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Ouand quelquesfois je pense à ma première vie, Du tans que je vivois seul roy de mon désir, Kt que mon ame libre erroit à son plaisir, Kranche d'espoir, de crainte et d'amoureuse cii\i<.>.
Je verse de mes yeux une aiigoisseuse pluye. Et sens qu'un fier regret mou esprit vient saisir. Maudissant le destin qui m'a fait vous choisir, Pour rendre à tant d'ennuis fna pauvre ame asservie.
Si je ly, si j'escry, si je parie ou me tais, Vostre œil me fait la guerre et ne sens point de paix, Combatu sans cesser de sa rigueur extrême.
Bref, je vous aime tant que je ne m'aime pas. De moy-mesme adversaire, ou si je m'aime, hélas ! Je m'aime seulement pour ce que je vous aime.
Vous me cachets vos yeux (las I trop cruellement) Apres qu'ils m'ont blessé d'une playe inhumaine ; Ces yeux, mon seul confort en l'amoureuse paine, Retournez-les, madame, et voyez mon tourment.
Quand le chef d'une armée a valeureusement Desfait ses ennemis estendus sur la plaine. Par le camp des vaincus superbe il se promaine, Et regarde les morts plein de contentement.
Vous donc qui, par l'effort de vostre belle veuê, De mon cœur indonté la victoire avez eue, Laissant mon foiblc esprit en proye abandonné,
Si vous n'avez désir de m'estre favorable. Au moins tournez vos yeux dessus moy misérable, Pour voir le coup mortel que vous m'avez donné.
' Imité d'un sonnet italien qui commence par ces vers :
Deb! perche questo sole, che '1 suo lume Qua giù disceso novamenle spleade, A eli altri luce, a me foco rende, E fra taiiti me sol par che consume?
il^
J'ay languy malheureux quatre longues journées, Sans voir les deux beaux yeux de celle à qui je suis; Helas! non, quatre jours, mais plustost quatre nuits. Sans clarté, sans liesse, à mon mal ordonnées.
Qu'ay-je dit? quatre nuits ; mais plustost quatre années Toutes pleines d'horreurs, de soucis et d'ennuis. Ou qiuitre mille morts que soufiHr je ne puis. Par le ciel rigoureux contre moy destinées.
Comme quand le soleil nous couvre sa clarté. On voit perdre le lustre à toute autre beauté. Tout se cache à nos yeux s'il retire sa flame.
Ainsi, lors que vostre œil sur moi plus ne reluit, Tout objet de la cour m'est une obscure nuit, Car je vous reconnois pour soleil de mon ame.
Que je suis redevable aux cieux De ce qu'ils m'ont ouvert les yeux Et si bien purgé ma poitrine.
Que rien plus ne me satisfait Qui ne soit divin et parfait Et qui n'ait céleste origine.
Tout ce qu'Amour sçauroit trouver D'attraits pour un cœur captiver, Tout ce que la beauté peut faire.
Le destin et l'élection, Tout s'assemble en l'affection Qui rend mon esprit tributaire.
La gloire de mon seul penser Fait que rien ne peut m'offenser, Rigueur, prison, gesne et martyre ; J'aime mieux un de mes tourmens Que les plus chers contentemens Qu'Amour reserve à son empire.
îles fers me contentent si fort, Que je ne hay moins que la mort L'estat que franchise on appelle ; Et si mon cœur trop arresté Escoute un mot de liberté, Je le puny comme rebelle.
Plustost juillet sera glacé.
Et l'hyrer de fleurs tapissé;
LES AMOURS D HIPPOLfTE. 181
Plustost sera fï'oide la flame Que je reçoive une autre loy :
Ce seroit cesser d'astre moy, Que de cesser d'aimer ma dame.
Si je meurs blessé de ses yeux, Ma fin me rendra glorieux, Donnant vie à ma renommée ; Et mourant j'auray le confort Du soldat, qui reçoit la mort Par la main du chef de l'armée.
Las ! que puis-je avoir fait, ô moy, pauvre insensé ! Qu'Amour de plus en plus mes douleurs renouvelle, Et qu'il croisse en rigueur plus je luy suis iidelle, Sans que de mes travaux il soit jamais lassé?
J'en sçay bien la raison, c'est qu'il est courrouc De trouver contre luy ma dame si rebelle ; Et, n'estant assez fort pour s'adresser à elle. Se décharge sur moy, qui n'ay point offensé.
Il croit qu'il ne sçauroit plus d'outrage luy faire, Que de nuire à celuy qui l'adore et révère, Et qui se plaist pour elle à mourir en langueur;
Ou c'est qu'en la voyant dedans moy si bien paiute, 11 tire incessamment pour lui donner attainte ; Mais ses traits rigoureux donnent tout à mon cœur.
Ma bouche à haute voix chante assez liberté, Et dit que je suis franc d'Amour, mon adversaire; Mais mon coeur languissant tout bas dit le contraire, Soupirant sous le joug d'une fiere beauté.
A mes pleurs, vrais amis, je tais ma volonté, Et quand loin de vos yeux Amour me désespère, Je feins d'estre contant, de rire et de me plaire, Monstrant moins de douleur, plus je suis tourmenté.
Tout ce qu'Amour cruel peut songer de marlire Pour travailler un cœur rebelle à son empire. Il veut que je l'esprouve en ma captivité.
Je ne me plains pourtant d'une peine si dure ; Mais, helas I je me plains de ce que je l'endure, Non par rébellion, mais par fidélité.
152 LES AMOURS D IIIPPOLÏTE.
Mettez-moy sur la m«r, quand elle est courroucée, Ou quand les vens légers soufflent plus doucement, Sur les eaux, en la terre, au haut du flrmaraent, Vers la ceinture ardante ou devers la glacée.
Que ma fortune soit deçà delà poussée.
Bien-haute aucunesfois, quelquesfois bassement ; Que mon nom glorieux vive éternellement, Ou ({ue du tans vainqueur soit ma gloire effacée.
Jeune ou vieil, près ou loin, contant ou malheureux, Que j'aye amour propice, ou fier et rigoureux, Que mon ame aux enfers ou aux cieux s'achemine ;
Jamais en mon esprit tant que seray vivant. On ne verra sécher cette plante divine Que des eaux de mes pleurs j'an'ose si souvant.
Grand Jupiter, ministre de l'orage, Pardonne-moy, si je ne puis penser Qu'une beauté t'ait jamais peu forcer, Espoinçonné de l'amoureuse rage.
S'il estoit vray brûlant en ton courage Pour la beauté qui nje fait trespasser, Ores qu'en l'air elle s'ose hausser, Tu la prendrois, arrestant son voyage.
Hais las! madame, où voilez-vous si haut? Je n'en puis plus, une frayeur m' assaut, Craignant pour vous qui me faites la guerre;
Jà n'est besoin que vous montiez aux cieux, Car vos beautez contraindront bien les Dieux Pour Yostre amour de descendre en la terre.
Amour en mesme instant m'aiguillonne et m'an%ste, M'asseure et me fait peur,- ra'ard et me va glaçant. Me pourchasse et me fuit, me rend foible et puissant, Me fait victorieux et marche sur ma teste.
Ores bas, ores haut, jouet de la tempeste, 11 va comme il luy plaist ma navire élançant; Je pense estre échappé quand je suis périssant, Et quand j'ay tout perdu je chante ma conqueste.
De ce qui plus me plaist je reçoy déplaisir ;
LES AMOURS D UIPPOLYTE. 15Ô
Voulant trouver mon cœur, j*égare mon désir, J'adore une beauté qui m'est toute contraire.
Je m'empêtre aux filets dont je me veux garder, Et voyant en mon mal ce qui me peut aider. Las ! je l'approuve assez, mais je ne le puis faire '.
0 beaux yeux inhumains, pourquoy m'embrazés-vous. Allumant d'un regard tant d'ardeurs en mon ame? Helas ! je brûle assez sans accroistre ma flame : Pour Dieu faites-moy grâce et me soyez plus doux !
Brùle^^ros ennemis, donnez-leur mille coups. Et les gardez de voir les beautez de ma dame : Mais moy qui vous adore et qui seul vous réclame, Beaux yeux d'un si grand heur ne me soyez jaloux.
N'estincelez pas tant, lors que je la regarde, Afin que vostre eflfort cet heur ne me retarde : Baissés vos chauds regars, flambez plus doucement.
Puis, quand verrez mon ame en ces douceurs l'avie, Tournez comme un éclair lancé soudainement, Je ne sentiray pas que vous m'osliez la vie.
Qui fait plainte d'Amour en doit estre ignorant, Kt n'a de sa nature aucune connoissance : he moy pour quelque orage ou malheur qui m'offanse, Jamais contre ce Dieu je ne vais murmurant.
Se faut-il estonner si Phœbus en courant, Comme il est près ou loin, des saisons fait niuance? Si Neptune en hyver est plein de violance? Si froide est la gelée, et le feu dévorant?
L'homme sage et constant qui en connoist la cause, Ne s'ébahit de voir l'effet en chaque chose. Et laisse tout passer d'un esprit arresté.
Or la cause d'Amour n'est que peine et marlire : Si donc cent mille ennuis en nos cœurs il retire, S'en faut-il estonner? c'est sa propriété.
CHANSON
Pour vous aimer je veux mal à mon cœur, Je hay mes yeux, mon esprit et ma vie :
* Unité d'un sonnet de Pétrarque qui débute ainsi : Amor mi sprona in un tempo e affrena.
iU LES AMOURS d'hIPPOLTTE.
Et si ma mort vous peut r^dre assouvie, Ce m'est plaisir de mourir en langueur.
Helas I je faux, vos yeux cruels et doux Par trop d'amour m'ostent la connoissance : Car me hayant sous vostre obéissance, Cest vouloir mal à ce qui est à vous.
Je ne faux point, je vous dois obéir : Comme il vous plaist je suis contraint de faire. Connoissant donc que vous ra'estes contraire, Et me hayez, doy-je point me hayr?
Toilà pourquoy, si plein d'inimitié, Je me poursuy d'rinc guerre immortelle:
('ontre mon cœur mes désirs je rebelle, <• Et de mon mal je n'ay point de pitié.
Les yeux ouvers je cours à mon trespas. Et suy l'advis d'Amour mon adversaire : 0 malheureux ! faut-il donc que j'espère Que vous m'aimiez, quand je ne m'aime pas?
CHANSON
Quel feu par les vens animé, Quel mont nuit et jour consumé Passe mon amoureuse flame?
Et quel océan fluctueux Escume en flots impétueux Si fort que la mer de mon ame?
L'hyver n'a point tant de glaçons :
L'esté tant de jaunes moissons, L'Afrique de chaudes areines, Le ciel de feux estincelans.
Et la nuict de songes volans, Que pour vous j'endure de peines.
Toute douleur qui nous survient, Peu à peu moins forte devient, Le tans comme un songe l'emporte ; Mais il ne faut pas espérer Que le tans puisse modérer Le mal que vostre œil nous apporte.
Rien n'est icy bas de constant Et tout se change à un instant Dessous le cercle de la lune, Les saisons, les jours et les nuits; Sans plus mes amoureux ennuis Sont hors de la reigle commune.
Ce jour me fut bien malheureux»
LES AMODRS D HIPPOLTTE. 1S5
Que je vey vos yeux rigoureux, Quand les miens, nouveaux tributaires.
Rendirent mes sens et mon cœur Aux chaisnes de vostre rigueur Depuis liez comme forçaires.
Encor le forçaire arresté S'allège en sa captivité, L'espoir luy promet délivrance ; Hais, en mon emprisonnement, Je n'atten point d'allégement, La mort seule est mon espérance.
Comme le chasseur va suivant La beste qui voile devant.
Laissant celle qui se vient rendre ; Ainsi la mort qui tout destruit.
Chasse après celuy qui la fuit, Et se dédaigne de me prendre.
Le jour que je fus asservy, Je vey bien, lorsque je vous vey.
Mille beautez vous faire hommage.
Mille amours, raille et mille appas ; Mais, ô chétif! je ne vey pas Mon mal peint en vostre visage.
Ravi de vos perfections.
Je ne peu voir les passions Sortans des rais de vostre veuë; Non plus que le pasteur lassé.
Qui, dessus les fleurs renversé, Ne voit le serpent qui le tué.
Ce qui rend mon mal plus amer, Cest qu'en souffrant pour vous aimer Douleur qui ne peut estre dite.
Je n'en dois attendre aucun bien; Car toute peine est moins que rien, Eu égard à vostre mérite.
Si, vous aimant, j'ay trop osé.
Amour me doit rendre excusé.
C'est un enfant sans connoissance; De moy, quoy qu'il faille sentir, Je ne me sçaurois repentir D'avoir commis si belle offance.
Le plus souvent, en vous voyant, La peur va mes sens etfiroyant.
Et le desespoir qui m'estonne.
Tout froid contre mon cœur se joint; Et donroy, pour ne vous voir point,
1541 LES AMOURS D IIIPPOLYTF.
Le plaisir que vostre œil me donne.
D'autres fois .quand, tout abbattu, Je languy foible et sans vertu, Vostre beauté ma mort retarde ; Devant vous mes soucis s'en vont, Et du mal que vos yeux me font, Je guary quand je vous regarde.
Le traistre, ennemy de ma paix, Me voyant tomber sous le faix, A peur que trop-tost je finisse ; Et fait comme un bourreau cruel, Qui donne à boire au criminel Pour le reserver au supplice.
Ainsi pour plus me tourmenter, Quelquefois il me fait gouster D'un plaisir de peu de durée ; Mais, las ! j'espreuve aussi soudain Que ce n'est qu'un songe incertain, Et que ma paine est asseurée.
Mon cœur qui souloit paravant Voiler léger comme le vaut.
Au gré de mille damoiselles, Voile autour de vous seulement, Comme oiseau pris nouvellement.
Auquel on a coupé les ailes.
Quelquefois lassé d'endurer, Je suis contraint de murmurer, Invoquant la mort inhumaine :
Mais, quand je la sens accourir, Je tremble, et ne veux pas mourir, De peur de voir mourir ma paine.
Mais en vain j'irois espérant De trouver remède en mourant, Contre le désir qui m'enflame, Tousjours durera ma douleur; Car mon amoureuse chaleur Est de l'essence de mon ame.