‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 4 sur 163 · XXXVIII PHILIPPE DESPOP.TE.S · texte numérisé non relu

XXXVIII PHILIPPE DESPOP.TE.S

Ainsi le prince unissait une piété apparente au libertinage le plus immonde; il demandait à Dieu les gloires de son chaste paradis pour d'efft'ontés Ganymédes. L'ardent catholique, le principal instigateur de la Saint-Barthélémy, profanait sans pudeur les mystères de cette religion qu'il avait voulu faire triompher par le meurtre. Le passé, il faut bien le reconnaître, a généralement de tristes protecteurs. Ces hommes corrompus, qui soutiennent la cause de la mort, semblent porter en eux-mêmes la putréfaction des cadavres. N'était-ce pas du sein d'une abominable dépravation que les empereurs romains calomniaient et persécutaient les apôtres de l'Évangile? Vous voyez quelles infamies étalaient au grand jour les modernes champions du fanatisme. Le dix-huitiéme siècle nous a montré tous les vieux pouvoirs plongés dans la bouc, avant que la révolution les couvrit de ses flots vengeurs, purifiât la société de son déluge expiatoire. Aussi quand les chefs d« la routine, les conservateurs du mal, les princes des ténèbres succombent enfin sous le poids de la raison et de l'équité, leur chute inspire une joie sans mélange. Leur caractère étant aussi vil que leur intelligence est méprisable, que pourrait-on regretter en eux ? Leurs sépultures sont d'infects charniers dont on s'éloigne avec dégoût, tandis que los pieuses fleurs de l'attendrissement et du souvenir parfument les tombes des héros, des penseurs et des justes.

La mort des trois mignons ne porta aucim préjudice à la fortune de leur complaisant panégyriste. Anne, vicomte de Joyeuse, et la Valette, tous deux issus de grandes familles, les remplacèrent dans l'alcôve du roi. Le premier surtout exerça bientôt une influence irrésistible. L'année même où avaient péri ses trois prédécesseurs, lors de l'institution de l'ordre du Saint-Esprit, en décembre 1578, le prince voulut qu'il portât un vêtement de même couleur et de même forme que le sien. Trois ans après, il lui flt épouser Marguerite de Lorraine- Vaudemont, sœur de sa propre femme. Les réjouissances durèrent dix-sept jours et coûtèrent une somme qui vaudrait à notre époque trente millions. Or c'était un jeune homme doux, spirituel, affable et généreux. Son caractère et celui de Desportes ayant beaucoup d'analogie, leurs relations devinrent promptement très-amicales. Ce fut alors que l'étoile du voluptueux rimeur atteignit son point culnlinant. Le favori, créé duc et pair, lui demandait avis presque en toute chose*. 11 lui donna, au rapport de DaUac, une abbaye

« T.illmMn1 des Ré.iiix.

IMIILiri'E DESPORTËS. \\\l\

pour uu sonnet ^ Ce lut sans doute à Tépoque de son mariage, où Ronsard et Balf, ayant composé des vers destinés aux mascarades* jeux et tournois de la fêle, comme Desportes lui-même, reçurent chacun du roi deux mille écus, outre les costumes splendides que leur avait offerts le jeune seigneur. L'abbaye pour un sonnet devait être celle d'Aurillac, échangée plus tard contre celle des Vaux de Gernay. En 1582, le souverain y ajouta l'abbaye de Tiron, au diocèse de Chartres, qui rapportait neuf ou dix mille livres de revenu. L'année suivante. Desportes ob** tint un canonicat de l'église de Chartres; mais, comme oc bénéfice l'obligeait à la résidence, il aima mieux l'abandonner . On le nomma, en compensation, chanoine de la Sainte-Ghalielle. Le 13 février 1^9, le prince lui octroya encore l'abbaye de Josaphat, au diocèse de Chartres. Mais le cadeau le plus important de Henri 111, ce fut l'abbaye de Bonport, située sur la rive gaurJ>e de la Seine, dans la haute Normandie, â trois lieue <le Rouen. CiCtte maison rapportait au dix-huitième siècle vingt mille livres de rente.

Notre poète reçut-il les ordres? Cela me parait douteux. Les statuts du concile de Trente exigeaient, à la vérité, que tout laïque pourvu d'une abbaye en comniendc se fit adjoindre au corps ecclésiastique dans l'année de ses provisions, s'il ne voulait encourir la déchéance, le Saint-Siège toutefois dispensait aisément de la prêtrise. Les revenus des monastères allaient ainsi, hors du cloître, servir aux passions les plus mondaines. Les jolies filles recevaient une bonne part des écus provenant de pieuses fondations. Les grasses prébendes de Desportes versaient chaque année dans sa caisse trente mille livres qui, de nos jours, en vaudraient cent mille *.

* Après avoir raconté ce fait dans ses Entieiieiu, Balzac ajoute : a Dans cette même cour où l'on exerçoit de ces libéralités, où Ton faisoit de ces fortunes, plusieurs poètes étoient morts de faim, sans compter les orateurs et les historiens, dont le destin ne fut pas meilleor. Dans la mrme cour, Tor-

Ïuato Tasso a eu besoin d'un écu et Fa demandé par aumùne à une dame e sa connoissance. Il rapporU en Italie l'Iiabillement qu'il avoit apporté et. France, après y avoir fait un an de séjour. Et toutesfoi» je m'assure qu'il n 'y a point de slance de Torquato Tasso qui ne vaille autant, pour le moins, que le sonnet qui valut à Desportes une abbaye. »

* Nous adoptons le chiffre de Régnier, mais Tallemanl des Réaux dit quarante mille. Voyez la satire neuvième de Régnier, vers 101. Du Verdier, dans sa Bibliothàfpte française, nous donne quelques détails t'eialivcinentaux faveurs qu'obtenait Desportes : « Et n'a-t-il pas eu ces bénéfices par vocanc*^ ou mort des abbés; ains par la résignation qu'ils en ont fdtte entre It s niaûis de Sa Majesté, qui leur a donné récompt-nse plus urande, alin de le potu*voir selon son désir. »

XL l'HlLIPPË DËSPORTES.

Ce fut alors surtout qu'il mena cette granide existence, admirée comme un prodige par les auteurs contemporains et à laquelle il les associait généreusement. Sa table, richement servie, leur était toujours ouverte; ils puisaient dans sa bourse, les pauvres déshérités, qui n'avaient pas su, comme lui, remplir leur escarcelle, il faisait aussi libéralement les honneurs de sa vaste bibliothèque. « Nul ne surpassait la délicatesse, l'opulence de ses festins, nous dit Scévole de Sainte-)larthe ; nul ne prit plus de soins, ne lit plus de dépenses pour réunir une collection de livres; nul n'étala une plus grande somptuosité dans le train de sa maison ^ » Admirable causeur, il animait, il égayait l'entretien. 11 semble d'ailleurs avoir détesté les ba- »ards prodigues de mots et vides de pensées. Le maréchal de lletz, qui passait pour un grand politique, lui déplaisait par son insignifiante conversation; il lui reprochait de parler beaucoup sans rien dire *.

Obligeant et affecteux, Desporles se servit de son influence pour améliorer le sort des écrivains; il leur faisait obtenir des places lucratives, des bénéfices, des pensions, des avantages de toute nature. Yauquelin de la Fresnaie lui dut l'intendance des cdtes de la mer, qui lui fut octroyée par le duc de Joyeuse, nommé grand amiral de France '. Non content de lui avoir ainsi procuré une belle position, il voulut pousser plus loin sa fortune et lui écrivit dans ce but taie lettre curieuse, dont son obligé lui -même nous offre l'analyse. Une satire de son livre I" n'est en effet qu'une réponse à la missive et aux propositions de l'adroit négociateur, que précède un résumé de son billet.

Desportes, dont la discrète prudence Des plus prudents la prudence devance.

NOUS me dites que je devrais trouver moyen de présenter au

> Nutlus enim eum vel hospitalis mensae liberalibus epulis, vel inslaurandae bibliotliecae sumptu et studio, vel omni denique civilis vilao splendure superavit. {Eloges des hommes illustres,!- V.)

3 Voyez les notes de Lenglet Dufresnoy sur le pamphlet intitulé : Bibliothèque de madame de MotUpensier (I5S7). Les diners de Desporles sont chaleuieusement décrits par Jacques de Montereul, dans le Tomlvau, que nous reproduisons A la lin du volume.

^ La Fresnaie explique tout au long dans ses œuvres (demi re satire du livre I")ce service que lui a rendu notre poète :

Sa f.-iveur vint de U bienveillance Que Oesportes portoit aux bou^ dès sa naissance, J'aimerois beaucoup mieux pouvoir m'en rev.iiicher Par quelques bons effets, que ses vertus prescher.

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