru, etc.
Atteint dans sa fuite, vaincu dans sa rébellion, Charles IX, un peu embarrassé, demande merci. L'aimable créature lui pardonnera-t-elle?
La royauté me nuit et me rend misérable; Jamais i la grandeur Amour n'est favorable. Si je n'étois point roy, je sa*oi8 phis content ; Je la verrois sans cesse, et par ma contenance, Mes pleurs et mes soupirs, elle auroit connoissanoe Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.
Sa vaine résistance prouve, au surplus, la force de son amour; le poids d'un monde n'a pu le contrebalancer. 11 pleure, il gémit, accablé de chagrin : sera-t-elle pour lui un ange de colère ou un ange de miséricorde?
0 ma seule déesse I 6 belle Gallirée!
Gomme dans votre temple en mon cœur adorée. Hélas ! j'ay trop souffert, éloigné de vos yeux ! Voyez ma repenlance et m'dtez hors de peine. Faillir aucunes fois est une chose humaine. Pardonner et sauver, c'est l'oftice des dieux.
XVm PHILIPPE DESPO^TES.
L'intervention du poète ne r^it pas inutile : la l)oUc oifensée rendit au monarque ses amoureux privilèges» et il en iiv sulta un fils, auquel Desporles aurait bien dû servir de parrain. Cet enfaut de l'amour, Charles de Valois, fut d*abord comte d'Auvergne, puis duc d'Angouléme. Mario Touchet, charmante et gracieuse personne d'ailleurs, était née à Orléans, d'une assez bonne famille, en 1649; son père exerçait les fonctions de lieutenant du bailliage et siège présidial. Elle survécut soixante-quatre ans au prince qui avait désarmé sa colère, grâce à Desportes, et, quand elle eut essuyé ses larmes, quan^on chagrin fut un peu calmé, elle lui donna tout naturellement des successeurs. Elle eut donc bientôt une ÛUe, Henriette de Balzac d'Entragues, qui suivit l'exemple de sa mère; Henri IV la prit pour maltresse et lui témoigna un vif attachement ; nommée par lui marquise de Verneuil, elle exerça une puissante influence. Le ciel lui accorda une héritière de ses vertus : mademoiselle d'Entragues devint célèbre par son intimité avec Bassompierre. En contribuant à installer Marie Touchet sur les graÂns du trône, Philippe avait bien mérité de plusieurs générations et préparé d'illustres amours. Qu'on essaye de nier ensuite l'influence de la poésie !
L'auteur courtisan rima bientôt une œu>Te plus singulière : on y voit exposée dans tous ses détails la première aventure galante du jeune duc d'Anjou, qui devint Henri III. Il avait débuté comme on débute ordinairement, par être timide et embarrassé avec les femmes. Son haut rang, son âge, sa gloire militaire (il avait gagné à vingt ans les batailles de Jamac et de Noncontour), sa bonne mine enfin, lui attiraient de nombreuses provocations; il s'y montra d'abord indifférent, lui qui devait plus tard succomber aux moindres agaceries. Un jour cependant il fut troublé par le regard d'une femme : Marie de Clèves, princesse de Condé, avait enfin ému ce cœur insensible. Le roi futur, de son côté, fit sur elle une vive impression. Mais un obstacle grave les empêchait de se voir librement. Le mari de la princesse était jaloux, la surveillait sans relâche. Le poète nous la représente donc dans le lit conjugal, méditant sur les périls de sa passion, pleurant même du chagrin de ne pouvoir la satisfaire. Elle en causait pendant le jour avec Marguerite de Valois, sœur de son amant, et lui témoignait une hésitation sincère ou feinte à goûter au fruit défendu. Marguerite,
Plus savante aux effets de Tamoureuse flamme,
ni conseillait de bannir les scrupules et de ne pas pas perdre
PHÏLIPFR DKSPORTRfl. $1\
une si belle occasion. C'était a^ir en bonne sonir que de travailler ainsi pour son firére. Eile détermina la princesse, qui donna rendez-vous au duc dans une salle retirée du t>i«itxp«/ii/«, une sorte de boudoir tombé en disgrâce, mais orné de peintures voluptueuses représentant le paradis des amants fortunés; la voûte figurait un ciel que parsemaient des nuées d'argent. La belle dame et le jeune prince devaient s'y rencontrer i midi, heure du repas principal» qui occuperait alors tout le monde. Camille, la suivante de la princesse, brûlait justement de se trouver en compagnie d'un beau garçon qu'elle adorait ; il fut donc invité à la partie de plaisir. La princesse de Condé, voulant reconnaître les bons soins de Marguerite, fit avertir secrètement le duc de Guise, qp'elle aimait et qui ne pouvait cacher sa tendresse pour elle; le frère du roi et lui vivaient à cette époque dans la plus grande intimité.
Le jour venu, la princesse de Condé va voir Marguerite et lui propose de faire un tour de promenade. La jeune conseillère accepte; Marie de ('lèves la dirige vers le vieux palais, puis la mène droit au boudoir où attendaient les trois amants. Alors eut lieu uneuscéne qui faillit tout gâter. En voyant le duc de Guise, la prmcesse royale manifesta une vive colère; elle éclata en reproches contre son amie et ce qu'elle appelait sa trahison. Le duc d'Anjou essaya de lui inspirer des sentiments plus tendres; le duc de Guise plaida sa propre cause avec tristesse et avec passion, employa toute l'éloquence du regard et de la parole. La princesse de Condé chercha aussi â obtenir de Margue- I ite qu'elle se montrât moins sévère, fille la priait à mains jointes, nous dit le poète; elle la nommait son désir, sa lumière, m rie; elle lui embrassait les genoux, tant elle ^souhaitait voir le programme entièrement exécuté ! Elle lui rappelait d'ailleurs ses voluptueux conseils :
Où sont tous ces propos si pleins de vétiémence Que vous me soûliez dire atîn de m'enflammer. Avant que deux beaux yeux m'eussent forcé d'aimer ? Quel ctiarme ou quel démon â présent vous travaille Qu'au besoin lâchement le courage vous faille?
C'était mal de troubler une fête si bien organisée. Ressemblerait-elle aux soldats fanfarons, qui, après mainte bravade, se sauvent dés que l'ennemi approche?
Marguerite demeurant inflexible, les deux couples qui s'entendent prennent le parti de ne plus songer â elle. Le duc do Guise continue vainement de la solliciter.
X\ PHILIPPE DESPOBTES.
Pendant qu'il parle à elle, ardent de raine flammes, Les amans désireux et les deux jeunes dames Entrent au paradis tant de fois souhaité, A^éable séjour de leur félicité.
O jeune enfant, Amour, ie seul dieu des liesses! • Toi seul pourrois compter leurs mignardes caresses. Leurs soupirs, leurs regards, leurs doux ravisscmens, Rt ces petits refus suivis d'embrassemens, Ces propos enflammés, ces agréables plaintes. Ces désirables morts et ces colères feintes: Tu les peux bivn compter, car tu y fus toujours.
Leur bonheur dura jusqu'au soir, jusqu'à la nuit close, et le poêle déplore que l'ombre soit venue trop tôt les séparer.
Voilà un de ces épisodes que l'histoire politique ne raconte point et qui ne laissent pas d'avoir leur importance pour quiconque veut étudier les mœurs d'une époque. La scène caractérise énergiquement la cour des Valois. Quelle effronterie! que libertinage précoce! Un futur roi de France ne pas même respecter sa sœur, lui conseiller la débauche, et se Jivrer devant elle à tous les emportements, à tous les caprices de la passion ! Oik trouver un pareil exemple de dévergondage, si ce n'est sous Louis XV? Et Desportes qui nous raconte ces égar*nents comme la chose la plus naturelle du monde ! L'historien vaut les acteurs *.
Brantôme raconte indubitablement la même aventure dans ses Dame8 galantes *. « Ce fut une fille en notre cour, dit-il, qui inventa et fit jouer cette belle comédie, intitulée le l'arad a d'amour, dans la salle Bourbon, à huis clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui servoient de joueurs et de spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent bien; elle tat jouée par six personnages de trois hommes et de trois femmes; l'un éloit prince, qui avoit sa dame quiestoit grande, mais non pas trop aussi; toutefois il l'aymoitfort : l'aultre estoit un seigneur,
• Dans le récit, les personnages portent des noms fictifs : le duc d'Anjou s'appelle Eurylas; la princesse de Condé, Olympe; Marguerite de Valois, Fleur-de-Lys; le duc de Guise. Nirée; la suivante, Camille; et son ami de cœur, Floridant. On a voulu voir dans Nirôe Desporles lui-même : la manière dont il en parle rend cette hypothèse inadmissible.
Mais ce ne fut pas tout : Olympe qui savoit Qu au sang de Fleur-de-Lys Amour ses traits lavoil. Ayant en mille endroits s:i poitrine enferrée Par les divins aUraits du gracieux Nirée
Un hoinroe ne dit pas de lui-même qu'il a des attraits divins. Le duc de nuise s appelait Henri, mot qu'on retrouve dans Nirée, avec une h de moins et un é de plus, introduit pour l'oreille.
* Quatrième discours.
PHILIPPE DESP0RTB8. XXI
et celui-là jouoit avec la grande dame, qui estoit de riche matière; le troisiesme estoit gentilhomme, qui 8'apparioit avec la fille, car, gallante qu'elle estoit, elle vouloit jouer son personnage aussi bien que les aultres. Ainsi costumiérement l'auteur d'une comédie joue son personnage ou le prologue, comme lit celle-là, qui certes, toute fille qu'elle estoit, le joua aussi bien, ou, possible, mieux que les mariées. Aussi avoit'-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays et, comme dit l'Espagnol : RafftMda en SeeoUa (raffinée en Ségovie), qui est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en hégovie. » Marguerite de Valois, selon Brant6me, n'aurait donc pas fait la prude, comme l'assure Oesportes, sans doute pour ménager la princesse. La narration du libre chroniqueur prouve, en outre, que les deux grandes dames étaient mariées; leurs noces avaient effectivement eu lieu le même jour, en 1572. Cela donnerait à la belle Chàteauneuf la priorité dans le cœur du duc d'Anjou, malgré l'assertion du poète lyrique.
Le souvenir de cette aprésnilnée empêcha peut>ètre le prince royal de commettre un assassinat. Le duc de Guise, ayant tenu si prés de lui la femme qu'il aimait, continua ses assiduités. 11 arriva d'ailleurs que le duc d'Aigou et lui se brouillèrent. Les galanteries du jeune homme furent . interprétées par Catherine de Hédicis comme un ambitieux désir de s'allier à la famille royale. Pour abattre sa présomption, elle ne trouva rien de mieux que de le faire tuer. Charles et son frère y consentirent; le duc d'Anjou se chargea même de l'exécution. < De fait, nous dit Henri Estienne, le duc d'Ai\jou, qui l'avoit aimé ardemment et fÎBimilièrement, l'attend en une galerie, résolu de luy donner d'une dague dans le sein quand il passeroit, dont toutefois il s'abstint, se ressouvenant des services de ceux de cette maison ^ : > La scène de libertinage, décrite par notre auteur, contribua peut-être beaucoup plus à l'arrêter que des services réels.
La princesse de Condé n'enchafna pas longtemps le duc d'Anjou. Une triomphante rivale le lui disputa, lui enleva le cœur du prince *; c'était une blonde ravissante, d'une illustre maison de Bretagne, Renée de Rieux, dite la belle Chàteauneuf;
< DUcmtn mervaileux de Catherine de Médieis.
* Nous suivons ici les indications de Desportes; mais elles doivent are fkusses. HademoiseUe de Chàteauneuf précéda sa rivale dans les bonnes grâces de rhéritier présomptif. Notre auteur a supposa le contraire pour flatter la princesse de Condé. Au reste, cette chronologie de boudoir n'a pas grande importance.
XXI! PniIJPPR DESPORTES.
elle avait alore une vingtaine d'années. Elle folâtrait autour de Catherine de Médicis, parmi cet essaim de gracieuses pei*sonnes que la vieille reine entretenait à bon escient et qu'elle nommait ses filles d'honneur, pour qu'elles eussent un titre. On la regardait comme la plus parfaite beauté de la cour; pendant longtemps on ne crut pouvoir mieux louer une femme qu'en la comparant avec elle. Son abondante chevelure, qui lui faisait une couronne d'or, excitait l'admiration générale. Le duc d'Anjou ne put la voir sans la désirer, ne put la désirer sans chercher à l'obtenir. Pour lui plaire, il réclama les bons offices de Desportes. Le chantre voluptueux prit ausitôt sa plume et rima sonnet sur sonnet. Une partie de ceux qui forment les Amoura de Diane furent alors composés. Deux de ces opuscules ravirent surtout le prince. L'un commence par le vers suivant :
Beaux nœuds crêpés et blonds, nonchalamment épars >
L'autre par ces mots :
Cheveux, présent fatal de ma douce ennemie.
Ce ne sont pas assurément les meilleurs, et l'enthousiasme du duc ne prouve point en faveur de son goût. On dit qu'il lut mainte fois, qu'il ne pouvait se lasser d'entendre le premier. L'accueil fait à ces deux morceaux contribua peut-être beau- ■ coup au ravissement du prince. Quelques sonnets donnent lieu de supposer que la belle fit une certaine résistance. Desporles ne négligea rien pour lever ses scrupules et lui prêcha en benu\ vei"s une morale très-facile à pratiquer :
Quand du doux fruit d'amour je me rends poursuivant, Le seul digne loyer de ma persévérance, Vous pensez m'arréter, m'opposant pour défense Je ne sais quel honneur, qui est moins que le vent.
Moi, je mets, comme humain, le plaisir en avant Et le doux paradis de cette jouissance. Qui vous dût dégoûter de la feinte apparence De ce songe d'honneur, qui vous va décevant.
Mais, parlons librement, et me dites, ma dame, Sentez-vous de l'honneur quelque perfection. Qui plaise au goût, au cœur, à l'esprit ou k l'âme?
C'est une vieille erreur, qui aux femmes se trouve; Car leur honneur ne gît qu'en vaine opinion, et le plaisir consiste en chose qui s'éprouve.
* le sonnet tout entier est une traduction An Bmho.
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Ainsi endoctrinée» la belle Châteauncuf céda aux ardentes sollicitations du prince. l.e poète n'y peinlit rien, car le duc d'Anjou lui donna trente mille livres comptant, sous prétexte de rengager à publier ses poésies ^ C'était un cadeau magnifique, attendu que cette somme représenterait de nos jours une cen • taine de mille francs, pour le moins. Jugez par là de l'importance que le duc attachait à sa victoire !
Desporles ne se contenta point de parler à mademoiselle de Châleauneuf pour son protecteur; il lui adressa lui-môme des éloges et des félicitations, comme un admirateur de sa beauté sans doute, mais aussi comme un homme charmé d'avoir obtenu un succès mémorable dans une entreprise importante et lucrative ^
Mais le duc d'Anjou ne put rester longtemps auprès de sa maîtresse. En 1573, il fut obligé de partir pour aller commander le siège de la Rochelle. Le prince réclama les bons offiges de Desportes et lui demanda un pathétique morceau d'adieu. Les strophes que le poète écrivit alors respirent la langueur et ont un caractère bien différent de celles qui avaient préparé l'amoureux triomphe de Charles IX. Ici encore notre auteur fit preuve de jugement et d'adresse. Le roi, préoccupé de sa gloire, luttait contre son amour; le duc s'y abandonne sans résistance et dédaigne même la renommée, pourvu qu'il soit heu • renx :
J'aimerois beaucoup mieux que le ciel in'eûi fait naître Saas nom et sans honneur, pourvu que je pusse être Toujours auprès de vous doucement langoureux, Baiser vos blonds cheveux et voire beau visage, Et n'avoir d'autre loi que votre doux langage. J'aurois assez d'honneur, si j'étois tant heureux !
Ce ne sont pas là les fiers accents de Charles IX '.
< Claude Gamier tenait ce Tait de Desportes lui-même, comme il nous l'apprend dans sa Muse infortunée. Après les vers que nous avons cités plus haut, il continue :
Je le liens de luy-mesme, et qu'il eut de Henrv, Dont il esioit nommé le poêle ravory,
Dix mille escus, pour faire Que ses premiers labeurs honorassent le jour,
Sous la bannière claire Et dessous les blasons de Vénus et d'Amour.
* Voyez le sonnet & mademoiselle de Cbâteauneu'', page 4t6, et celui qui concerne son portrait, pages 4M et 4S7.
=> La pièce de vers, dans l'édition de 1611, porle la date de 1S7S; Uenri n'alla néanmoins prendre le commandement de l'armée que le tl février iS7r» ;
XXIV PIIILIPPR DBSPORTBS.
Le siège de la Rochelle était une conséquence de la Saint- Barthélémy, que le duc d'Anjou avait si fortement conseillée, à laquelle il avait pris tant de part. Ce hideux massacre, celto œuvre infernale exécutée au nom du ciel, ne semble pas avoir beaucoup ému Desportes; il soupirait, comme on voit, des plaintes amoureuses pendant que son patron allait combattre les huguenots, qui ne voulaient point se laisser tranquillement égorger. Une de ses meilleures chansons, écrite sans le moindre doute à cette époque, attendu qu'elle se trouve dans le premier livre des Amours de Diane, prouve encore son indifférence politique *. L'auteur y assimile complètement les tribulations que lui cause l'amour à la guerre intestine qui déchire la France Une lutte si cruelle lui parait uniquement une source de métaphores. S'identjflant avec les huguenots dans ses vers subtils, l'élégant poète termine ainsi sa comparaison, adressée à une femme, bien entendu : '
Comme eux je suis troublé de rage.
Comme eux je cause mon dommage Pour plaire k mon opinion ; Gomme eux mon mal même j'ordonne.
Et pour vous je me passionne Comme eux pour leur religion.
L'un d'eux des honneurs se propose, L'un des biens, l'auti e plus grand' chose, L'autre un paradis bienheureux :
Les biens, les honneurs et l'empire, Et le paradis où j'aspire, C'est d'être toujours amoureux.
Quelle insouciance révèlent ces strophes 1 ÇucI mélange de sang et de volupté, de galanterie et de carnage ! Desportes est bien de cette race française, qui joue avec la vie et avec la mort.
Après cinq mois d'un siège inutile et meurtrier, pendant lequel il avait été élu roi de Pologne, grâce aux manœuvres de
mas le siège ayant commencé plus lot et le voyage du prince é'ant tlécidi depuis quelques mois, les adieux furent écrits avant le dépnrt. « Voyei ce morceau. Irès-henreux de forme, page 5».
PHILIPPE DESPURTES. XXT
sa inèi-c, le duc d'Anjou élaît revenu à Paris vers la An du mois de juin 1575; il y resta trois mois au milieu des fêtes. Dans une de ces réjouissances fut déclamée VAntigone de Sophocle, traduite par Antoine de Baff. Desportes y glissa une allocution en l'honneur du prince, qui dénote sa complaisance sans limites et'son extrême finessci. Dans la corruption profonde du roi de Pologne» il avait entrevu, comme dans un abime, un nouveau genre de dépravation, qui, luttant d'abord contre son goût pour les femmes, devait finir par le dominer. 11 affectait déjà de porter les ornements destinés à l'autre sexe, ignoble caprice qu'il porta aux derniers excès quand il fut roi de France. « Le roy, dit l'Estoile, fa isoit force mascarades où il se trouvoit ordinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint et décou vroit sa gorge, y portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que les portoient les dames de la cour. »
D'Aubigné, dans son style frénétique, peint avec plus de dt^ tait les singuliers costumes du roi trés-chrétien et ajoute :
Pour nouveau parement, il porta tçut ce jour Cet habit monstrueux, pareil i son amour; Si, qu'au premier abord, cbacdn étoit en peine. S'il voyoit un roi femme ou bien un homme reine.
Eh bien ! croirait-on que Dcsporles eut l'extrême condestondanco de flatter dés ses débuts, et de flatter en public celle révoltante sophistication de l'amour? 11 compare adroitement le prince avec Achille à Scyros, portant des habits féminins :
Lorsque le preux Achille étoil entre les dames, D'un habit féminin déguisé finement.
Sa douceur agréable, en cet accoutrement, Allumoit dans les cœurs mille amoureuses flammes.
En voyant ses aUrails, sa façon naturelle, Les beaux lys de son teint, son parler gracieux, Les roses de sa joue et l'éclair de ses yeux, On ne Testimoit pas autre qu'une puceile < .
Mais Achille n'était pas seulement beau comme une jniiic lillf, il était encore vaillant comme un héros. I.e duc lui ressemble de tous points : il nous fait voir, dit le poêle, Mars et Vénus ensemble '.
• Voyez la lin de la pièce, pa;;e W6; qu'.l mesoil pornn's de faire remarquer ce beau vers :
Les roses de sa joue et l'éctair de ses yeux. « C'est certainement à Desporles que s'attaque d'Aubigné, quand il IraJio
XXVI IHlLirrE DESPOUTES.
C'esl ainsi que la proleclion des Valois dégradait les talents. Leurs vices corrompaient les sources diaphanes de la poésie et changeaient en poisons ses flots sacrés. Jamais peut-être, depuis la Rome impériale, école de dépravation aussi odieuse et aussi complète n'infecta la littérature de ses enseignements. Desportes aurait pu y apprendre le vol et le meurtre aussi bien que les voluptés contre nature. Pendant cette courte résidence de trois mois, que le duc d'Anjou fit à Paris, eut lieu un© se 'ne de brigandage bien capable de le former, s'il avait eu des dispositions en ce genre.
Le roi de Pologne, avant son départ, voulut marier la CliAteauneuf, sans doute pour se dispenser de l'entretenir durant son absence. Il avait, dans celte intention, jeté leâyeux sur un citoyen trôs-rrche, Duprat de Nantouillet, prévôt de Paris. Cet homme honorable se trouva peu flatté du rôle qu'on lui destin.ait et refusa péremptoirement la belle. Trans)>orlé de colère, le prince résolut d'en tirer vengeance. S'étant concerté avec Charles IX et le roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, il envoya dire au fier bourgeois qu'ils souperaient chez lui. Les trois têtes couronnées s'y rendirent en effet, ayant pour escorte une handt', de courtisans, et l'on peut supposer que notre auteur était du nombre, car il suivait partout le roi de Pologne. Après le repas, les seigneurs fouillèrent les armoires et les coffres de Nantouillet, firent main basse sur ses deniers, sur sa vaisselle d'argent, lui volèrent plus de cinquante mille livres.
Le lendemain, le premier président alla trouver Charles IX et lui dit que toute la ville était émue de cette équipée nocturne. Le prince jura qu'il n'y avait point figuré, qu'on ne pouvait le soutenir sans calomnie.
— J'en suis charmé, dit le magistrat; je vais ordonner une enquête et punir les coupables.
— Non, non, s'écria le prince, ne vous mettez pas en peine de cette afl'aire : diteâ seulemeht à Nantouillet qu'il aura trop forte partie, s'il veut demander raison du dommage qui lui est advenu *.
Voilà comment s'exerçait le droit divin au seizième siècle^ voilà comment on fortifiait le principe d'aiitorilè.
les flatteurs des rois sur la claie, dans son effroyable satire qui a pciur lill-e Les Princes : ces vers le désignent claireraenl :
Quand d'eux une Thaïs une Lucrèce est dile.
Quand ils nomment Achille un iufà:i:e Xhersile, etc.
' Journal de Henri lU, par rEstoiL% t. I, p. ci et Gi, éd.lion de Lcnglet DuFi-esnoy.
PUILIPI'B OESI'OHTES. XXVll
Pendant que le doc d'Anjou cherchait à négocier le mariage de la Ghâteauneuf, il portait au cou, devant tout le monde, le portrait de la princesse de Condé; le roi d'ailleurs ne se gênait point pour annoncer publiquement qu'il ferait tuer le mari. Ce dernief, loin de fuir la mort, semblait plutôt la chercher : au siège de la Rochelle, il avait montré un courage téméraire, qui annonçait le désir de trouver le repos à six pieds sous le gazon ^
Durant le séjour momentané du nouveau roi de Pologne dans la capitale, Philippe mit sous presse le recueil de ses vers, pour lequel le duc lui avait fait un si riche cadeau. Le privilège est du Î8 juillet. Cette première édition, publiée en format in-4*, éclipse par son luxe toutes celles qui virent le jour plus tard. La beauté du papier, le soin de Texécution, la rendent précieuse : la bibliothèque de l'Arsenal en possède un exemplaire magni* lique. L'aspect du livre confirme donc le rapport de Claude Carnier. Cette édition princeps a encore cela de curieux qu'elle renferme les œuvres capitales de Desportes, sauf un très-petit nombre de morceaux ; il y manque les Amours de Clionice, le deuxième livre des Elégies, quelques pièces détachées; mais on y trouve ses meilleurs sonnets, ses plus belles chansons, ses peintures de la campagne les mieux touchées, son éloquente diatribe contre le mariage. A vingt-sept ans. Desportes avait donc franchi presque toute sa carrière poétique.
Du Radier a fait de grands efforts pour découvrir quelles étaient les maîtresses chantées par Desportes sous des noms fictifs. La première était indubitablement Diane de Gossé-Brissac, femme du prince de Mansfeld. Dans cette cour dissolue, on ne tenait plus compte des rangs, comme le prouvent si bien les Datnes galantes de Brantôme, peintre joyeux de désordres inouïs. Desportes d'ailleurs était un homme influent; le bruit courut même qu'il avait pour amie intime la sœur de Henri III, la femme du roi de Navarre, cette Harguerite ^ue nous avons vue figurer dans une scène très-leste. Pour le rapprocher de la caste nobiliaire, on affectait d'écrire son nom en deux mots» Une liaison avec Diane ne laissait pas d'avoir ses périls. Les Mansfeld étaient des hommes violents et implacables. L'un d'eux, bâtard de leur maison, avait joué un rôle sinistre pendant la guerre de Trente Ans, et saccagé le nord de la France. Le mari de Diane ne montra pas un caractère plus facile : ayant surpris sa femme avec un autre amant, le comte de Maure> qui avait supplanté
L ■ L'Eiloile, iniine volume, p. M et QZi
xxvm puiLiPPE DËSPoaiËS.
Despoiles, il les tua l'un et l'autre dans un accèi> de fureur '. Le poêle rima l'épitaphe de la voUj;^ et charmante viclime. mais sans faire allusion à son genre de mort. 11 gérait en outre sur sa fin tragique dans une pièce de cent trente-six vers *.
Les deux livres des Amours de Diane , au surplus, ne renferment pas uniquement les sonnets, chansons, allégories, complaintes et dialogues adressés à l'inconséquente et malheureuse princesse. L'auteur y a évidemment inséré une foule de morceaux composés pour Charles IX et le duc d'Anjou, suivant un désir bien naturel aux écrivains de réunir leurs travaux cpars.
Le sonnet A mademoiselle Jeanne de Brisxae se trouve dans celln édition et à la suite on lit des stances, que les imprimeurs en ont séparées depuis, mais qui lui servent de commentaires. Elles débutent ainsi :
I orsque j'écris ces vers, il ne ^aut que Ton |>eiise Que, trop audacieux, je n'aye connoissance Kl de votre grandeur et de ma qualilè; Car je jure vos yeux et leur puissance sainte, Que je garde en ceci le respect et la crainte, Dont il faut révérer une divinité.
Je veux bien croire à l'humble adoration du poêle, mais ces deux morceaux n'en prouvent pas moins qu'il courtisait une parente de Diane, pendant que celle-ci agréait ses hommages et l'enivrait de caresses.
Du Radier forme des conjectures assez vagues sur la seconde uiaitresse chantée par Desportes. Il croit que c'était Hélène de Surgères, la même que Ronsard a si hautement célébrée. Comme le sonnet dont il s'autorise termine les Amours de Cléoniee, il ne peut se rapporter qu'à cette dernière. Aussi le critique, dans son incertitude, parait-il encore disposé à voir en elle Hippolyte Bouchard, vicomtesse d'Aubeterre, nièce de Brantôme et alliée à la maison de Vivonne; mais il n'appuie d'aucune preuve cette nouvelle hypothèse. Or des indications précises, détaillées ménie, auraient seules de l'intérêt, en éclairant la biographie de Desportes, en nous initiant aux mœurs de la cour, en faisant revivre pour nous ces aimables créatures, qui se sont depuis longtemps évanouies dans la région des fantômes.
Desportes se plaint souvent des rigueurs ou des infidélités qu'il éprouve. Sa figure contribuait sans le moindre doute à ces infortunes amoureuses. 11 n'avait pas la beauté qui séduit ou cn-
' IHi r.adier, loc- cU.
* Voyez à ia lin du volume, p. Utl.
PHILIPPE DËSPORIËS. \\i\
chaîne les cœuf-s. Sur Tédition de 1611, publiée par son Trère, on voit son buste, que couronnent Apollon et Vénus. H a l'œil brillant, le front vaste et régulier : tout le visage respire l'attention et le jugement. Mais le nez est volumineux, enflé par le bout comme une massue; une large bouche confine à de lourdes mâchoires; le cou peu développé met la tête trop près des épaules- Le voluptueux rimeur porte un grand collet de toile rabattu, un pourpoint serré, avec de nombreux boutons, et une pelisse garnie de fourrure, que termine par le haut une sorte de palatine '.
Cependant Charles IX jugeait que le roi de Pologne différait trop longtemps son départ. Le monarque malgré lui dut se résoudre à quitter la France et la princesse de Condé. Il chargea Desportes de mettre en vers ses adieux à l'une et à l'autre*. Le 28 septembre 1575, il commença enfin son voyage, emmenant avec lui lé poète. Des proscrits n'abandonnent pas plus péniblement le sol natal. Cet exil émut d'ailleurs toute la littérature : les écrivains perdaient un protecteur puissant, affable, qui aimait à rendre service. Ce fut un concours de lamentations. Germain Vaillant de la Guesie, Jean Daurat, Antoine Baïf, déplorèrent en latin son absence, dont on ne prévoyait pas la courte durée.
La vue de la Pologne et les mœurs des Polonais ne diminuèrent point l'affliction des voyageurs. Ces grandes plaines désertes, blanchies par la neige et tourmentées par les vents, ces cabanes enfumées où des rustres vivaient péle-mèle avec les bestiaux, la turbulence perpétuelle des hautes classes, la grossièreté des manières, une ivrognerie prodigieuse, des fanfaronnades interminables, un babil que rien ne lassait, leur causèrent un pénible étonnement. La corruption d un peuple à demi barbare choquait leur dépravation raffinée. Ils tournaient sans cesse les yeux vers la cour de France. Pour ne pas s'oc4;uper des affaires de son royaume, le prince feignait d'être malade'. 11 écrivait à Marie de Clèves des lettres passionnées « avec le sang qu'il tiroit de son doigt. » nous apprend l'historien Ma< thieu. Mais ces violents témoignages d'amour ne lui suffisant point encore, il faisait rimer par Desportes une complainte sur les abattements, les tristesses, les désespoirs qu'il éprouvait loin
* Voyez, au commencement de l'édition actuelle, le frontispice de 1611, reproduit avec la dernière exactitude par MM. David et Varin.
* Voyez p. 408, la Complainte pour monseigneur le duc d'Anjou, éleu ix>y de Pologne, lorsqu'il partit de France.
s Henri Martin, BUMre de France, t. IX.
I\X PHILIPPE DKSPORTES.
de sa belle. A ses regrets, à ses tendres souvenirs, se mêlait quelque peu de jalousie et d'inquiétude *.
Après neuf mois de séjour, le poète en eut assez. 11 obtint la permission de retourner dans sa patrie; mais, avant de quitter la Pologne, il lui lança des adieux foudroyants. Inspirée par la colère, cette diatribe est un de ses meilleurs opuscules. C'est même un des morceaux les plus achevés qu'ait produits le seizième siècle : il a, sous le rapport des idées, comme sous le rapport du style, une allure toute moderne *. Le retour de Desportes fut une fête pour les savants et rimeurs, qui puisaient dans sa bourse et proGtaient de son crédit. Jean Daurat écrivit en latin deux chants de triomphe '.
11 venait seulement de partir, lorsqu'un courrier apporta la nouvelle inattendue que Charles II était mort le 5() mai 1574 *• La couronne, dés lors, passait sur la tête de son frère, le duc d'Anjou. Le roi de Pologne s'apprêta donc à regagner son pays; mais il ne voulait pas y rentrer les mains vides. Aussi mit-il dans sa valise pour trois cent mille écus de pierreries, souvenirs précieux qu'il choisissait parmi les diamants de la couronne. Le tour exécuté, il partit à cheval, pendant la nuit du 16 au 17 juin, escorté seulement de sept ou huit compagnons : iîs firent vingt lieues d'une seule traite, poursuivis par une troupe de cavaliers qui ne leur permettait point de ralentir leur course. Us eurent le bonheur d'atteindre la Moravie et de mettre leur proie en sûreté au delà des frontières autrichiennes. Noble évasion pour un prince qui portait alors deux couronnes! Les Polonais se décidèrent sans peine à proclamer sa déchéance.
Une fois à l'abri des poursuites, le prince traversa lentement l'Allemagne et l'Italie du Kord; le 5 du mois de septembre seulement, il rentrait en France par le Dauphiné. Les amis et commensaux de Desportes attribuaient son retour aux chants du poète : comme la lyre d'Orphée mettait en mouvement les pierres et attirait les animaux sauvages, ils prétendaient que les accents du barde moderne avaient évoqué le roi de Pologne. Les diamants cachés dans sa valise» c'étaient des dons qu'il rapportait pour lui et pour les siens. Le littérateur officiel devait,
* Le mot de Mariet placé dans la neuvième strophei prouve que ce morceau avait pour objet la princesse de Condé.
« Voyei p. *î4.
> Voyez p. 481 et 492.
* La dernière strophe de V Adieu à la PologiU prouve qu'il fut écrit avant r.-irrtvée de Testafette, qui eut lieu le 13 ou lo 1 % juin. Dcspoi (us n'clait donc pas resté tout & jfait neuf mois hors de sou |>a\ s.
PHILIPPE DK8PORTB8. XXXI
selon toute justice, en obtenir la meilleure part *. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'en montant sur le trône il allait, pour ainsi dire, faire asseoir sur les marches son poète favori. Le gracieux rimeur devint un homme considérable; sa fortune, qui jusqu'alors avait brillé comme une étoile, mais comme une étoile secondaire, dans le ciel de la cour, resplendit aussitôt parmi les astres de première grandeur. Est-ce alors quMl refusa la place de secrétaire des commandements? Je serais tenté de le croire : il se réservait pour des fonctions plus intimes. Comme tous les poètes d'ailleurs* il fuyait les tâches trop lourdes, les occupations trop assidues'.
Henri 111, ayant perdu beaucoup de temps dans le midi de la France, ne revit pas la princesseTde Condé, qui mourut en couches, le 30 octobre 1574. Son amour était parvenu à un point d'exaltation, qui lui donnait l'air d'une tendresse véritable. Il voulait faire casser le mariage de la belle adultère, pour lui offrir la couronne. Sa douleur s'exprima d'une façon étrange : il parut quelques jours en public tout couvert de petites têtes de mort brodées sur ses habits : on en voyait même sur les cordons de ses souliers '. Le cardinal de Bourbon l'ayant invité à un festin, dans l'abbaye où reposait le corps de la jeune femme, le prince déclara qu'il lui serait impossible d'y entrer, si on n'éloignait ces témoignages d'un bonheur trop tôt disparu *,
Le 15 février suivant néanmoins, il épousait Louise de Lorraine, fille du comte de Yaudemont.
Mademoiselle de Châteauneuf le disputa quelque temps à la nouvelle reine. Une fois encore il essaya de la marier; mais, l'ayant offerte au comte de Brienne, cadet de la maison de Luxembourg, le fier seigneur regarda celte proposition comme un outrage, et, plutôt que de subir ^ine alliance dégradante, il quitta la cour . Les faiblesses du prince continuèrent : mais un jour la favorite osa braver la reine dans un bal; Catherine de
< Magna vi» referenssibi praeinia parla suisque,
Inse duplex regnum, duuiicem sua turba favorem. Hos inter primum tibi Musa tidelis honorem Jure dédit, sibi quem non aemulus occupe! aher.
Jo. Auratus, poaaregiia.
* tf Raroqne bac ambitiosa tempestate sprets poteslatis exemple, primo amplissimam notarii sacrarum jussionum dignitalem, deinde Burdigalensem Arcbiepiscopatum recusavit. » Epitaphe de Desi)ortes, (lar Thibaut son frère.
3 Henri Martin, t. IX, p. 410;— Mathieu, p. 406.
* î.'Kstoile. JoHmiî de Henri JII.
XXXII PHILIPPE DESPOniKS.
Médecls intervint et demanda sa mise à la retraite. Pour le coup le prince lui signifia son congé.
Un sort tragique semblait menacer toutes les femmes que chantait Desportes. Dans sa colère, mademoiselle de Châteauneuf épousa un Florentin nommé Antinotti, capitaine des galères à Marseille : le successeur de Henri III et de quelques autres peut-être ne se crut point tenu d'être fidèle. Mais la noble courtisane ne l'entendait pas ainsi. «L'ayant trouvé paillardant, nous dit un chroniqueur, elle le tua virilement de sa propre main '. ».
Philippe Altoviti hérita de la place qu'il occupait et de sa fougueuse moitié. En faveur de cette alliance, Henri III le nomma baron de Castellane. Mais lui ^ussi devait périr d'une façon tragique. Ayant écrit au roi, en 1586, que le bâtard d'Angoulême* entretenait avec le maréchal de Montmorency des relations suspectes, le prince envoya sa lettre à l'accusé, grand prieur de France. Celui-ci, furieux, va trouver le dénonciateur, qui venait justement d'arriver à Aix pour l'assemblée des états. Le capitaine ne put nier le fait et demanda pardon au seigneur de l'avoir injustement soupçonné. Hais, peu satisfait de ces excuses, le grand prieur tire son épée, dont il blesse Altoviti. Pour se mettre en garde contre de nouveaux coups, l'Italien saisit son adversaire à bras le corps. Un gentilhomme du bâtard d'Angoulême survient au même instant, et, par excès de zèle, transperce Altoviti. Mais il enfonça trop son épée, qui atteignit le grand prieur et lui déchira les entrailles. L'Italien mourut aussitôt; son antagoniste expira sept ou huit heures après, désespéré de cette catastrophe inattendue. Ses biens, ses bénéfices, son prieuré passèrent au fils que Charles IX avait eu de Marie Touchet, sous les auspices de notre poète. Quant à la Châteauneuf, elle disparaît dès ce moment dans les bas-fonds de l'histoire; mais on suppose qu'elle termina son aventureuse carrière peu de temps après la mort du baron de Castellane.
Cependant la faiblesse, rincapacité de Henri III avait bientôt rendu sa position périlleu!$e; la Ligue s'était formée pour substi-
* L'Esioile, Journal de Henri lll.
s Fils de Henri II et de la belle Levislon, Ecossaise, qui figurait parmi 1rs demoiselles d'honneur de Marie Stuait.
IMIILIPTE DESPOIIT 8. XXXIII
tuer à son indolence une aciion énergique, pour lui arracher le pouvoir par des moyens détournés. Une réunion des états généraux lui parut indispensable : convoqués à Blois, ils furent ouverts le 6 décembre 1576. Desportes avait suivi le prince, auquel il servait peut-être de secrétaire particulier, comme prt-cédemmcnt au marquis de Viileroy.
En même temps que lui était arrivé un jeune homme de vingt ans, qui allait, avec son aide, Taire dans le monde un chemin rapide. Le comte de Matignon, député aux états généraux et gouverneur de la basse Normandie, oii résidait la famille du débutant, l'avait amené pour le présenter au roi comme uno merveille de la nature. Ce n'était rien moins que Davy du Peiron, le futur cardinal. H montrait une inlolligence si précoce-, il avait déjà tant de savoir, que chacun l'admirait. Le comte en parla au prince, qui voulut le voir. La réception eut lieu pendant le diner. On adressa au jeune homme plusieurs questions sur diverses matières séiieuses, et ses réponses nettes, promptes, spirituelles, émerveillèrent les courtisans. Quelques-uns essayèrent de l'embarrasser; mais il se tira si bien d'affaire, que l'ètonnement redoulila. Les auditeurs furent unanimes pour le déclarer un prodige.
Desportes lui témoigna une bienveillance (oulc parlicnlièro . 'Tuuchard, abbé de Uellozane, et Joyeuse, un des mignons du roi, lui firent aussi l'accueil le plus gracieux. Hais un obstacle essentiel empêchait qu'on lui accordât de sérieuses faveurs. Du l'erron professait le calvinisme, pour lequel ses parents avaient souffert les persécutions et l'exil. Étant allé à Paris, après la clôture des états généraux, il y obtint de grands succès en prononçant des discours publics. Celte vaine gloire cependant ne lui procurait pas le moindre avantage. Aussi Desportes voulut-il avoir un entretien avec lui.
• Qu'espérez- vous, lui dit-il, de ces applaudissements qui flattent vos oreilles If N'ambitionnez vous rien autre chose qu'une fntile renommée? Vous êtes jeune, vous avez besoin de faire fortune, et vous n'y parviendrez pas, si vous n'abjurez votre croyance. Uoi-méme, malgré toute mon affection pour vous, je n'oserais soutenir un schismatiquc. Laissez donc là une opinion dangereuse, qui vous éloigne de la prospérité. »
Ces observations firent réfléchir le jeune Normand. II lut, diton, des livres de controverse, et un beau jour il vint déclarer au poète courtisan que la lumière s'était faite dans son àiue, qu'il voyait son erreur et était prêt à renier la foi de ses p«'res. La cérémonie eut lieu quelque temps après; pouvant dès
lors le protéger sans se compromotlro, Philippe Desporles le recommanda chaudement au souverain. Il n'eut d'abord d'autre fonction que de distraire le prince. Mais, ayant su obtenir ses bonnes grâces, il fut nommé son lecteur officiel, avec duuic cents écus de pension.
Un changement s'était op«^ré dans notre auteur lui-même, depuis qu'il avait trente ans révolus. Au tumulte, aux orages de l'amour succédaient chez lui les préoccupations de la politique et de l'intérêt, ou, pour mieux dire, ces louches visiteuses, qui, reléguées au second plan, n'avaient encore osé sortir de l'ombre, vinrent se poster à sa droite et à sa gauche, comme d'avides et mornes conseillères. Desportes nous a expliqué celte métamorphose, dans un sonnet que nous devons reproduire, comme faisant partie essentielle de sa biographie.
* CeUe fureur d'amour, de raison la maîtresse. Aveugle, impatiente et qu'on ne peut cacher, Veiller, pleurer, jurer, s'apaiser, se fAcher, Lettres, faveurs, re<(ards, ce sont tours de jeunesso.
.l'en ai fait le voyage, et faut que je confesse Que jamais jeune coiur ne se vit mieux touclier, Kt n'eusse jamais cru qu'on me pût arracher L'aiguillon qui, dix ans, m'a tourmenté sans cossu- Mais six lustres si lOt n'ont mon âge borné, Que du chemin passé je me suis délourné, Tout honteux que si tard j'aie été variahle;
Et dis, quand de quelqu'une â tort je suis repris : «Qu'amour à l'homme m.ir n'est que perte et mépris, Au lieu que sa folie au jeune est prolitable.»
Mais, si les passions de Desportes se calmaient avant l'âge, celles de Henri 111 prenaient, au contraire, une odieuse intensité. Avec l'admiration des anciens, leurs révoltantes débauches semblaient avoir pris possession de la cour. Les sieurs d'O et de Villequier présidaient à ces impures saturnales, pourvoyaient le roi de stijets des deux sexes. Eux-mêmes partageaient les goûts infâmes du prince. Pour s'y livrer sans obstacles et sans témoins, Henri III avait acheté une maison de campagne isolée, à Ollainville prés d'Arpajon^ C'était son parc aux cerfs, où il attirait les jeunes gens que distinguaient leurs avantages exté-
* le monarque y bâtit même un château : il avait acheté la maison soixante mille livres, du trésorier Milon Vovez l'Rstoile, la ù>nfnii(m de Sfln/'ff. les Traoiqwes.
PHILIPPE DfiSPORTES. XXXV
rinni's et surtout leur grâce féminine. D'Aubigi^é peint ces honloux caprices en termes brûlants comme un fer chaud :
Si bien qu*à la royale il vole des enfants,
Pour s'échauffer sur eux à la fleur de leurs ans,
Incitant son amour, autre que naturelle,
Aux uns par la beauté et par la grâce belle.
Autres par l'entregent, autres par la valeur;
Et la vertu au vice hâte ce lâche cœur.
On a des noms nouveaux et de nouvelles formes
Pour croître et déguiser ces passe-temps énormes < .
Et le poète, continuant sa description en termes que nous ne pouvons reproduire, atteste qu'on employait, pour corrompre les jeunes victimes, les promesses, les menaces, les dons et la violence. Imitant même la démence de Néron, le prince épousa plusieurs de ses favoris, entre antres Quélus et le Grand de Bellegarde; les contrats furent signés de son propre sang et du sang d'O, qui assistait comme témoin. Dans son cabinet, à Parts, plusieurs femmes succombèrent à ses attentats, que d'ignobles circonstances aggravaient encore. Le meurtre d'ailleurs se mêlait au libertinage, le crime assaisonnait la volupté.
En 1577, à Poitiers, dans le château royal, une scène tragique rappela les forfaits des empereurs romains. La dame de Yillequier ayant médit du prince en public, ou môme, suivant l'Estoile, lui ayant refusé ses faveurs, quoique du reste elle n'en fiU point avare, et que son mari, comme tant d'autres â cette épocpie, ne blâmât point ses mœurs licencieuses, sa mort fut résolue entre le digne personnage et son auguste mattre. Un jour donc, Yillequier entre ohez elle, au moment qu'elle sortait de sou lit et qu'une de ses caméristes lui tenait le miroir pour l'aider â se friser. Il lui reproche ses excès, l'accuse d'avoir voulu l'empoisonner, de concert avec un amant, puis se jette sur elle, quoiqu'elle fût enceinte, et la poignarde. Quand on examina le corps, on trouva qu'elle était grosse de deux enfants. Kulle poursuite ne fut exercée contre le scélérat : il obtint même sou pardon avec une facilité qui rendit évidente la secrète approbation du roi. Peu de temps après, en 1379, Henri le nomma gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France.
Un manuscrit de la Bibliothèque impériale * prétend que Desportes aida le souverain dans une une bonne partie de sen galan-
* 1^ Tragiques, par d'Aubigné, p. lOS, édition Lalanne. 3 Anecdote» Urée» de la bouOu de divers §ra»d» personnages et noiommenl de " M. ]e rJwweHerdu Vair^ recueil de Du|Hiy, volume G6t.
teries. Cette imputation d'un auteur anonyirie ne mérite pa» une pleine confiance. Mais, s'il est douteux que le poète racilitât directement les plaisirs du prince, il est positif que même son libertinage contre nature ne lui inspirait ni colère ni dégoût. Ses poèmes ne laissent, à cet égard, aucune incertitude. Nous l'avons déjà vu flatter la coquetterie hermaphrodite du roi très-chrétien. Le duel célèbre, où périrent Quélus et Haugiron, lui donna lieu de manifester publiquement son extrême indulgence pour les goûts ténébreux de son seigneur e' maître. L'élégie intitulée : Aventure neconde : Cléophon \ nous dépeint en phrases poétiques celte lutte sanglante.
Le ^ avril 1578, Quélus, mignon du roi, et le jeune d'Kntragues, appartenant à la faction des Guises, ayant eu un léger débat dans la €Our du Louvre, prirent rendez-vous pour le lendemain matin. A cinq heures, ils se trouvèrent sur le inaiclié aux chevaux, qui occupait le terrain actuel de la Place-Uoyale. (^tuélus était accompagné de Uaugiron et de Livarol; d'Entragues avait amené au combat deux ligueurs, Riberac et Schomberg. Ils en vinrent aux mains avec tant ide fureur, que Maugiron et Schomberg restèrent morts sur le champ de bataille; Riberac traîna jusqu'au lendemain; Livarot demeura six semaines couché; l'irascible Quélus, premier auteur du duel, reçut dix-neuf coups; d'Entragues, le plus heureux, en fut quitte pour une égraiignure. On transporta Quélus dans l'hôtel de Boissy, peu distant du lieu fatal. Le malheureux languit irente-trois jours. Le roi ne quittait pas sa chambre; il aidait à le panser, il le servait de ses propres mains. Écoutons Desportes :
Ce grand roy le console, et, d'un plaisant langage, Voile de son ennui, lui remet le courage, Voit de ses coups divers sonder la profondeur, E(, pour le secourir, met au loin sa grandeur.
Nul divertissement sa douleur ne déçoit ; lies yeux ni de l'esprit le somme il ne reçoit (Tant cet ennui le point), donne, promet et prie. N'est ime rien trop cher pour raclieter sa vie : D'autour de son chevet il ne se peut bouger, Et de sa blanche main ii lui donne à manger.
11 avait fait tendre des chaînes dans la grande rue Saint- \nloine, de peur que le bruit des charrettes ne l'imporlunât et ne lui fût
* Dans quelques éditions de Desportes, dans celle de 1587 notamment, on a mis celte avetUvre la première; c'est une erreur évidente.
PHÎLIPPE DESPOKTES. XXXTII
nuisible. Au pauvre moiibond, il promettait cent mille écus; aux chirurgiens, cent mille francs s'ils le sauvaient. Mais, après avoir langui trente-trois jours, il expira sous les yeux du prince. « Il mourut, dit l'Estoile, ayant toujours en bouche ces mots, même entre ses derniers soupirs, qu'il jetait avec grande force et grand regret : — Ah ! mon roy ! mon roy ! — sans parler autrement de Dieu ni de sa mère. »
Le prince baisa les joues glacées des deux mignons, flt couper leurs blondes chevelures pour les garder; il 6ta de sa propre main les pendants d'oreille qu'il avait donnés et attachés lui-même à Quélus. On exposa leurs corps sur des lits de parade, et tonte la cour eut ordre d'assister à leurs funérailles. Le prince s'enferma pendant plusieurs jours, permit qu'on lui adressât des consolations, comme s'il avait perdu sa mère ou sa femme. De splendides tombeaux, élevés dans l'église Saint- Paul, reçurent les défunts, tombeaux ornés de statues, détruits plus tard par les ligueurs. Ronsard, llesportes et Amadis Janmyn* furent chargés d'exprimer en vers le deuil du roi. Outre le morceau dont nous avons parlé tout à l'heura, Desportes en écrivit trois autres qui offrent tous les caractères d'une galanterie équivoque. Le poète loue ces jeunes gens comme on louerait des femmes : ce sont les termes, les images que l'on emploie ordinairement pour peindre un amour licite. On attribue à Desportes l'invention ou la naturalisation dans notre langue du mot pndetr; il faut convenir que ce mot chai-mant a eu là un singulier patron.
Peu de temps après, le %\ juillet de la même année, Sainlllégrin, autre mignon du roi, qui avait sétluil la duchesse do Guise, ayant été assassiné, par l'oixlre du mari, au moment où il quittait le Louvre, le prince désira que son poète officiel lui rimât une prière pour ces trois victimes bien-aimées. Il la nt écrire dans son livre d'heures, après l'ofAce des morts.
Donne que tes esprits de ceux que je souspire, N'esprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire; Fay leur p^rt en ta gloire, ainsi qu'à tes esleus ; Cancelle leurs péchés et leurs folles jeunesses, Et reçoy, s'il t^ plaist, en suivant tes promesses. En ton sein Maiigiron, Saint-Mesgrin et Quelus <.
* Voyex les vingt-quatre sonnets de celui-ci dans le Journal de HenriUl par FEstoile.
* Trois ans auparavant, Desportes avait chanté un autre mij,nion de Henri III. Louis du Gast, que le duc d'Alençon et Marguerite de Nnvan e avaient fait assassiner le SI octobre iS75.