‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 43 sur 163 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Iles esprits abattus sont-ils si fort coupables, Que leur peine en trois ans ne t'ait pas satisbit?

Von coeur, mon œil, mon teint, blessé, cave, deffait, De traits, de pleurs, d'ennuis, cruels, amers, durables, Pourroient faire avouer aux damnez misérables Que de mes passions l'enfer n'est qu'un portrait.

De ma soif près des eaux Tantale est la flguro; Le vautour de Titye est la peine où je dure. Tenaillé d'un désir qui me ronge et me poind ;

Mon travail sans profit est le seau des Belides, Et mes chauds desespoirs les fleres Eumenides; Mais, las ! en mon enfer Letbés ne passe point.

Dressez-moy sans cesser querelle sur querelle, Et tenez de vos yeux le beau soleil caché. Pour rendre mon espoir languissant et seiche, Et pour couvrir mes jours d'une nuict étemelle ;

Que pour moy de tout point la pitié soit cruelle, Et que toujours le ciel à mes cris soit bouché, La rigueur des ennuis dont je seray touché lï'aura jamais pouvoir de me rendre infidelle.

Mon cœur, aux flots du mal, semble un roc endurc)-; Vous estes mon soleil, je suis vostre soucy, M'ouvrant tant seulement aux rais de vostre veué.

Las! vous le sçavez bien; mais, pour me tourmenter. Sans cause, à tous propos, vous monstrez d'en douter, Et c'est de tous mes maux celuy seul qui me tuê.

Puisqu'il vous plaist. Madame, et qu'avez tant d'envie Que je cesse d'aimer, d'adorer, et d'avoir Au cœur vostre portrait, je veux vous faire voir Que je puis l'impossible en vous rendant servie.

Vos rigueurs, vos dédains, les douleurs de ma vie. En vain eussent pensé ma constance émouvoir. Car aux plus grands malheurs s'augmentoit son pouvoir. Comme un roc s'endurcit aux vens et à la pluie.

Mais, puis que je vous fasche, et qu'il ne vous plaist pa» D'un regard seulement honorer mon trespas; Puis que ma senltude et ma foi vous offence,

L'ame et le cœur en feu, l'œil de pleurs tout ehnrgé. Pour ne vous ennuyer par trop de patience Et pour vous obeïr, j'accepte mon congé.

Tant d'amour, tant de foy dont vos lettres sont plaines, Tant de feu que le tans n'a rendu moins vivant, Et tous ces beaux discours qui m'alloient décevant, Ne sont que des chansons et des paroUes vaines.

Je ne m'en paye plus, mes travaux et mes paines Cherchent du bien solide, au lieu d'ombre et de vant, N'abusez donc l'espoir d'un fidelle servant : Amour veut des effets et des preuves certaines.

Depuis quatre ans entiers vous m'appastez ainsi ; Je vieillis cependant, vous vieillissez aussi. Et perdons de nos ans la saison mieux aimée.

D'en taxer la fortune et les empeschemens, C'est une foible excuse : oncques deux vrais amans Ne trouvèrent pour eux de porte assez fermée.

J'ai tant souffert d'ennuis, de honte et de misère, Depuis qu'à vos beaux yeux mon esprit s'est rendu; Mon âge et mon labeur j'ai si mal despendu. Que j'en sers de risée et de fable au vulgaire.

Je veux rompre mes fers, plein de juste colère. Et perdre heureusement l'amour qui m'a perdu. L'eu8sé-je fait plus tost 1 J'ai bien tard attendu, Mais si n'est-ce pas peu de m'en pouvoir deffaire.

Loin, loin, bien loin de moy, pensers fallacieux, Espoirs faux et trompeurs, désirs ambitieux. Et des travaux passez souvenir trop durable.

J'appen à Nemesis, pour acquiter mes vœux, Ces traits qu'elle a rompus, ces tlambeaux et ces nœnx, Esteints et déliez par sa main secourable.

LYllI

Le robuste animal dont l'Inde est nourricière, i>tti, pour n'estre poilu, se purge et va lavant. Afin que, plus devôt, il puisse, en arrivant Ln nouvelle Diane, adorer sa lumière :

S'il faut monter sur mer, par force ou par prière, Bstant prés du vaisseau, ne veut passer avant >i son maistre ne parle et lui jure devant Di? sain le reconduire en sa terre première :

Moy, phis lourd mille fois et plus mal advisé.

LIYRB II. lOS

Sur mer, à tous périls je me suis exposé,

Sans promesse d'Amour, mon guide en ce voyage.

Donc, ô belle Diane, helas! asseurez moy Si, pour vous adorer seule, ainsi que je doy, De toute vieille erreur j*ai purgé mon courage.

Belle et cruelle main, qui m'avez enchaisné Dans la prison d'Amour, mon antique adversaire. Estant si délicate, hé ! comment se peut faire Qu'un coup si dangereux par vous me soit donné?

Non cœur, nouveau captif, en est tout estonné, lies sens tous esperdus ; et mon œil téméraire, De vous voir pour son mal ne se sçauroit distraire, Tant la beauté l'attire et le rend obstiné.

Par un nouvel effort mon ame est surmontée. Je sçavoy bien que Mars, par sa main redoutée, Fait ces actes guerriers et se rend plus connu ;

Mais que ma liberté deust estre retenue Par une main si tendre, encore toute nuS, Ce miracle est à moy seulement advenu.

Chacun jour mon esprit loin du corps se retire; Je tombe en pâmoison, je pers le mouvement, Ma couleur devient palle, et tout en un moment Je n'enten, je ne voy, je ne sens ny respire.

Revenant puis après, vers le ciel je souspire, rouvre les yeux ternis, je m'esmeus doucement, Comme un qui a dormy, puis, sans estonnement, J'atteji le pront retour d'un si lasche martire.

Ceux qui voyent comment ce mal me met au bas, Comme il revient soudain, n'attendent qu'un trespas Qui ces petites morts d'heure à autre finisse.

Il ne m'en chaut pour moy; c'est tout mon réconfort. Hais pour vous je m'en plains, qui perdrez à ma mort Un cœur qui n'estoit nay que pour vostre service.

Beaux nœux crespes et blonds nonchalamment épars^ Dont le vainqueur des Dieux s'emprisonne et se lie ; Front de marbre vivant, table claire et polie. Où les petits Amours vont aiguisant leurs dars;

Espais moncean de nptge âvenglânt les regnn, Pour qui de tout objet mon œil se desallie; Et toy, guerrière main de ma prise embellie, Qui peut, nuê, acquérir la victoire de Mars;

Yeux pieu vans à la fois tant d'aise et de martirc,. Sous-ris par qui l'Amour entretient son empire, Voix dont le son demeure au cœur si longuement;

Esprit par qui le fer de nostre âge se dore, Beautez, grâces, discours, qui m'allez transformant, l.as! connoisaez-vous point comme je vous adore*/

DIALOGUE

Qui vous rend, ô mes yeux! vostre joye première, Vu que vous n'estiez plus qu'aux pleurs accousturocz):

— L'esper|pce de voir nostre aimable lumière, Et d'adorer bien-tost ses rayons tant aimez.

D'où vient que mon oreille est si pronte et soudaine, Et qu'elle est attentive à tout bruit qui se fait?

— Il lui semble d'ouyr cette voix plus qu'humaine Qui peut rendre mon cœur contant et satisfeit.

Est-ce Amour, ô mes pieds I qui vous preste ses ailes, Vu que les jours passez vous ne pouviez marcher?

— C'est que nous courons voir des beautez immortelles. Dont l'effort sufAroit pour mouvoir un rocher.

Pourquoy donc, ô mon cœur ! quand cet heur nous arrive, Languis-tu de foiblesse et te vas effroyant?

— C'est l'extrême désir qui de force me prive, Puis je crain de mourir de joye en la voyant.

Quoy que vous en pensiez, je suis tousjours semblable; Le tans, qui change tout, n'a point changé ma foy. Les destins, mon vouloir, et ce que je vous doy. Font qu'aiix flots des malheurs mon ame est immuable.

Vos yeux, dont la beauté rend ma perte honorable, ?i'ont jamais veu de serf si fidelle que moy ; Je tien des simples corps dont constante est la loi : Tonsjours je vous adore, et rude, et favorable.

L'absence et les rigueurs de cent mille accidens N'ont sçeu rendre en quatre ans mes brasiers moins ardans,

* Sonnet destiné à mademoisellp de Chàteanneiir et composé pour le duc d'At^ou, depuis ITpnn III. (Voyez li noie de la i^ij^e M.)

H\Kiù II. 107

3ly les diminuer d'une seule esUncelle.

Vous serez le premier et dernier de mes voeux. 4 en jme par vos yeux, et par vos blonds clicveux, Et par 1 éternité de ma peine cnielle.

CHANSON

Amour, grand vainqueur des vainqueurb,

t-t la Beauté, royne des cœurs»

Jndis Hrent un vœu notable;

Kt, pour n'y manquer nullemenl,

Chacun jura maint grand serment

Ou il le tiendroit irrévocable.

IVemier, cet enfant passager

Jura de jamais ne loger,

En esprit ou en fantasie,

Sans exanter homme ni Dieu

Qu'il n'y retint tousjours un lieu

I*iés de soy, pour la Jalousie.

Beauté, jurant après Amour,

I*iomit de ne faire séjour

Ny d'arrester jamais en place,

Sans y loger aussi soudain Ljorgueil fantastique et hautain, L'aigreur, le mespris et l'audace.

Sermens cruels et rigoureux, C'est par vous que les amoureux Sont pressez d'angoisses mortelles.

Lun rend leur esprit transporté; L'autre fait que la cruauté A tant de force au cœur des belles.

De ces vœux trop bien observez, Nous avons esté reservez, 0 ma belle et chère Déesse !

Vos douces beautez et ma foy Sont du tout exempts de la loy, Kt ne sentent point sa rudesse.

Car, bien que la mesrae beauté Ail en vous .son siège arreslé, Rien de lier ne vous déshonore :

Vus yeux et vos propos sont doux ; 11 est vray que ce n'est à tous, iMais à moy seul qui vous adore.

Aussi, jaçoit que vos beaux yeux Puissent rendre, jusques aux cieux,

Hu plus grand Dieu l'aiiié saisie, Vostre foi m*a tant asseuré, Et leur feu si bien esclairé, ^ue je suis franc de jalousie.

Puissions-nous vivre ainsi tou^oui-s, Maistresse, heureux en nos amours, A qui nulle autre ne ressemble ; Et, s'il faut sentir du malheur, Que ce soit la seule douleur Ue n'estre pas tousjours ensemble.

Lxni

La Foy, qui pour son temple a choisi ma poitrine, Jamais n'en partira, quoy qui puisse arriver; L'effort du tans vainqueur ne l'en sçauroit priver : Contre tous ses assauts plus ferme elle s'obstine.

Que le ciel courroucé contre moy se mutine, 11 ne sçauroit pourtant une écaille enlever, Les tourmens plus cruels ne font que Tesprouver : Comme l'or en la flamme, aux maux elle s'afline.

Elle an'este mon cœur à doux de diamant, Et, pour tout artifice, elle fait qu'en aimant Je me serve d'amour et de persévérance.

Mon feu brûle tousjours et n'est point évident :

Aussi l'amour en moy n'est point par accident, |

11 est de ma nature et ma propre substance.

Sur le tombeau sacré d'un que j'ay tant aimé *, Et dont la souvenance est en vous si bien painte, J'asseure et vay jurant, plein d'amour et de crainte, i

Que, sans plus, de vos yeux mon cœur est enflamé; |

Et que le tans léger, au change accoustumc, Jamais n'esbranlera ma foy constante et sainte ; Mon ame à d'autres lois ne se verra contrainte, i

Vostre nom en mes vœux sera seul reclamé. ,

Si je doy quelque jour démentir ce langage, l

L'esprit qu'à haute voix j'appelle en témoignage, '

Qui nous aimoit tous deux et que nous aimons tant, |

Toute nuict ni'c^pouvante et me soit adversaire. 1

Mais fusse-je aussi seur que ma fol vous deust plaiie, Comme je le suis trop de vous esti'e constant! '

< Claude de Laubespine. I

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